Métaphysique du rhume. Le management et la cybernétique au cœur de la démesure sophistique postmoderne (2), par Baptiste Rappin (29/09/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
2766474560.4.jpgBaptiste Rappin dans la Zone.







50255471371_811c20490f_o.jpgMétaphysique du rhume. Le management et la cybernétique au cœur de la démesure sophistique postmoderne (1).






La cybernétique au fondement de la postmodernité

Si la sophistique apparaît comme un destin possible de la philosophie, comme le chemin de l’inauthenticité qui mène à l’impasse (ἀπορια) de l’être, que faut-il alors penser de cette fameuse réponse qu’Heidegger formula au journaliste du Spiegel ? Publiée en 1976, mais réalisée en 1966, la rencontre comporte en effet le passage suivant :

«Spiegel : Et qui prend maintenant la place de la philosophie ?
Heidegger : La cybernétique» (1).


Ne faut-il pas en effet y voir le triomphe patent et définitif de la sophistique qui, sous sa réincarnation cybernétique, fait du «savoir contemporain, dans son ensemble, une théorie de la communication» (2) ?
«La philosophie devient superflue» (3) et s’y substitue alors une nouvelle science, la cybernétique, qui unifie l’ensemble des champs disciplinaires sans le recours aux catégories traditionnelles (comme celles de cause ou de loi) car elle promeut les représentations directrices et impérialistes de la technique et de l’efficacité (4). Rendons-nous compte, avec Jean-Pierre Dupuy, de l’importance décisive de la cybernétique dans la formation du savoir contemporain : «elle aura, en vrac et sans souci d’exhaustivité : introduit la conceptualisation et la formalisme logico-mathématique dans les sciences du cerveau et du système nerveux; conçu l’organisation des machines à traiter l’information et jeté les fondements de l’intelligence artificielle; produit la «métascience» des systèmes, laquelle a laissé son empreinte sur l’ensemble des sciences humaines et sociales, de la thérapie familiale à l’anthropologie culturelle; fortement inspiré des innovations conceptuelles en économie, recherche opérationnelle, théorie de la décision et du choix rationnel, théorie des jeux, sociologie, sciences du politique et bien d’autres disciplines; fourni à point nommé plusieurs «révolutions scientifiques» du XXe siècle, très diverses puisqu’elles vont de la biologie moléculaire à la relecture de Freud par Lacan, les métaphores dont elles avaient besoin pour marquer leur rupture par rapport à des paradigmes établis» (5).
Et l’enquête de Céline Lafontaine de poursuivre en ce sens en établissant, de façon convaincante, l’influence, profonde mais tue, de la cybernétique sur les philosophes postmodernes : les œuvres de Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Jürgen Habermas, Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan et Michel Foucault témoignent ainsi du fécond héritage de cette nouvelle science apparue dans les années 1940 pendant les conférences Macy (6). Devant ce roc massif, qui marqua et continue de marquer le savoir, et qui, telle une gomme, effaça le trait de la philosophie au point de la rendre superflue, force est alors de se demander : mais qu’est-ce donc, au juste, que la cybernétique ?
Heidegger répond à cette question en pratiquant le détour, habituel chez lui, par l’étymologie : «Le mot grec κυβερνήτης est le nom de celui qui tient les commandes. Le monde scientifique devient monde cybernétique. Le projet cybernétique du monde suppose, dans sa saisie préalable, que la caractéristique fondamentale de tous les processus calculables du monde soit la commande. La commande d’un processus par un autre est rendue possible par la transmission d’une information. Dans la mesure où le processus commandé renvoie des messages à celui qui le commande et ainsi l’informe, la commande a le caractère de la rétroaction des informations» (7).
Le philosophe allemand retrouve le sens originel de la cybernétique, de la même façon que Wiener procéda lorsqu’il baptisa la nouvelle science naissante en 1948 : «Nous avons décidé de donner à la théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l’animal que chez la machine, le nom de cybernétique, formé à partir du grec χυβερνήτης ou pilote. En choisissant ce terme, nous voulons reconnaître que le premier article significatif sur les mécanismes de rétroaction est un article sur les gouvernails publié par Clerk Maxwell en 1868, et gouvernail provient d’une corruption latine de χυβερνήτης. Nous souhaitons aussi rappeler que les appareils de pilotage de navire sont l’une des formes les plus anciennes et les plus perfectionnées de mécanisme de rétroaction» (8).
Notons que, tout comme Wiener, Heidegger associe immédiatement la commande à la rétroaction. Les choses se précisent encore dans le paragraphe suivant; le philosophe introduit ici une nouvelle notion : «[…] la circularité de la régulation est le caractère fondamental du monde que projette la cybernétique» (9). Le caractère circulaire tient à la boucle de rétroaction qui reconduit toute action engagée, par le biais d’un traitement de l’information, à la commande initiale : voilà ce qui précisément se nomme régulation. Et tout comme Wiener parlait d’«autoreproduction» puis d’«auto-organisation» dans les deux derniers chapitres de La cybernétique, Heidegger conditionne très justement la possibilité de l’autorégulation et de l’automatisation à la circularité de la rétroaction. Que nous enseignent ces premiers éléments définitoires ?

