Heidegger ex cathedra, 4 : “l'écrit sur le mal”, par Francis Moury (11/04/2016)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
641143824.JPGHeidegger ex cathedra, 1 : religion.





810305410.jpgHeidegger ex cathedra, 2 : philosophie antique.





3006552199.2.jpgHeidegger ex cathedra, 3 : philosophie moderne et contemporaine.






Á propos de Martin Heidegger, La Métaphysique de l'idéalisme allemand (Schelling) (1941) (traduction de Pascal David et François Fédier, Éditions Gallimard, coll. NRF-Bibliothèque de philosophie, 2015).
LRSP (livre reçu en service de presse).

«L'explication leibnizienne pourrait tout au plus s'appliquer au mal grossier et commun, non à ces grandes manifestations du mal que nous présente l'histoire universelle, et où il se montre uni à la plus grande énergie, aux forces spirituelles, et même morales, sous leur forme la plus parfaite.»
F.W.J. Schelling, Contribution à l'histoire de la philosophie moderne (1835-1837) (traduction de J.-F. Marquet, éditions PUF, coll. Épiméthée, 1983), pp. 72-73.

«Et ce fut la lune de miel de la philosophie allemande […] cette période encore si juvénile [...] période innocente et riche où chanta la fée maligne du romantisme, alors que l'on ne savait pas encore distinguer entre «découvrir» et «inventer» ! On découvrit avant tout une faculté pour les choses «transcendantes». Schelling la baptisa du nom d'intuition intellectuelle et vint ainsi au-devant des désirs les plus intimes de ses Allemands remplis d'envies pieuses.
Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal (1886), § Les préjugés des philosophes (traduction d’Henri Albert, Éditions Mercure de France, 1903), p. 26.


