Sangs d’emprunt de François Esperet : sucs poétiques et artères scabreuses, par Gregory Mion (15/07/2016)

Crédits photographiques : Miguel Vidal (Reuters).
3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





989678777.jpgSur Gagneuses de François Esperet.





«Quelle que soit sa nature, le laid doit constituer ou pouvoir constituer un moment de l’art.»
Theodor Adorno, Théorie esthétique.

«J’ai donc pris sur moi le risque de parler. Quel danger ? Un Nègre saurait-il rougir ?»
Yambo Ouologuem, Lettre à la France nègre.



Hémoglobine d’héritage et de mixité : le sang qui inspire le poète et le sang qui respire la pluralité humaine

Les derniers textes poétiques de François Esperet ont paru il y a quelques mois aux Éditions La Grange Batelière et ils ont pour titre Sangs d’emprunt (1). Ce recueil tout neuf et tiré à cent-treize exemplaires pudiques se compose en fait des premières rafales de l’auteur, textes précurseurs, annonciateurs de l’œuvre désormais grandissante qui s’affermit de plus en plus. C’est une poésie qui se place ouvertement sous le patronage de Jack Kerouac, par conséquent il est impossible de faire l’économie d’une certaine tendance «beat» à la lecture de ces textes qui sentent la transpiration et l’huile de moteur. Nous sommes ici en présence des constantes thématiques de François Esperet, dont l’œuvre est irriguée par une multitude de dégaines harassées, battues à mort par un système écrasant et tarabustant, sales gueules envoyées au mitard des énergumènes, de peur sans doute que la vie pulsative de ces déportés ne fassent trembler l’ordre établi par la société square – la bourgeoisie carrée qui articule les consciences selon des angles toujours droits, des formes coercitives que le gang de Kerouac s’est acharné à déstabiliser à chacune de ses saillies.
Toute la poésie de François Esperet ressemble du reste à ses sujets de prédilection, disciple avouée de ces Américains schismatiques qui prirent la route pour échapper à la géométrie et la banalité des blocs urbains, pour assurer la circulation de leur sang loin des modèles structurants qui vous flanquent des caillots dans le corps. Nous sommes ainsi devant une poésie syntaxiquement éreintée, fracassante, tourmentée comme la ridelle corrodée d’un pick-up qui ne fait que pratiquer des voies scabreuses. Pas de passages rimailleurs ou de sonorités bien agencées – Nicolas Boileau n’a pas été convié à la bombance de ces paroles spontanées mais pourtant longuement mûries, typiques des recommandations défendues par la Beat Generation, phrases débitées impulsivement et néanmoins visionnaires, divinatoires, jazzy pourrait-on même dire, appuyées sur les projets de voyance des grands de jadis, suivant les pistes repérées par les hauts prospecteurs de l’époque, Rimbaud évidemment, mais Whitman aussi, le charpentier homosexuel mystiquement illuminé qui publia le fulgurant et foisonnant Feuilles d’herbe, un mémento de vers déglingués qui n’impressionna guère qu’Emerson en son temps. Ce que voulait Whitman, c’était parler pour et avec le peuple minoré, enfiévrer la masse interloquée, retrouver dans le langage les tournures sauvages et forcément authentiques de l’Amérique originale, plus vaste que l’esprit de quadrillage qui fait de la langue une sorte de susurration salonnarde.
À sa manière tout à la fois discrète et engageante, Whitman fut sans conteste une source incontournable d’inspiration pour les hommes du Beat. La passion de donner de la voix aux marginaux s’est largement répandue chez Kerouac et ses acolytes, et l’on ne saurait faire la sourde oreille aux volontés proclamées dans le recueil Howl d’Allen Ginsberg – exhumer la sainteté modeste du peuple méprisé et enterré vivant, occire le Léviathan de l’Amérique capitaliste, prophétiser le retour à la poésie orale des premiers temps, celle qui sortait des poitrines exaltées et qui jetait quelques déferlantes verbales dans des gorges réellement déployées. Cette vocifération poétique publiée en 1956 est dédiée à Carl Solomon, un rhapsode que Ginsberg avait rencontré au New York State Psychiatric Institute et qui ne cachait pas ses admirations pour les hennissements d’Artaud, qu’il avait eu la chance d’écouter à Paris.