La démesure cybernétique

Le feedback est ce système de gouvernement de l’homme, réduit à sa part comportementale, qui, par les processus de contrôle et d’évaluation, reconduit inlassablement les actions engagées vers la finalité envisagée (la commande). La boucle ne cesse de fonctionner, le flux en son sein est permanent sous peine de voir l’organisation disparaître : l’atteinte de la finalité ne constitue pas une cause finale au sens de la physique aristotélicienne, dans laquelle le mouvement est une altération de la chose qui s’achemine vers sa perfection; elle est en réalité une cause motrice qui initie perpétuellement la mise en action de telle sorte que le repos et l’immobilité n’existent pas, dans le plus parfait parachèvement de la physique newtonienne qui accorda au mouvement, au mépris de l’expérience des sens, sa dignité ontologique. Hans Jonas est ainsi parfaitement justifié à voir dans la variation d’un mouvement à l’autre, c’est-à-dire dans l’accélération, le cœur de ce projet : «Finalement, à un dernier stade d’abstraction, la dualité vitesse-direction qui définit le mouvement lorsqu’il est considéré par rapport à la force et aux changements produits par lui, se ramène à un simple donné par rapport au concept d’accélération auquel à leur tour tous les changements possibles de ce donné se ramènent : une augmentation aussi bien qu’une diminution de vitesse, aussi bien que tout changement de direction peuvent être également présentés comme des valeurs différentes d’"accélération"» (10).
Si l’univers n’est plus que mouvement, alors tout novum est par définition mouvement de mouvement, variation continue, combinaisons de multiples et minuscules forces rectilignes. On comprend alors l’importance du calcul infinitésimal dont Newton et Leibniz se disputent la paternité : mathématisée, la nature se laisse décomposer de différence en différence par le recours aux intégrales et aux dérivées. dx représente déjà au XVIIe siècle, sur un plan mathématique et physique, la philosophie postmoderne de la dissémination et de la différance qui renvoient l’origine à un éternel report.
La boucle de rétroaction abolit toute mesure et toute règle étrangères à son flux – sous son règne, le monde est pris de rhume, d’un rhume ontologique : son écoulement ne comporte ni début ni fin ! – qui viendraient, d’une extériorité légitime, accorder une limite à son activité : elle est précisément cet éternel retour deleuzien qui voit les simulacres revenir et triompher des formes intelligibles. Son horizon est le raccourcissement temporel de la distance qui sépare l’action de l’atteinte des objectifs, raisonnement d’efficience oblige : le progrès se situe dans l’accélération et le salut dans la synchronisation, le temps réel signifiant le triomphe définitif de l’instant non seulement sur l’espace mais aussi sur la longue durée qui assure la consistance du présent par son inscription dans la chaîne temporelle. Par-là se trouvent contestées toutes les frontières considérées comme autant d’obstacles à la fluidité de la circulation : mais ces frontières ne sont pas seulement celles, géographiques, qui délimitent l’espace territorial de la souveraineté et de ses lois; elles concernent également la finitude humaine que les rêves transhumanistes promettent d’abolir.
En outre, ainsi que la citation précédente d’Heidegger l’affirme, la cybernétique procède à la transformation du monde en information. Wiener définit ce concept de la façon suivante : «Information est le nom pour désigner le contenu de ce qui est échangé avec le monde extérieur à mesure que nous nous y adaptons et que nous lui appliquons les résultats de notre adaptation. Le processus consistant à recevoir et à utiliser l’information est un processus que nous suivons pour nous adapter aux contingences du milieu ambiant et vivre dans ce milieu. […] Vivre, c’est vivre avec une information adéquate» (11).
Sous la plume du mathématicien, l’information n’est pas seulement une donnée technique : elle est le substrat même de la vie définie comme un échange d’informations entre l’organisme et son milieu; cette inter-action est tout d’abord une ré-action de l’individu qui s’adapte aux variations de l’environnement, mais également une pro-action puisque son comportement modifie son écosystème. À la suite de la théorie de l’évolution, la vie se trouve définie en termes d’efficacité puisqu’elle résulte de la possession et du traitement de l’information adéquate qui assure l’adaptation aux contingences du milieu ambiant. Ainsi la cybernétique porte-t-elle à son point exquis l’ontologie du mouvement permanent que l’on trouvait déjà présente à l’origine de la physique moderne : l’interaction permanente de l’organisme avec son environnement est un processus continuel, et l’adaptation, elle aussi, est une nécessité de tous les instants. L’affirmation d’Hannah Arendt, selon laquelle «à la place de l’Être nous trouvons maintenant le concept de processus» (12), n’a jamais été aussi vraie : la cybernétique est une métaphysique de la crise, qui devient le statut de toutes les régionalités ontiques et touche aussi bien l’économie que le politique, la famille, l’école, l’université, l’hôpital, etc.

