Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants de Kenzaburô Ôé : le digne orgueil de l’enfance, par Gregory Mion (19/11/2020)

Crédits photographiques : Thomas Peter (Reuters).
Oe.JPG«En de telles conjonctures, il arrive sans doute à des filles non moins misérables de trouver hors de l’abject foyer quelque tendresse, ne serait-ce que l’équivoque camaraderie d’une amie de leur âge.»
Georges Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette.

Sans y parvenir autant qu’un Georges Bernanos mais en y réussissant tout de même moyennant un talent et une originalité incontestables, Kenzaburô Ôé, avec Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (1), nous initie aux dimensions révoltantes de l’enfance humiliée. Quelque part dans un Japon rustique durant la Seconde Guerre mondiale, tandis que l’hiver commence à sévir, les enfants d’une maison de correction se voient déplacés en urgence afin d’éviter de potentiels bombardements. La voix intérieure de ces petits marginaux est portée par un narrateur adolescent dont on ne saura jamais le nom ni le prénom. Elle traduit l’état de fébrilité d’un groupe auquel on attribue ordinairement toutes les faillites de l’humanité : «Un sentiment d’humiliation et une sombre colère, devenus notre lot quotidien, bouillonnaient dans nos cœurs» (p. 16). Ce témoignage direct, loyal et d’une certaine manière ingénu nous incite à prendre parti pour ces jeunes asociaux (ou déclarés tels) et à douter de l’intégrité des adultes. En effet, cette «époque de tueries» n’est pas du domaine des enfants, et «[l’immense] déluge» de la guerre qui «[inonde] le pli des sentiments humains» (p. 16) ne concerne que la folie des grandes personnes.
Par opposition à ces déchirements internationaux qui composent la toile de fond du livre et dont nous ne verrons que la manifestation symboliquement localisée, comme si, au fil des chapitres, ne s’agitait que l’extrémité d’un des innombrables tentacules de l’immense pieuvre de la Guerre, les enfants, eux, ne se départissent pas facilement d’une «solidarité intense» (p. 18). C’est ainsi qu’ils résistent aux stigmatisations continues d’un pays qui ne tolère aucun écart et qu’ils surmontent aussi les réalités les plus déconcertantes : tous ne sont pas là pour des faits communs de délinquance, car beaucoup d’entre eux, finalement, ont été abandonnés par des parents ingrats qui ont usé de tous les prétextes pour criminaliser leur progéniture. Cela nous donne l’impression dérangeante que la société des adultes est figurativement morte, vidée de sa substance vitale et enflée d’un rigorisme pathologique, puis qu’elle se venge de la société turbulente de l’enfance par le biais de n’importe quelle combine. Cela nous amène aussi à supposer que l’exode précipité hors de la young offender institution, loin de vouloir protéger les enfants des possibles bombardements, ne s’évertue qu’à prolonger sadiquement leur supplice. Autrement dit l’inorganique paraît légiférer pour l’organique, à moins qu’il ne faille dire, d’une façon plus terrible encore, que l’immobile cherche à discipliner le mobile et à le soumettre à l’ambiance d’un funérarium. D’ailleurs si la guerre qui divise la planète n’a qu’une place adventice dans le roman, c’est que Kenzaburô Ôé, peut-être, veut attirer notre attention sur la guerre beaucoup plus sournoise et dangereuse que les individus matures, systématiquement, méthodiquement et lâchement, du moins en cette région du globe, imposent à la vie balbutiante qui ne demande qu’à fructifier librement, comme si un Japon défavorablement traditionnel refusait de laisser naître un Japon rebelle au calvaire des normes.
Ces remarques allusives sur la chair palpitante infantile (le désir de changement), laquelle semble devoir affronter les assauts d’une immense volonté paralytique (le désir de conformisme), font écho à de nombreux passages où l’auteur, en une phrase soudaine ou un paragraphe intempestif, libère la pulsion de vie et la concrétise dans le champ des nécessités sexuelles. Ces brusques surgissements de l’univers génital, qui plus est chez de jeunes garçons, induisent des ambiguïtés qui rappellent des pages canoniques de Mishima ou de Kawabata. L’évocation de ces phallus mineurs, tantôt dressés à l’improviste ou tantôt rabroués par de lugubres circonstances, assortie des amours indécises du narrateur, plusieurs fois excité par une fillette et en définitive possédé par un soldat renégat (cf. p. 196), tous ces transports sexuels, probablement, relèvent moins d’une intention littéraire de choquer le bourgeois que d’une ambition de métaphoriser l’irréductibilité de la vie.