13711786695_b9d41e5026_o.jpgCe livre est la traduction du tome 49 de l'édition allemande des œuvres complètes de Martin Heidegger. Il rassemble en un seul volume un cours (rédigé) puis un séminaire (notes personnelles préparatoires, plans, schémas, annexes) de 1941 sur la métaphysique de l'idéalisme allemand reposant sur un éclaircissement du cœur des Recherches sur l'essence de la liberté humaine (1809) de F.W.J. Schelling, à savoir la distinction entre «fondement » et «existence», distinction permettant seule de fonder métaphysiquement le sens de la liberté et du mal, permettant seule de rendre compte de la réalité effective, systématique, de l'être comme absolue unité dynamique, unifiant la nature et l'esprit. Heidegger résume (pp. 204-5) pour quelles raisons ce traité de Schelling sur la liberté est aussi et d'abord un «écrit sur le mal», mais le mal envisagé d'abord comme moteur ontologique de la dialectique du système de l'idéalisme objectif de Schelling.
Ce tome 49 ne fait pas double emploi avec le tome 42 qui contient le premier cours de Heidegger professé en 1936 sur le même traité de 1809 de Schelling, cours traduit en 1977 pour la NRF. Exemple : dans le cours de 1936, la question du rapport au spinozisme était évoquée, ce n'est pas le cas en 1941. Que le lecteur français ne s'attende pas, en raison de la présence d'une annexe citant et commentant les 24 thèses de Leibniz, à une théodicée leibnizienne. Qu'il ne s'attende pas non plus à une initiation au système de Schelling. C'est un commentaire souvent très technique sur les tenants (de Parménide à Leibniz en passant par une allusion à Jacob Boehme) et les aboutissants métaphysiques (de Hegel à Kierkegaard, Nietzsche, Karl Jaspers, Nicolaï Hartmann, ce dernier ici vigoureusement critiqué) du système de Schelling, supposé déjà connu par ses auditeurs. Ce n'est pas tant le mal moral qui intéresse Schelling et Heidegger que le mal métaphysique au sens de la scission ontologique entre le «grund» (fondement) (1) et l'existence, scission se produisant au sein de l'être, scission donnant naissance à l'être comme réalité effective, soumise au devenir, régie par une loi dialectique de destruction et d'union sur plusieurs plans successifs.
Intellectuellement comme littérairement, Schelling est influencé par le «Sturm und Drang», par le romantisme de Novalis, par Kant et le post-kantien Fichte. Son idéalisme objectif veut prendre en compte, critiquer puis dépasser l'idéalisme transcendantal de Kant puis l'idéalisme subjectif de Fichte. Ce mouvement dont les moments sont ici techniquement saisis, analysés, disséqués, restitués par Heidegger dans le séminaire, s'avère cependant impuissant à conjurer la malédiction qui pèse sur la métaphysique dont il demeure un des moments les plus riches mais seulement un des moments. Ce n'est donc pas tant le chapitre 1 de la première partie où Heidegger explique d'une manière détaillée à ses auditeurs en quoi Être et temps n'avait, au moment de sa parution en 1927, rien à voir avec les philosophies de l'existence de Kierkegaard ni de Jaspers, pas tant non plus la seconde partie où il procède à l'éclairage du système de Schelling, qui s'avèrent les sections fondamentales du livre, que, peut-être, l'annexe (située à la fin du volume) consacrée au rapport entre l'idéalisme objectif de Schelling et l'idéalisme absolu de Hegel. C'est dans cette annexe (2) que le lecteur pourra saisir à la perfection le lien métaphysique qui traverse la pensée allemande de Luther à Nietzsche en passant par Boehme, Leibniz, Kant, Fichte, Schelling, Hegel puis Nietzsche, considéré comme le dernier grand métaphysicien allemand par Heidegger.
Sur le fond purement heideggerien, rien de nouveau sous le soleil : la question de l'être dans son rapport à l'étant (dans le secteur duquel Heidegger inclut le Dieu de la théologie médiévale pré-luthérienne, Dieu en tant que ens perfectissimum) est toujours le point de vue explicatif total de la manière dont Heidegger envisage l'histoire de la philosophie. Que nul n'entre ici s'il n'est familier avec la métaphysique, l'ontologie, la logique et leur histoire ! On ne peut en faire l'économie puisque Heidegger prétend expliquer leur origine, leur histoire et assure que son ontologie fondamentale de 1927 permet de les dépasser par un mouvement tournant de grand retour à l'origine. De l'être, on peut d'abord dire qu'il n'est aucun des «étants» : ontologie négative, apophatique, réintroduisant une curieuse négativité au sein même de l'ontologie pour mieux détruire et mieux dépasser cette dernière. Le mouvement de la pensée heideggerienne est éminemment dialectique au sens le plus hégélien du terme et il est aussi typiquement allemand. Un lecteur qui ne serait pas spécialiste, mais simplement cultivé et attentif mesurerait, cependant, assez facilement, à l'occasion de la méthode ici pratiquée comme des remarques historiques qui lui fournissent ses exemples, en quoi l'histoire de la philosophie pratiquée par Heidegger est à la fois rigoureuse sur le plan scientifique (sauf en ce qui concerne Descartes : Heidegger commet le contresens allemand habituel à son sujet, à savoir réduire Descartes à un idéaliste en puissance alors qu'il est fondamentalement un réaliste, y compris sur le plan gnoséologique, ainsi que l'ont montré les études cartésiennes définitives de Gilson, Gouhier, Laporte et Alquié), mais en quoi elle est assez souvent irrationaliste.
Au détour du § 22, p. 147, l'histoire contemporaine fait curieusement irruption (pour la seule et unique fois dans ce volume) à propos de la remarque d'un chauffeur de taxi berlinois formulant d'une manière ramassée les relations entre Adolf Hitler, Dieu et le peuple allemand, telle qu'elle est rapportée par l'hebdomadaire Das Reich en juin 1941. Heidegger la considère comme une parfaite illustration de la volonté de puissance telle qu'elle est exprimée dans le poème philosophique de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Il précise, avec une certaine ironie, que la citation du journaliste n'est nullement ironique. J'avoue que plusieurs relectures successives ne m'ont pas permis, en revanche, de me faire une religion concernant sa propre interprétation de cette citation. Doit-elle être considérée comme étant, elle-même, ironique ? (3).
Cette traduction suit les règles de sérieux scientifique qui caractérise cette collection des œuvres de Martin Heidegger traduites en français pour la NRF de Gallimard. Outre de très rares coquilles sans gravité (ainsi à la p. 140, au troisième paragraphe du § 19, il faut lire «ci-dessous § 24» et non pas le fautif «ci-dessus»), quelques passages peuvent aussi donner matière à discussion.
D'abord le fait que Pascal David traduit seulement les phrases grecs et latines, pas les mots isolés grecs et latins lorsque Heidegger lui-même ne les avait pas traduits en allemand. Il s'en explique au dernier chapitre de son introduction (p. 12), considérant qu'il fallait «couper la poire en deux» plutôt que d’«alourdir considérablement le texte». Le procédé ne nous semble pas être recevable ni la raison fournie être acceptable : un traducteur doit traduire l'ensemble d'un texte. Je sais bien, et depuis 1975, où trouver la traduction correcte et les commentaires pertinents concernant la question τὸ τί ἥν εἵναι chez Aristote, mais est-ce le cas de tous les lecteurs, notamment des plus jeunes ?
Ensuite un point d'histoire de la philosophie : à la p. 120, alinéa 4 du § 17, la note 1 nous indique que le verbe allemand «aufheben» doit être pris (4) au sens de Schelling et non pas au sens de Hegel. Soit mais... une ligne plus bas, Heidegger précise : «Cf. à ce sujet Hegel, Phénoménologie de l'esprit. Préface, sur la proposition spéculative (le «contre-coup»).» En outre, l'idée d'un passage à un niveau supérieur existe aussi chez Hegel lorsqu'il emploie ce verbe. En fait, il y a bien un enjeu de niveau de réalités dans le système de Schelling mais Heidegger envisage cet enjeu de niveaux tantôt en se plaçant dans une perspective schellingienne, tantôt (et c'est peut-être bien le cas ici car sinon Heidegger ne serait pas donné la peine d'indiquer la référence) dans la perspective hégélienne. Perspective qui me semble, au demeurant, être la clé à la puissance deux de son interprétation de Schelling, la clé à la puissance une demeurant la perspective, à nouveau défendue et illustrée, de Être et temps.
Enfin, la référence des citations qui illustrent les Considérations intermédiaires sur Hegel, qui se retrouvent toutes, nous dit-on p. 206, «dans le tome 2 de l'édition Glockner des œuvres complètes de Hegel». Très bien, mais... de quoi est donc composé ce tome 2, quelles œuvres de Hegel s'y trouvent éditées ? Pascal David ne prend pas la peine de le préciser. Je le précise donc : il s'agit de rien moins que la Phénoménologie de l'esprit. Je précise aussi que l'édition Hermann Glockner des œuvres complètes de Hegel n'est pas n'importe quelle édition : c'est l'édition dite «du Jubilé», ce qui signifie que Heidegger utilisait la meilleure édition parue en son temps pour lire et commenter G.W.F. Hegel.