On mesure dès lors l’héritage extraordinaire de ces nouvelles compositions névrosées, emportées, qui tètent avidement aux mamelons fondateurs des aînés clairvoyants. Cramponnés à ces racines, Ginsberg et Solomon ont ensuite fait honneur à la philosophie du Beat, ils ont participé à ce que Kerouac entendait par l’idée de clochardisation céleste, un genre de patrouille impromptue, totalement synchrone avec la nature, qui choisit d’étreindre le monde sous le mode de la surveillance attentionnée. C’est une façon tout à fait désintéressée de regarder le monde parce qu’une telle vision ne prépare aucune intervention sur les choses. Au contraire, ce sont les choses vues qui agissent sur ceux qui les voient – elles remplissent les âmes des voyants bourlingueurs, elles les envahissent d’une matière resplendissante, faisceau des illuminations cruciales. Par la suite, après avoir écouté aux portes de la vie, les cinglés de ces voyages d’extra-lucidité trafiquent leur intériorité, fouillent en eux-mêmes à la recherche d’un extrait, d’une ébauche du récital cosmique tout à l’heure embrassé. Ils accouchent ainsi de poèmes dévastés, semblables à cette manière qu’a le vivant de proposer une cohérence chamboulée, sophistiquée, avivée de flux et de reflux que seul un Dieu serait apte à formuler. Naissent alors des poèmes qui sont élaborés sur le vif, sur le motif, en des croquis dégingandés qui traduisent exactement les improvisations de la nature, autant de virevoltes que Kerouac s’est plu à restituer dans son Book of sketches, référence citée à bon droit par François Esperet (2).
Donc ce que les Américains de la Beat Generation ont accompli, que ce soit dans les principes du Beat ou leurs effets collatéraux, François Esperet le rapatrie en France avec une verve assez unique depuis maintenant quelques années (3). Zonard des rues coupe-gorge et batteur du pavé des Cités visqueuses pendant sa carrière de gendarme, mais aussi ex-normalien rat de bibliothèque du Tout-Paris livresque, François Esperet incarne le parfait hapax de la poésie contemporaine, homme de tous les paradoxes non cultivés, figure de proue d’un navire invisible qui ne souhaite fendre aucune vague médiatique. On pourrait presque dire de lui qu’il est un missionnaire des lettres, un émissaire des transcendances qui écrit en habit de mystique, un de ces fous du désert qui prennent le risque du mystère sans oublier toutefois que quelque chose les relie au monde entier. Sa poésie est comparable en ce sens à un élan qui prolonge l’action de Dieu sur la matière, pour cette raison précise : elle est le fruit d’un travail qui parvient à se situer sur une échelle sidérale, archi-compréhensive, en cela qu’elle exalte les êtres vivants que nous avons trop vite relégués sur les bas-côtés, ces créatures dérangeantes auxquelles nous destinons les léproseries, les friches et les fosses communes. Or c’est par le biais d’une éloquence quasi surnaturelle que F. Esperet considère ces maudits, ces infâmes, et il les élève au statut de saints magnifiques, exemples privilégiés d’une morale sans impératif. Les va-nu-pieds, les manouches, les voleurs de poules, les bicots si scandaleusement nommés, les nègres tout aussi dépréciés, les putains herpétiques, les bandits de grand chemin, les cas particuliers, les mochetés, les suicidés socio-économiques, etc., la poésie de François Esperet les raconte au gré d’un étourdissant brassage existentiel, très représentatif au demeurant des bigarrures humaines, très éloigné en outre du fantasme de l’homme unidimensionnel vanté par les idéologies fascisantes et quelques autres discours contemporains regrettables, ridicules petits points de vue qui ignorent l’amplitude de Dieu. Ces personnages délaissés font par ailleurs écho à la notion religieuse de très haute pauvreté (altissima paupertas) : leur dénuement les érige d’emblée en une forme de vie exemplaire où l’œuvre de vivre précède toute espèce de prescription et s’impose d’elle-même comme un exemple convaincant. Ils sont immédiatement riches de ce qu’ils font et ils n’exigent pas qu’on les rétribue ou qu’on les imite. Qu’on y jette un œil plus aguerri à présent, pour apprendre qui sont ces gens sous-estimés.