Du début à la fin de cet étrange roman, donc, les forces de la vie, incarnées par les enfants, s’appliquent à lutter contre les forces de la mort, représentées par les adultes de nationalité japonaise. Cette précision est décisive parce que près du village qui accueille avec réticence les jeunes détenus de la maison de correction, se dresse un hameau de Coréens, c’est-à-dire un genre de société parallèle où vivent d’autres emblèmes de l’Autre, d’autres reflets de l’Inassimilable, à l’image de ces enfants reçus «comme des chiens capturés par la fourrière» (p. 36) et que l’on considère négativement comme des anomalies du Japon légendaire. De ce hameau, en outre, proviendront les signes d’une éternelle dignité (cf. pp. 115-6), lorsqu’en émergera un frais et robuste Coréen, Lee, apparaissant aux abords du village pour enterrer son père malgré un faisceau de conditions sanitaires périlleuses. On apprendra également que le hameau des Coréens a hébergé un soldat japonais déserteur, haïssant la guerre et l’idée de tuer quelqu’un (cf. p. 132), ce même soldat, en l’occurrence, avec lequel le narrateur forniquera non sans l’avoir au préalable méprisé à cause de son manque de courage présumé. Il y a par conséquent cette nette sensation que les Coréens, eux aussi mis au ban des préceptes mortifiants d’un Japon à bout de souffle, agissent à l’instar d’un contrepoids vital en vue de sauver un pays qui n’est même pas le leur d’un avenir démoniaque. Et cette présence des Coréens est d’autant plus cruciale qu’elle permet au narrateur d’éliminer en lui les derniers vestiges de l’honneur nippon enfermé dans une définition écrasante : en aimant fugacement un soldat qui a déposé les armes avant même de les avoir tenues, il découvre tout à la fois la vérité du cœur, la vérité de la conscience qui choisit de s’affranchir des discours officiels qui conduisent à des guerres injustes, et, bien sûr, la contre-vérité d’une civilisation moderne qui a dévoyé l’éthique du samouraï. De sorte qu’il n’est pas exagéré de penser que les Coréens du hameau sont d’une certaine façon plus japonisants que les Japonais impurs qui parsèment cette chronique de l’enfance outragée.
Au registre de l’outrage perpétré à l’encontre des enfants, du reste, les paroles du maire qui réceptionne les réprouvés de la maison de correction font preuve d’une violence imbécile et d’un ressentiment profond, bassement irrévérencieux : «Gardez toujours bien en tête que vous n’êtes que des bouches inutiles et indésirées» (p. 43). On fait vivre ces enfants comme des prisonniers de guerre et leur situation nous évoque le fléau du système concentrationnaire qui fait rage en Europe à ce moment-là. C’est pourquoi on leur ordonne d’accomplir des travaux ingrats, humiliants, tel que l’enterrement d’innombrables animaux morts, cela au milieu d’une «puanteur explosive» (p. 54). Étant donné que la plupart des animaux présentent un ventre tuméfié, l’hypothèse d’un mal mystérieux se dessine et avec lui grandit la crainte d’une épidémie (cf. p. 58). Les villageois, d’ailleurs, mentionnent (ou font sous-entendre) une mort suspecte dans le hameau des Coréens, car, selon la nature de leur psychisme fascisant, le mal ne peut venir que de l’Étranger. Leur déplorable attitude révèle ô combien l’épidémie la plus menaçante, chaque fois, à tout instant de l’Histoire, concerne l’expansion de l’espèce humaine plutôt que toutes les formes réelles ou redoutées de quelque maladie que ce soit ! Toutefois l’inquiétude gagne le porte-parole des enfants qui, à la vue d’un veau délaissé par la vie, se formule cette funeste réflexion : «Il m’a semblé que la maladie féroce qui avait attaqué ce veau robuste pouvait aisément étrangler un être humain» (p. 59). Pourtant, par intuition, nous ne sommes pas vraiment affolés par le sort des enfants vis-à-vis de cette maladie. On devine qu’ils ont plus à craindre de l’homme que d’une épidémie latente, et, semblablement à ce qui a lieu avec le choléra de Giono dans Le hussard sur le toit, il est fort possible que cette nouvelle peste s’en prenne essentiellement aux individus vicieux, épargnant les vertueux en majorité. La suite des péripéties racontées par Kenzaburô Ôé se distinguera néanmoins de Giono parce que la maladie qu’il décrit, à certains égards, prolonge l’onde malsaine des hommes indignes et frappe cruellement plusieurs âmes justes. Il n’empêche que les ravages commis par la maladie, en fin de compte, s’avèrent bien moins considérables que les ravages intrinsèques au monde corrompu des hommes.
