11 ans de Jean-Baptiste Aubert : l’éternité à vue d’œil, par Gregory Mion (12/01/2017)

Crédits photographiques : JBA Dave Killen (The Oregonian).
3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«La subjectivité de l’univers est une subjectivité non pas anthropomorphique, mais cosmique : nous sommes les personnages qui passent dans le rêve d’un Dieu et qui devinent ce qu’il rêve.»
Nietzsche, La volonté de puissance.


Le premier roman de Jean-Baptiste Aubert, 11 ans (1), est peut-être moins un livre sur la possibilité du suicide à un âge précoce que la présentation épurée de toute enfance qui s’apprête à chavirer avec dépit et suspicion dans les eaux plus troublées de l’adolescence. On pourrait aussi considérer qu’il s’agit d’un livre qui raconte un ajournement plus fondamental encore, à savoir la volonté de repousser le moment où il faudra bien appartenir à la communauté des individus responsables, le moment où il faudra participer, quoi qu’on en ait, à la «bizarrerie» du monde (cf. p. 9). L’histoire de cette méfiance somme toute rassurante envers le monde fossile et discipliné des grands nous est rapportée par le petit Kévin, onze ans d’âge, sous la forme d’extraits fulgurants écrits dans plusieurs cahiers où le garçon a couché les états tourmentés de son âme. Deux motifs apparaissent d’emblée pour justifier son désir de mourir : l’incompréhension des normes qui semblent présider à la coexistence des hommes d’une part (cf. p. 9), l’envie d’accomplir une action vraie d’autre part, sans doute pour faire contrepoids aux artifices qui nourrissent le brave troupeau des «insouciants» (cf. pp. 10 et 13). À l’univers faussement établi des gens qui l’entourent, aux vies précairement équilibrées qui fuient la douleur en recherchant des plaisirs contestables ou illusoires, Kévin souhaite leur substituer l’unité noire et imparable de la mort (cf. pp. 18-9). En voulant se pendre avec une écharpe (cf. p. 11), il se représente éventuellement comme une sorte de futur pendule atone, dépourvu de la moindre oscillation parasite, l’être tout entier attiré par l’éternelle et profonde gravité, allégorie du sage qui a trouvé sa juste place et duquel rien ne déborde. À certains égards, l’intention de Kévin consiste à immobiliser le désespérant pendule de Schopenhauer qui oscille entre la souffrance et l’ennui, célèbre image décrivant la condition humaine qui n’a pas d’autre choix que celui d’être tiraillée d’un côté par le désir de combler un vide insupportable, par un irrépressible élan qui nous transporte douloureusement vers ce qui nous manque, et d’un autre côté par la certitude de s’ennuyer d’une jouissance décevante, ou, pire encore, par la certitude d’être horrifié par le fait hypothétique de n’avoir plus rien à désirer (2).
L’intrusion de la mort volontaire chez cet enfant peut donc se lire comme la convoitise d’une intensité supérieure de la vie, une promesse de nouvelles aventures pour la subjectivité, hors des chemins carrossables et massificateurs. Le suicide potentiel de Kévin constitue le rejet sans réserve d’un monde où circulent des bovins démocratiques, infra-ruminants qui ne sont habilités qu’à recracher les substances licites d’une très faible pensée. Le suicide n’est ici envisagé qu’à l’instar d’un trajet «prépositionnel», un mouvement qui va significativement de quelque chose à quelque chose, d’une vie à l’autre, tel un changement de rythme qui se met en capacité de reconnaître que la place du mort n’est pas aussi définitive que celle qu’on lui attribue dans nos représentations ordinaires (3). Kévin prévoyant de mourir, c’est Kévin s’éternisant et se revigorant, ralliant le temps non linéaire des Grandes Dionysies où tout va pour ainsi dire à la glorieuse poussée, découvrant sous le voile pesant et pétrifiant de l’ennui les éléments fantastiques du tressaillement terrestre, «l’histoire dans la terre» et non le récit coagulé des cadavres enterrés «qu’on apprend assis sur une chaise» (p. 82). C’est sûrement cet aspect frémissant de la terre que Kévin s’est figuré en investissant la résolution du suicide, façon pour lui de congédier l’espace restreint de son quotidien et les douteux panoramas de son immeuble (cf. pp. 22-4). Conçue à l’image d’un déplacement crucial vers un nouveau dynamisme, la mort appréhendée par cet enfant devient une idée créatrice qui la dépouille de tout l’engourdissement du macabre protocolaire; elle se mue en un futur qui n’est pas détaché du passé et du présent mais qui est une pure tendance d’exister, en l’occurrence une sortie de l’entre-soi régressif, une séparation de la multitude attroupée dans les caveaux du temps mathématique, ceci entraînant une conversion à l’expérience de l’éternité qui rapatrie le sujet dans une temporalité indivisible où tout est affaire de transactions d’énergies, de permutations essentielles, de vitalités co-émergentes où la mort indique une autre impulsion de la vie.