En ouverture de ces Sangs d’emprunt, on est pris dans un boyau du métro de Paris, morceau d’intestin enchevêtré à d’autres portions de ces entrailles grouillantes où d’improbables transferts ont lieu. Osera-t-on s’exprimer dans le registre de la défécation et du transit intestinal pour augmenter la métaphore des populations charriées dans ces tunnels ? Certes le plan du métropolitain évoque un jeu de viscères nouées, çà et là bouchées, mais surgit également l’image d’un dédale veineux où le sang se déplace en cataractes, propulsé par un cœur qui bat la chamade et qui affirme de ce fait la persévérance de la vie – de toute vie. En plein centre de Paris, en plein cœur de la capitale où se remue le sang de la nation, le poète s’est assis dans la rame du métro et il se présente en tant que «voyeur des angles», «homme des coins», insecte valeureux dont les yeux ont des milliers de facettes, percevant le visible avec une acuité monumentale. Il est le rapporteur des passagers hétérogènes, celui qui nous fait connaître ces anonymes quotidiennement transportés d’un bout à l’autre de la ville et pour lesquels nous n’avons d’ordinaire pas de temps à perdre. Mais la poésie est là pour s’appesantir en pure perte, indifférente aux critères d’utilité et d’efficacité de l’écriture. Ce poète n’est pas là en effet pour s’enticher d’une rengaine qui lui garantira un succès de librairie. Dans ce wagon qui a tout l’air de sentir mauvais, et tout à l’heure en attente sur un «quai métisse», le poète nous fait penser au roman audacieux de Dalibor Frioux, Incidents voyageurs (4), où il est question du RER A, de son trafic insupportable et des mélanges humains qu’il implique.
Dans ce Paris des catacombes technologiques où se régulent des lombrics de ferraille, François Esperet nous montre en somme la synthèse de l’organisation sociale, tantôt concentré sur le «bookmaker usé» du «Paris rusé» qui est au courant des meilleures combines, tantôt avisé du «sombre breton» qui «refuse tristement Paris» dans un accès de fureur régionaliste, tantôt encore conscient de la «vieille paysanne des renoncements» qui se fait bouger comme de la barbaque courbaturée. Signalons aussi la «Maghrébine aux cheveux rouge», vague minaret d’où n’ose s’extirper le muezzin virtuose qui la ré-enchanterait, puis la «hiératique vestale antillaise» qui justifie son état de «vierge noire enterrée» par le biais de sa muséographique posture statufiée, gravée dans le marbre de la lutte des classes et exposée au tout-venant en des journées du patrimoine redondantes, femmes épaulées par d’autres ambassadeurs à la peau sur-connotée, parmi eux «[l’]Éthiopien crépu / négus incompris», un «Africain patriarche / auguste lion noir» et un «Albanais rayé» dont la rayure ontologique paraît appeler la comparaison animale du zèbre pas catholique ou du vieux pyjama crapuleux des camps nazis.
Nous ne faisons pas le complet recensement de ces sangs mêlés, mais l’essentiel de cet attroupement est mis en évidence : un méli-mélo ethnique et finalement tout à fait avantageux pour témoigner de la variété des hommes, un assortiment humanoïde dont le poète se porte garant parce que ce serait faire une injure à Dieu que de nier la richesse de ses créatures. Et comme le poète aime à faire des comparaisons et à compulser ses archives mentales, il associe ces inconnus à des visages historiques, dans un registre délicieux de physiognomonie. En voilà donc plusieurs qui prennent des tronches de boxeurs célèbres, ici «Battling Siki» le Sénégalais bodybuildé, assassiné à New York en décembre 1925 par deux balles tirées dans le dos, là «Benny Leonard» le cogneur Yankee, membre de la catégorie des légers, svelte et peut-être un peu plus chic que la brute d’Afrique susmentionnée. Ceci étant, dans les termes du poète, le Sénégalais est «grandi déterminé» tandis que l’Américain s’en va «vers un dernier combat / obscène et clandestin».