Les villageois confirment en outre leur scélératesse en fuyant leurs habitations sitôt que progresse l’évidence d’une épidémie. Ils «décampent» (p. 75), vaincus par la peur, l’égoïsme et le déshonneur, si peu Japonais quand on y songe, prenant la fuite «si tard dans la nuit» (p. 75) afin, croient-ils, de passer inaperçus. De leur côté, les enfants se sentent doublement orphelins car non seulement ils ont d’abord connu les raisons quelquefois douteuses de leur internement en maison de correction, mais, en sus, ils apprennent désormais à connaître la lâcheté de ces adultes qui les sacrifient aux aléas d’une maladie occulte. Par conséquent, les voilà «abandonnés comme dans une décharge» (p. 78), livrés aux «microbes qui grouillent» (p. 84) et au défi de reconstituer dans l’urgence une structure sociale viable. S’avouant «un peu intimidés par ce village vidé de sa population» (p. 82), déserté de surcroît par le surveillant qui les avait conduits jusqu’à ce patelin de traîtres, ils expérimentent le «trac» (p. 82) d’avoir à improviser la perpétuation de leur liens viscéraux sur une scène tout à coup devenue immense, en face d’un public invisible, celui-ci étant probablement dilué dans l’œil des divinités relatives au shintoïsme. L’isolement des enfants est du reste total dans la mesure où les fugitifs ont barricadé les sorties, obstruant les difficiles voies naturelles qui franchissent des précipices ou serpentent dans les montagnes (cf. p. 91), justifiant ainsi la terrible conjonction de la haine et de la peur, c’est-à-dire, respectivement, l’hostilité envers la promesse de la vie et l’angoisse de mourir dans d’atroces souffrances provoquées par la maladie. Or s’ils avaient eu un atome de sagesse, ces villageois auraient choisi de demeurer chez eux en prenant le risque de mourir pour que l’enfance survive et compense par la suite les pertes éventuelles des anciennes générations. Et, par réaction inconsciente, ces enfants esseulés intériorisent ce que l’inoubliable Mouchette a passionnément verbalisé devant la veulerie des adultes, à savoir «haïr et mépriser» (2) la parole souillée de ceux auxquels on accorde trop vite les respects dus à l’âge.
Cependant il n’est peut-être pas si néfaste que les persécuteurs se soient éclipsés. Une fois révolu le temps de la sidération, les enfants, tel Rousseau à son époque, peuvent apprécier ce moment où l’on est enfin «seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que [soi-même]» (3), à ceci près évidemment que les opprimés de ce livre ont à recomposer un monde avec leurs compagnons d’infortune et de solitude. Ils y parviennent pianissimo en s’appropriant le périmètre de leur bagne, en emménageant dans les maisons de leurs bourreaux, et, au fur et à mesure de cette reconquête, ils affirment la souveraineté du vivant sur les terres désolées de la mort. Ils personnifient en quelque sorte l’autorité d’un printemps éternel qui commande à toutes les variétés d’un hiver sépulcral. C’est là un bourgeonnement nécessaire, une proclamation de l’intarissable fontaine de Jouvence, une réponse anticipée à la punition qu’on voudra infliger au narrateur lorsque les villageois auront amorcé leur retour : «Écoute, un gars comme toi, il vaut mieux l’étrangler quand il n’est encore qu’un enfant. Les minables il vaut mieux les égorger au berceau. On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début» (p. 230). Cette rancune envers la vie ne peut d’ailleurs que s’incliner à l’égard de ces soi-disant parias qui auront ramené une authentique chaleur humaine sur le flanc d’une montagne ignorée, quasiment diffamée par l’âme refroidie d’un village qui n’entretenait qu’un lien d’exploitation avec ce panorama. Ainsi, pendant la migration provisoire des lâches, les enfants auront rapatrié ici-bas les accents d’une incompressible solidarité, notamment en enterrant leurs morts, en ressentant l’aiguillon d’une véritable fraternité par l’expérience édificatrice du deuil et des protocoles funéraires spontanément redéfinis (cf. p. 120).