En faisant cette lecture, nous concédons à Kévin une idée de la mort qui est peut-être plus vaste que ses réflexions juvéniles (cf. p. 39), cependant nous voulons croire que la conception de son suicide est une réponse à un mal de vivre particulier : le dégoût de vivre dans une époque qui ne sait pas s’inscrire avec décence dans l’éternité (cf. pp. 73-4) parce qu’elle n’est plus en mesure d’élargir le terrain de sa mémoire (cf. p. 83) ou le champ de ses perceptions. En se montrant si affligé d’observer des hommes qui ne savent plus se souvenir de la terre immémoriale, qui ne voient pas au-delà de leur égo et du prochain médaillon qui les attend au cimetière, Kévin est comme un frère de Nietzsche, un sympathisant spontané de la vision du Retour Éternel qui s’empara du philosophe lors de l’été 1881, à quelques encablures de Sils-Maria (4). Dans cette perspective, Kévin a saisi une relation à la vie qui n’est pas typiquement intersubjective, faite de copains et de confidents privilégiés, mais qui relève plutôt d’une inter-cosmicité, de l’approbation magistrale d’un ordre suprême au fond duquel se jouent des participations influentes éternellement recommencées.
Ainsi l’adolescence imminente, et plus généralement la vie adulte, sont autant de compressions d’intensités vitales pour Kévin. Comment vouloir vivre au milieu d’un bétail qui ne s’éternise qu’à travers la rustrerie et le dévergondage ? Quelle incompatibilité d’humeur entre ce garçon qui a l’intuition de l’éternité véritable et les petits jean-foutres qui se moquent de son zozotement (cf. pp. 42-8) ! Quel contraste entre l’innocence mutilée et la pornographie rampante d’un siècle décadent (cf. pp. 71-2) ! La trivialité du contemporain ne convient pas à Kévin, pas plus que ce prénom qui le seconde comme un boulet atavique, symbole des chiches capitaux culturels qui ont buriné sa famille. Il a fallu composer par exemple avec un père irritable, employé d’une usine Peugeot, susceptible de violence, de boisson et d’aventures extraconjugales (cf. p. 130). Bien que le stéréotype soit de mise et qu’on eût préféré un approfondissement de la situation familiale, il importe néanmoins de regarder ces informations comme les instantanés d’un jeune garçon qui n’a pas vocation à pratiquer une écriture exhaustive. Pressé par son projet de suicide et son attirance supposée pour le temps véridique de l’éternité, Kévin veut surtout se délester de cette vie brève qui se définit par une suite d’épisodes ténus sans réelle consistance (cf. p. 59). Pourquoi faudrait-il donc s’évertuer à creuser des psychologies qui n’ont pas d’épaisseur ou décortiquer des événements qui n’ont aucun volume ? La vie telle qu’elle se manifeste à Kévin n’est pas suffisamment généreuse en matière pour se placer sub specie æternitatis. Un certain temps et un certain lieu, corruptibles tous les deux, ne siéent pas à la géographie de l’éternité où tout a droit à la perpétuité. Or c’est la méconnaissance de l’éternité, probablement, qui condamne le monde d’ici-bas à la suffocation et au supplice des morales mineures qui empêchent d’amplifier l’appréciation de l’univers. À force de se divertir pour éviter de penser valablement à la mort, quelques-uns, parfois, tombent dans des activités où ils risquent paradoxalement leur vie afin que l’adrénaline sanctifie l’agir superficiel et simultanément défasse le penser conséquent (5). Entre l’action qui descend au sous-sol de la frivolité et la pensée qui remonte à la pleine conscience de l’univers, Kévin a fait son choix et il se décourage de la tristesse généralisée qui a mis le grappin sur le monde d’aujourd’hui, cet endroit lamentable où «les gens pleurent et font pleurer» (p. 50).