Hors des catégories de la boxe mais non pas moins emblématiques d’une idée de la bagarre, on aperçoit par ailleurs un «William Burroughs» qui «[flotte] digne et perdu / dans la travée fuyant l’enfer / des seringues et des anus», combattant de la substance illicite et des trous noirs spirituels, suivi de près par un «Benjamin Compson» nécessairement faulknérien, persécuté, prédestiné à la souffrance, pestiféré méridional qui n’est logiquement pas installé très loin d’un «Nathan Bedford Forrest», énorme salopard négrophobe, «famélique et tatoué / lieutenant général des anges et de l’enfer / [dégueulant] sa barbe hirsute», qui s’illustra aussi bien durant la Guerre de Sécession que dans la direction rigoureuse du Ku Klux Klan. Et au milieu de ces lutteurs sociaux se démarque un «Robert Redford» alcoolique «violacé acariâtre», «maudit Gatsby» qui s’apprête à mourir de ses vapeurs et de ses pets éthyliques, probablement dans le brumeux souvenir d’une Daisy Buchanan ou d’une Myrtle Wilson, panthères d’autrefois aujourd’hui réduites à des bribes psychiques à peine palpables. Tout ce beau monde s’estompe ensuite pour redevenir un agrégat de voyageurs précaires et mondialement balkanisés, «turcs moustachus», «vieillards arabes», «yougos rougeauds», «indiens résignés», députés de la paupérisation forcenée, «titans du bâtiment aux mains saignant d’estafilades / employés périmés des firmes lecteurs soigneux du parisien».
Au terminus de ce railroad trip inaugural, le passage en revue des voyageurs abandonne les portraits de virilité puisqu’il se préoccupe exclusivement des femmes, le poète lui-même devenant femme «des coins la voyageuse des angles». Les professions et les emplois du temps changent d’allure, allant des «ménagères assommées de nos mausolées administratifs» aux «secrétaires fanées des firmes lectrices blasées des scandales», celles-là demoiselles sûrement usées par les balais de chiottes qui nettoient les étrons désaxés des cadres, celles-ci Miss Moneypenny scribouillardes qui se repaissent des commérages du putanat au sang bleu. On découvre également des «chinoises lisses statues» escortées par des «allemandes bardées de bagages à l’abordage des gares», et entre ces nanas exotiques se bousculent les nénettes «adolescentes irrésolues gracieuses» et des «enseignantes lasses déjà des classes qui les rongent», néo-grognasses vaincues par des marmailles imbuvables et qui se verraient bien un de ces jours se balancer sur les rails pour en finir avec cette tragédie. Du sang coulerait et l’on emprunterait alors d’autres lignes de métro, d’autres routes sanguines après la calamiteuse thrombose.

Sangs perdus et sangs retrouvés : cœurs en réanimation

La scrutation poétique du métro parisien renvoie à la réalité d’une humanité dévastée. La succession véhémente des mots n’est pas sans nous remémorer les enchaînements terrifiants de Pierre Guyotat dans Éden, Éden, Éden. Ce monde éventré commande qu’on le sauve ou qu’on le laisse pour mort. Ne reculant pas devant l’épreuve, fût-elle herculéenne, le poète choisit pour sa chanson une ponctuation sotériologique : «fou de désir pour le salut j’écris dans la nuit». Or cette nuit au fond de laquelle le poète accorde ses instruments est une nuit de l’esprit, une obscurité qui a fondu sur une France crépusculaire et placée sous les verrous d’un grossier cachot politique, une France amnésique de ses anciens trésors, fermée à son peuple polyvalent. C’est pourquoi il est vital de révérer «[les] africaines à l’odeur épicée», forces de la nature aux «voix gorgées d’harmonies décalées / qui s’écartèlent aux pulsations des rires», femmes augustes qui pourraient en remontrer à la cadence du Beat, reines des brousses et des jungles aux formes glanées aux idoles de Niki de Saint Phalle. Ces cantatrices rigolardes et douées «[découvrent] le plaisir à la France excisée», pays frigide par sa propre faute parce qu’il ne sait plus admirer ses pépites de joie. Il en va de même pour les «maghrébines au visage tatoué», célébrées par le poète qui «[s’incline] à [leurs] dévotions de menthe / royalement drapées en djellabas frangées», sublimes blédardes qui «[découvrent] la vérité à la France voilée». Nous sommes ici tentés de parler d’un dévoilement fondamental de la vérité, d’un geste poétique relevant de la découverte grisante du réel, d’un langage qui se décuple pour prendre soin de ce qu’il énonce et qui de la sorte n’en reste pas au statut de simple instrument. C’est le langage défendu par Heidegger dans nombre de ses textes, celui qui est pratiqué par Hölderlin quand il encense le Rhin et que le philosophe allemand vénérait, par opposition au langage moderne contaminé par la technocratie et qui ne fait que schématiser, axiomatiser à outrance (5). Ainsi les Maghrébines du poème auraient la vertu de révéler à la France son aspect véritable, son essence oubliée, hors des carcans et des gangues superficiels, hors des allocutions concoctées par des communicants et des imprésarios d’un pouvoir aveugle à l’exubérance de la vie.