Notes
(1) Martin Heidegger, Martin Heidegger interrogé par Der Spiegel, dans Écrits politiques. 1933-1966 (traduction par François Fédier, Gallimard, coll. Nrf), p. 262.
(2) Michel Serres, Hermès III. La traduction (Les Éditions de Minuit, coll. Critique,1974), p. 41.
(3) Martin Heidegger, L’affaire de la pensée (Pour aborder la question de sa détermination) (traduit de l’allemand par Alexandre Schild, Mauzevin, Trans-Europ-Express, 1990), p. 16.
(4) Ibid., p.15.
(5) Jean-Pierre Dupuy, Aux origines des sciences cognitives (La découverte, coll. Sciences humaines et sociales, 1999), pp. 34-5.
(6) Céline Lafontaine, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée de la machine (Éditions du Seuil, 2004).
(7) Martin Heidegger, La provenance de l’art et la destination de la pensée (traduit de l’allemand par Jean-Louis Chrétien et Michèle Reifenrath) dans : Michel Haar (dir.), Martin Heidegger (Éditions de l’Herne, coll. Cahiers de l’Herne, 1983), p. 88.
(8) Norbert Wiener, La cybernétique. Information et régulation dans le vivant et la machine (traduit de l’anglais par Ronan Le Roux, Robert Vallée et Nicole Vallée-Levi, Éditions du Seuil, coll. Sources du savoir, 2014), pp. 70-1.
(9) Martin Heidegger, Loc. cit
(10) Hans Jonas, L’impact du XVIIe siècle dans Essais philosophiques. Du credo ancien à l’homme technologique (traduit de l’anglais par Damien Bazin, Sandrine Bergès, Sylvie Courtine-Denamy, Julien Delord, Olivier Depré, Maï-Linh Eddi, Gaëlle Fiasse, Nathalie Frogneux, Thierry Lievens, Danielle Lories, Béatrice de Montera, Marie-Geneviève Pinsart, Paul-Hubert Poirier, Laurent Ravez, Laura Rizzerio, Madeleine Scopello et Jean-Luc Solère, Librairie Philosophique J. Vrin, coll. Textes Philosophiques, 2013), p. 95.
(11) Norbert Wiener, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains (traduit de l’anglais par Pierre-Yves Mistoulon et Ronan Le Roux, Éditions du Seuil, coll. Sciences, 2014), p. 50.
(12) Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (traduit de l’anglais par Georges Fradier, Calmann-Lévy, coll. Agora, 1983), p. 371.

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