Cet entracte presque heureux où se confondent bizarrement la sourde insistance d’un enfer (la guerre), le départ foudroyant des tortionnaires autochtones et les rudiments d’une terre promise (le réaménagement du territoire local), culmine lors de la franche tombée de la neige, quand le paysage expie les récentes souillures de l’homme, quand le blanc immaculé vient corriger les traces du vieux péché, offrant d’une part à la jeunesse l’opportunité d’une joie qui confère à la grâce (cf. pp. 147-157), puis, d’autre part, des sublimités qui nous remémorent le Pays de neige de Kawabata. L’énergie, le dynamisme, tout cela revient en cet endroit que la vie avait quitté à cause d’un peuple quitté par la lumière, un peuple enténébré, tant et si bien que les parties de chasse organisées par les gamins renouent avec des rites ancestraux, reconstituant les traits inspirants du visage d’une civilisation épanouie (cf. pp. 157-169). Mais parmi les proies célébrées, parmi les animaux tombés dans la gibecière de ces chasseurs impromptus, il y a des «oiseaux […] au ventre gonflé», autant de «nudités obscènes» (p. 170) exposées sur un manteau neigeux qui leur pourvoit un linceul de glace, rappelant que l’épidémie postulée, voire l’épizootie, continue d’effectuer sa marche en avant.
La crainte d’une contamination généralisée renaît alors et, avec elle, renaît l’enfantine frayeur métaphorique des hommes car il faut partir du principe que Kenzaburô Ôé, à travers le spectre d’une maladie à laquelle on a indûment confronté les enfants, fait apparaître toute la malfaisance des adultes (cf. p. 181). Donc une réapparition supposée de la maladie signifie une fin potentielle de la récréation, une réapparition parallèle des villageois, ce qui arrive du reste assez vite (cf. p. 197), justifiant par là une assimilation de l’homme avec les sévices d’une peste inédite, avec ce type d’effets délétères qui sont susceptibles de profaner l’existence innocente d’une petite fille (cf. p. 181). Difficile, dans ce contexte, d’apaiser les esprits (cf. p. 186), surtout quand on finit par se résigner au vent noir de la déréliction : «Je sentais que l’épidémie avait envahi la vallée avec la violence d’une averse, qu’elle m’avait rattrapé, qu’elle était omniprésente parmi nous et qu’elle nous paralysait. J’avais touché au fond d’un abîme et je n’avais pas d’autre choix que de ramasser de la neige sale, accroupi sur un chemin sombre, dans la nuit, en sanglotant» (p. 192). Le chef de file des enfants accuse le coup d’une prémonition où il discerne l’ombre croissante des adultes, la dilatation d’un cauchemar, et, avec lui, comme incorporé à sa conscience, nous augurons la rumeur de cette foule approchante et insensée. La Désincarnation, si l’on peut dire, s’avance vers le village pour se venger de l’Incarnation qui s’est déroulée ici durant quelques jours à peine. En cela nous comprenons mieux les instincts qui président à l’accouplement du narrateur avec le soldat : cet interlude sexuel fonctionne à l’instar d’une conjuration de tout ce qui s’apprête à semer la mort et il s’opère rapidement – même clandestinement – juste avant que ne déferle la multitude vengeresse (cf. pp. 196-7). Un droit de vivre anticonstitutionnel, en somme, lance un défi à ceux qui n’ont pas renoncé au fantasme du droit de vie et de mort constitué en domination proverbiale des Anciens sur les Modernes. L’amour de la vie, pour l’exprimer encore plus clairement, dût-il s’inscrire dans le rapport énigmatique et fiévreux unissant un jeune déporté à un apostat de l’armée, cet amour, donc, veut répondre humainement aux assauts inhumains d’un amour de la mort.