En parallèle de ces dithyrambes, nous avons l’effroi du visage affaibli de la France, découvert cette fois par des «françaises noires et grises», vidées de la vie, sèches comme des souches où toute sève s’est absentée. Ces «orpheline des couleurs» démasquent une France malade qui en est réduite à faire le trottoir, à se gargariser de «paroles insipides» après avoir pourtant connu les «dialectes sacrés», à s’enfiler des sous-vêtements provocants faute d’être encore en mesure de se revêtir des «robes princières» d’autrefois, lorsque la Belle Époque semblait immortelle. Quel pathétique spectacle que ce pays exsangue, quand même ! Ce que nous étions et ce que nous sommes devenus… L’anémie de la France peut néanmoins être guérie par l’emprunt d’un sang partout disponible, à condition bien évidemment de l’accepter. Le poète nous encourage donc à procéder à d’audacieuses transfusions, à penser contre nous-mêmes et à réhabiliter les édifices abandonnés à «l’asepsie», «l’idiotie», «la magie», «l’anarchie» et «l’hérésie». Notre devoir consiste de ce point de vue à reconquérir l’intelligence et la foi, la vitalité et l’enthousiasme. Nous devons faire advenir de nouveaux héros qui dépasseront les figures antédiluviennes et un peu crasseuses qu’étaient «Saint Benoît» le «gardien répugnant des mystères du Seigneur», «Saint Diogène [...] sage paresseux des logiques alcooliques», «Saint David» le «psalmiste discordant des misères de ce temps», «Saint Raspoutine» et «[son] sexe hypertrophié de crasse», «Saint François» et «[ses] stigmates noyés de crasse», ceux-là mêmes qui ont délaissé les édifices qui comptent en mourant comme des malheureux et des demi-coquins.
Mais la reconquête de soi et de la nation est difficile. Plutôt que de s’abreuver d’un sang fortifiant, on se roule plus facilement dans la fange de la gnôle, imbibé d’un tord-boyau sans aucune grâce et dépourvu de la moindre qualité, grotesque bouffon qui se prendrait presque pour le Geoffrey Firmin de Malcolm Lowry (à tort bien sûr !), Firmin le génial biberonneur dont les lampées interminables entrebâillent les portes derrière lesquelles se cache le secret du monde, quelque part «au-dessous du volcan». En cinq strophes lucides, François Esperet nous rapporte les illusions de l’alcool mué en «sang d’emprunt», les résultats de cuites faramineuses où le poète «[pleurait] d’émotion à la douce mélodie des paroles inutiles / quand [il pissait] de joie symphonique dans les fosses d’orchestre», avant de «[vomir] d’étranges mélopées discordantes». Qu’est-ce que cette navrante comédie nous donne à voir, sinon le grand-guignolesque du buveur trivial qui régurgite ses tripes et ses spleens et qui n’a rien commis d’un tant soit peu oraculaire au cours de sa jactance ? Il s’est peut-être imaginé en satrape dégobilleur, il s’est senti pousser des ailes en récitant son taudis sémantique, mais il n’a été qu’un amuseur de la galerie, un «[éclabousseur généreux] d’urine philosophique» et «[fécondateur des] caniveaux assoiffés». Il a tout de ce prophète des veillées fatiguées du film Rois & Reine (6), ce Pierre Cotterelle pimpant qu’une scène nous montre déclamant sa rage versifiée à la table d’un bistrot où viennent sans doute s’accouder des sorbonnards poussivement créatifs et des professeurs bringueurs, ce Pierre Cotterelle qui se vide de ses phrases en «rhéteur démoniaque», qui se soulage de son surplus comme un scrotum castré par la vie de couple affreuse qu’il mène, pauvre Pierre Cotterelle qui joue des biceps en branlant sa poésie pour qu’elle gicle de tout son foutre rancunier, sachant qu’il est attendu à la maison par un succube, par une rombière givrée qui ne peut lui offrir qu’un vagin carnivore, phallophagique, où sa queue juvénile ne peut que partir en déconfiture.