Au reste, Kévin ne s’est pas laissé envahir par l’idée d’une mort transitionnelle d’un coup d’un seul. Avant cela, il a pu se confronter plusieurs fois à la mort en troisième personne, tout d’abord en apprenant la disparition de sa grand-mère paternelle (cf. pp. 11-2). Il a ensuite assisté au décès accidentel d’un copain, renversé par une voiture (cf. pp. 30-3). Puis il a constaté le décès du triton de sa petite sœur Inès (cf. pp. 33-4). Le cadavre de l’animal est une occasion de s’attarder sur les traits spécifiques de la mort, aussi notre garçon en profite pour exhumer le triton dans le but d’en soutirer des enseignements décisifs, comme si cette dépouille d’amphibien devait constituer une pierre de Rosette de l’au-delà, un trou de serrure à travers lequel nous pourrions sonder les secrets bien protégés de la finitude. Ceci étant, les espoirs se ternissent assez vite; Kévin arrive en effet à la conclusion que la mort ne mène à rien sinon à la terre (cf. p. 34). Ce sera donc à partir de la terre que l’enfant forgera ses pensées sur la mort, élaborant, entre autres cogitations, la conviction d’une liberté proprement souterraine, une liberté affranchie des contraintes spécieuses de la vie en surface (cf. pp. 63 et 66). Par ailleurs, ce découpage surface/souterrain insinue bien d’autres séquences à deux entrées dans l’esprit de Kévin, à tel point que l’on peut désormais en revenir à notre commentaire initial et l’étoffer : outre le fait que ce roman soit selon toute vraisemblance un questionnement sur le passage de l’enfance à l’adolescence, il semble plus exactement encore interroger la question de la frontière, le lieu indécelable de l’entre-deux-mondes, c’est-à-dire le point culminant et succinct entre deux intensités toujours concurrentes qui refusent de capituler. Parmi ces lignes de démarcation qui dessinent une fragile conjonction de coordination, citons évidemment la vie et la mort, le ciel et la terre (cf. p. 87), le dedans et le dehors (6), mais aussi la France et la Suisse, car le jeune Kévin est un frontalier qui peut à tout moment aller s’amuser en Suisse et revenir se tracasser en France. Déjà présente au tout début de sa vie, la frontière prendra ainsi des proportions intellectuelles significatives dans la tête de Kévin, suggérant une dissolution de la frontière physique pour mieux envisager une frontière de type métaphysique.
En outre, redisons clairement que ces réflexions sur le suicide ne sont au final que les marques d’une hésitation à faire confiance au monde à venir des adolescents et des adultes, et qu’elles ne sont pas, comme on pourrait le penser injustement, des incursions rédhibitoires dans la morbidité ou le voyeurisme psychiatrique. En aucun cas Jean-Baptiste Aubert n’a écrit une apologie du suicide et en voici la raison : en prenant acte des dimensions de l’éternel, Kévin, progressivement et avec beaucoup de délicatesse, parvient à sauver les phénomènes rebutants de la vie sublunaire. C’est peut-être ce qui explique son suicide raté (cf. pp. 75-7), non dépourvu d’un humour qui rappelle les facéties du film Harold et Maude. De surcroît, si la vision de l’éternité implique une étreinte de tout ce qui existe, si elle rassemble en un même nœud tous les cordages du temps, alors il ne serait pas pertinent de vouloir s’absenter avant l’heure d’un monde dont la nature, malgré tout, nous soumet une réverbération intéressante des nerfs qui l’affectent. En fin de compte, la vision de l’éternité ne peut pas s’appuyer sur une tentation suicidaire, ni d’ailleurs sur une volonté de faire sécession avec quoi que ce soit. Tout au contraire, cette vision est la compréhension la plus intuitive d’une coexistence prépondérante qui transcende les normes et les repères aliénants, si bien que la mort viendra en son temps propre, à son rythme naturel, après que la vie aura trouvé un meilleur aplomb au milieu d’un devenir exalté, voire ré-exalté (cf. p. 149).

Notes
(1) Jean-Baptiste Aubert, 11 ans (Christophe Lucquin Éditeur, 2017).
(2) Cf. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation (livre IV, § 57).
(3) Cf. Arnaud Villani, Petites méditations métaphysiques sur la vie et la mort (Éditions Hermann, coll. Philosophie, 2005).
(4) Pour une interprétation magistrale du Retour Éternel, on peut consulter sans plus attendre L’individu éternel de Philippe Granarolo (Éditions Jacques Vrin, 1993).
(5) Alain, dans ses Propos sur le bonheur, critique les oisifs qui vont jusqu’à jouer à la guerre pour remplir leur vie et se guérir des mauvaises pensées qui tremblent devant une mort trop sérieusement considérée.
(6) Une fois ses plus forts accablements dissipés et repérés, Kévin sera placé dans un «centre pour enfants en difficulté» (p. 90), par conséquent il expérimentera l’enfermement et l’ambiguïté d’un dehors toujours à portée de main ou de pensée.

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