Notes
(1) Sur le «grund» et l’«ungrund» au sens métaphysique dans l'histoire de la philosophie allemande, je renvoie notamment le lecteur francophone aux études classiques d'histoire de la philosophie d'Émile Boutroux et d'Alexadre Koyré sur Jacob Boehme. Sur Schelling, on devra partir d'une histoire générale de la philosophie, puis d'une histoire de la philosophie allemande avant de se risquer, en troisième étape seulement, à la lecture d'une monographie. Ce n'est que si ces conditions préalables sont remplies que le même lecteur pourra vraiment tirer profit de ce cours de Martin Heidegger. Il est cependant possible de courir le risque intellectuel de s'y plonger sans aucun préalable.
(2) Ces notes de Heidegger sur le rapport entre F.W.J. Schelling et G.W.F. Hegel reprennent des éléments de son cours de 1938-1939 sur Hegel – La Négativité. Éclaircissements sur l'introduction à la Phénoménologie de l'esprit de Hegel, constituant le tome 68 des oeuvres complètes de Heidegger.
(3) Elle correspondrait assez bien à ce que Hitler lui-même déclarait à Nuremberg en 1934, filmé par Leni Riefensthal dans son classique film de propagande Le Triomphe de la volonté : «Ils ne peuvent comprendre que c'est différent d'un ordre d'État. Ils se trompent. Ce n'est pas l'État qui nous commande, c'est nous qui commandons l'État [...]. Rien ne pourra être créé s'il n'est basé sur un ordre plus grand. Cet ordre ne nous a pas été donné par un homme. Il nous a été donné par Dieu qui a créé notre peuple». Dans un tel fragment, on peut reconnaître l'aspect dialectique du nationalisme allemand, tel qu'il est disséqué dans l'étude classique de Jean-Édouard Spenlé, La Pensée allemande de Luther à Nietzsche (Éditions Armand Colin, collection CAC), 1934. Sur quel ton Heidegger énonçait-il, pour sa part, cette relation entre la remarque du taxi berlinois et la volonté de puissance chez Nietzsche : celui du sérieux ou de l'ironie ? C'est ici que l'écrit trouve ses limites phénoménologiques autant que philosophiques, relativement à la parole heideggerienne, conformément au célèbre mythe de Toth chez Platon dans Phèdre, 274b. Seuls les auditeurs de 1941 ont, en effet, la réponse à cette question.
(4) Dans la remarque de l'alinéa 4 (pp. 119-120) sur les significations possibles de la copule : «Le bien est le mal – non pas que cela serait du pareil au même mais, 1) il l'exauce en lui-même sans l'écarter 2) n'en a pas moins besoin du mal pour être le bien»). Ce sujet avait déjà été évoqué par Heidegger dans le § 10 du cours de 1936, in tome 42 de l'édition allemande des œuvres complètes.

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