Les représailles des villageois ne tardent pas à défaire ce que les enfants ont fait. En procédant à un nouvel enfermement de ceux qui n’ont jamais connu autre chose que la promiscuité d’un système carcéral (cf. pp. 204-6), les exécuteurs de ces basses œuvres, d’abord, épuisent l’entrain toujours avorté de leurs cibles (car elles n’ont vécu que d’espoirs chaque fois brisés), misant par la suite sur la ferme désunion de ce groupe soudé par les calamités. D’une manière imagée, ce nouveau chemin de Damas amputé a malheureusement raison des forces de beaucoup de ces martyrs, déjà éligibles aux saintetés immémoriales. Simultanément, à dessein d’aggraver le moral des troupes, les geôliers mettent la main sur le troufion déserteur et l’étripent en utilisant une lance de bambou. Le maire complète ces festivités macabres en accablant les séquestrés de discours culpabilisants, leur reprochant d’avoir pénétré l’enceinte des propriétés privées en l’absence des familles (cf. p. 220). Ce crescendo de reproches et d’actes sanguinaires ne fait que corroborer la soif de punition qui anime presque tous les hommes. Le maire et ses administrés ne sont que l’affligeante réverbération de ces théologiens vilipendés par Nietzsche, lesquels, par maladie du jugement et par haine de ce qui les dépassaient, en venaient à défendre le libre arbitre pour mieux exercer les mesquins projets de la culpabilisation et de l’inquisition (4). Qui sont-ils, en fin de compte, ces juges pathétiques, sinon les coupables d’une morale intenable et les affolés de l’innocence ? Qui sont-ils sinon les idolâtres d’une liberté qu’ils n’accordent que pour condamner l’innocent et l’asservir aux bréviaires de leurs théologies décadentes ? Dans le fond, ce que ces hommes si prompts à voir le Mal dans les enfants ne voient pas, c’est le Mal qui leur est intimement lié, le Mal qui leur ressemble, le Mal qui leur est consubstantiel et qu’ils désirent ardemment oublier en le sollicitant dans tout ce qui ne leur ressemble pas. Ceux-là chargeraient volontiers une Mouchette de tous les démons de l’Enfer, alors même qu’ils ignorent les démons qui les possèdent et qui les aveuglent sur les diamants bruts de l’enfance.
Ils achèvent de se discréditer en proposant aux enfants d’être amnistiés pour peu que ces derniers acceptent de garder le silence sur cette vérité perturbante : ce ne sont pas les enfants qui se sont mal comportés, mais ce sont les adultes qui ont abandonné les enfants, les livrant aux hasards de la mort épidémique (cf. pp. 222-4). Quoique le marché soit odieux, tous les enfants, peu à peu, cèdent à la pression de ce scandaleux tribunal – tous sauf le narrateur qui endure les sermons décatis et les harangues comminatoires. Ce qui se dégage de cette scène torturante, c’est une allégorie de la Bien-Pensance qui ne supporte pas que la Révolte lui tienne tête. La pulsion de vie du narrateur, effrontée, jubilante et incommensurable, proteste de toute son innocence native et résiste aux ministres de la pulsion de mort. C’est la raison pour laquelle ce narrateur vaillant s’élance dans les ténèbres (cf. p. 234), celles des villageois et celles de la nuit, cavalant pour échapper à ses poursuivants pris par surprise, détalant, aussi léger que Mouchette à laquelle Bernanos attribue les qualités d’une «biche» (5), symbole de l’insistance orgueilleuse de la vie, symbole, également, du spermatozoïde slalomant, de la graine prometteuse qui s’en va féconder le monde et qui, peut-être à l’inverse de Mouchette, n’aboutira pas à l’accouchement d’un enfant mort.

Notes
(1) Dans une traduction collective de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty (Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2018).
(2) Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan.
(3) Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire (Première promenade).
(4) Nietzsche, Le Crépuscule des idoles (Les quatre Grandes Erreurs).
(5) Bernanos, op. cit. (Prologue : Histoire de Mouchette).

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