Combien sont-ils ces simili-poètes qui croient remuer des montagnes et qui n’agissent en fin de compte que pour se sauver eux-mêmes d’un quotidien où c’est leur propre sang qui s’en va ? Combien sont-ils ces gerbeurs post-ivresse qui «[pissent] des bouillons d’urine sanctifiante», «torrent glorieux de [leur] inépuisable force» ? On en a vu combien, au cours de notre vie, de ces jeunes anarchistes qui partent une page de Verlaine accrochée au fusil et qui reviennent la bite ratatinée, coincée, prise dans l’étau vaginal d’une femme qui les écrase et qui leur sert d’alibi pour se faire pardonner leur incapacité à produire une poésie digne de ce nom ? Ce sont des artistes putréfiés, des mentors a minima, des nihilistes contractuels qui finissent par entrer dans le rang et qui se font des transfusions alcoolisées dans l’espoir de faire rugir les derniers fauves de leur âme, eux qui ne sont devenus que des cubis de piquette au goulot desquels on va puiser une petite sensation insurrectionnelle. Ils sont forts pour «[dégorger] des jets étranges de pensées mal mâchées», ils sont compétents en dégueulis notoires des bamboulas adolescentes, toutefois ils n’ont rien d’un vomisseur à la Louis-Ferdinand Céline, ils n’ont pas la prestance de l’homme de Mort à crédit qui dégueule pour survivre en étant l’otage d’un bateau qui le conduit vers de réels précipices existentiels, ravins catastrophiques, bas-fond insurmontables, ceux-là mêmes qui engendreront plus tard des textes littérairement increvables, et non les texticules d’un gringalet séquestré par un infernal concubinage.
Il est très probable que François Esperet ait connu de ces personnages aux prétentions décalées eu égard à leurs véritables possibilités. Ou bien n’a-t-il fait que les croiser par inadvertance dans telle ou telle anfractuosité du Paris mimétique du Beat. Il s’agit éventuellement de cet individu qui «découvre / à l’école polytechnique une épouse squelettique», s’entichant d’un «vagin desséché» et d’un «cul famélique», ossuaire génital où viendront s’abattre les désirs compulsifs de celui qui endure l’oppression continue d’une existence entièrement dédiée aux archétypes de la réussite sociale. C’est un «homme héroïque» malgré tout, car tous les jours il se nie et se déchire de l’intérieur. Il vivote dans un «appartement toxique / attrape affectueux les maladies mortelles de sa belle venimeuse», voué à la médiocrité et aux infections vénériennes qui métastasent dans la conscience. L’homme se meurt de baiser une «dulcinée virale», il crève de tenter le diable avec une âme congelée de diplômes et de suffisance. Les efforts pour se libérer de cette femme ventouse réveillent l’hystérique redoutée : dès que notre homme amorce une fuite en avant, la ventouse le poursuit «pourrie de larmes» et elle le vilipende sur tous les parvis du Paris mandarinal («à l’école normale au collège de France à l’université»), elle le «supplie / d’honorer encore son corps de goûter à son anus», pitoyable imploration apparentée aux prolégomènes à toute sodomie future qui voudra se présenter comme réconciliation. Que ne faut-il donc pas faire pour se délivrer de cette ventouse cérébrale, qui n’a en outre rien de commun avec La Ventouse de Léon Bloy dans Le Désespéré, solennelle michetonneuse qui exalte la virilité et l’esprit ! Au reste, être enfin délivré de la pompeuse gorgone n’est pas une garantie. L’injonction d’écrire, à la fin de ce poème, est suivie d’un blanc typographique immense. La page paraît noyée dans un halo vénéneux, parfum délétère du passé qui ne passe pas comme dirait Faulkner. En de telles conditions de lourd traumatisme crânien, il n’est pas sûr que les velléités de création renaissent et se corrigent.
Peut-être sera-t-il nécessaire au poète diminué, après ce coma sentimental, d’aller aux putes, d’aller se réfugier dans les bras des «putes lumières», des «putes usines», des «putes chapelles», des «putes comptoirs», agglomération des putains fraternelles qui recueillent toutes les mâles détresses. En essayant de mieux comprendre les mandats de ces putes conviviales, disons que les «lumières» guérissent les membres ténébreusement ramollis, les «usines» reçoivent à la chaîne, en vrac, «suceuses infatigables des bites dégueulasses», pompeuses industrielles des dards avinés qui vont cracher un «sale sanglot final», les «chapelles» supportent les péroraisons des Christ châtrés, et les «comptoirs» prennent l’affluence des «éjaculateurs honteux» parfois «violeurs impuissants inaptes au coït», mais également les «vieillards gitans routiers», éligibles un peu partout dans cette manufacture des «orgasmes bâclés». Quoique on y perçoive l’abomination des branlettes négligées et les odeurs inqualifiables des estafettes de la baisouille, ces endroits scandaleux sont responsables de bien des sauvetages humains. Sans ces putains dociles qui valent mieux qu’une bonne femme à tête de vanité squelettique, où iraient les eunuques, les soumis, les «jeunes pionniers» aux «gestes débutants» ? Où se ferait-on ou se referait-on la main si ces «chattes […] gargouilles usées» ne se rendaient pas disponibles pour cette clientèle hétéroclite, gicleurs du dimanche et onanistes patentés ? Car ce sont elles, ces putains entièrement respectueuses, qui redonnent aux joues de ces hommes à moitié morts le rouge sanglant de la carnation. Elles ont certainement tiré d’affaire plusieurs poètes longtemps muselés par des femmes molosses.
Ce passage salvateur par la fréquentation des humbles prostituées pourrait accessoirement aboutir à la venue ou la survenue du poète Pygmalion, au poète divin qui crée la femme en sept jours et qui termine son travail en chantant ceci : «Au septième jour j’ai déposé mon âme / hystérique et fourbue entre tes cuisses tu l’as serrée / aimante elle a coulé soulagée vers ton cœur.» Ce seraient alors deux cœurs à l’unisson, et surtout un cœur retrouvé de poète, un cœur «rétracté», «dilaté», «confié», un cœur accommodant et pleinement pulsatif, conforme aux espérances de la Beat Generation. Ce serait en quelque sorte un poète prêt à se «[trancher] la gorge pour couler vers» la femme adorée, sang ultime offert par une entaille passionnée, sang qui éclabousse les corps dans une ambiance génocidaire revisitée, dans un Rwanda imaginaire où les Tutsis et les Hutus s’échangeraient des jaillissements rédempteurs. Citons complètement pour finir une strophe de ce poème où les sangs y vont d’une chevauchée à la fois martiale et pacifiste : «À nonne inassouvie ton sang aveuglant mes yeux / lévite persécuté de la nuit-même où tu fus livrée / pour moi je t’ai découpée mon épouse aux outrages / en douze morceaux harmoniques de chair / j’ai dispersé aux douze tribus de mon peuple en colère / tragiques et gracieux les signes de mon soulèvement / sans implorer l’éternel j’ai pris les armes contre tes assassins».

Notes
(1) François Esperet, Sangs d’emprunt (Éditions La Grange Batelière, octobre 2015).
(2) Cf. l’émission de radio Europe 1 social club du 15 décembre 2015.
(3) Il n’est que de voir ses œuvres précédemment parues : Larrons (Éditions Aux Forges de Vulcain, 2010, puis repris aux Éditions Le Temps des Cerises en 2012) et Gagneuses (Le Temps des Cerises, 2014).
(4) Dalibor Frioux, Incidents voyageurs (Éditions du Seuil, 2014).
(5) Heidegger avait une admiration infinie pour Hölderlin. Dans une conférence intitulée La technique et le tournantDie Tecknik und die Kehre», cf. Conférences de Brême et de Fribourg au tome 79 des Œuvres complètes), il établit le contraste entre le Rhin chanté par le poète et le Rhin défiguré par la technique moderne. Alors que le poète est celui qui nous dévoile la vérité inépuisable du Rhin avec la salubrité et le respect de l’attitude orphique, l’homme de la technique construit des usines et des barrages, sommant le fleuve de nous délivrer son énergie hydraulique. Ainsi la technique moderne simplifie à satiété ce qu’elle exploite, au contraire du poète qui exprime la richesse de ce qu’il prend pour sujet, et cela produit malheureusement un appauvrissement du langage qui n’est plus en capacité de s’extirper de ses tournures managériales. Par conséquent, avec le langage technique, le monde se voile d’un linceul où tout se meurt d’être outrageusement schématisé.
(6) Cf. Rois & Reine d’Arnaud Desplechin (2004).

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