Entretien avec Simon Mougnol à propos du destin d’Amo Afer, un Noir professeur d’université en Allemagne au siècle des Lumières, par Gregory Mion et Atmane Oustani (15/12/2020)

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Crédits photographiques : Sibusio Thabo.
Rappel.
1463837117.jpgLe destin extraordinaire du philosophe Amo : celui qui tient en respect tous les racismes et tous les médiocres, par Gregory Mion.








«[…] un Noir ne peut pas croire que les Blancs soient capables de le traiter comme ils le traitent; il ne sait pas ce qu’il a fait pour mériter une chose pareille. Et lorsqu’il se rend compte que la façon dont on le traite n’a rien à voir avec ce qu’il a pu faire, que les efforts des Blancs pour le liquider – car c’est de cela qu’il s’agit – sont absolument gratuits, il n’a pas beaucoup de mal à prendre les Blancs pour des démons.»
James Baldwin, La prochaine fois, le feu.


Gregory Mion

Cher Simon Mougnol, vous faites paraître en 2010, aux Éditions L’Harmattan, un livre (1) qui n’a pour ainsi dire connu aucune presse, aucun écho véritable, et qui, pourtant, foisonne de questions et de réflexions que les belles âmes occidentales aiment commenter chaque fois que le thème de la ségrégation raciale revient dans l’actualité (ce qui arrive d’ailleurs souvent et plus encore cette année depuis l’ignoble assassinat de George Floyd aux États-Unis). Dans ce livre, en Mougnol.JPGeffet, vous détaillez le plus exhaustivement possible le fascinant parcours d’Amo Afer, un Noir qui s’est retrouvé professeur d’université en Allemagne durant le siècle des Lumières. Certes la période des Lumières a justifié un certain souci du cosmopolitisme et, en Allemagne, à ce moment-là, on s’est même intéressé de près au sens de l’Histoire, mais pourtant l’on ne peut s’empêcher de penser, au regard de ce qui achève le séjour d’Amo en Europe, que celui-ci a un temps prospéré dans les couloirs du Vieux Continent intellectuel sur un malentendu, voire contre le cours établi de l’Histoire. Si la présence d’Amo à l’université était en apparence tolérée, elle était, en profondeur, largement problématique. Cette duplicité de l’Europe d’autrefois envers la figure de l’Étranger révoque en doute de nombreux discours sur les vertus d’un universalisme censé reconnaître toutes les différences et propager la tolérance. Aujourd’hui encore, les avatars conceptuels de l’universalisme, agités par une navrante société petite-bourgeoise, ressemblent moins à des engagements sincères qu’à des expédients commodes et vides pour s’acheter une bonne conscience à moindres frais – car dire, dans ce type de militantisme mécanique, ce n’est pas du tout faire. De plus, comme je l’ai longuement montré l’été dernier en étudiant l’œuvre de Toni Morrison, il y a toujours eu, en Occident, une espèce de verrou caucasien d’intensité variable qui enferme le Noir dans sa pigmentation, qui le détermine à l’inexistence, l’empêchant de se réaliser avec les mêmes opportunités que le Blanc. Bien sûr, en tenant ce genre de propos, je suis déjà dans la polémique et peut-être même la provocation, mais je crois de toute façon qu’il faut l’être compte tenu du cynisme de l’élite occidentale blanche, laquelle, malgré sa volonté affichée d’ouverture, continue de confisquer de manière latente un grand nombre de possibilités à tous ceux qui ne sont pas de sa couleur idéologique et de sa classe sociale. C’est pourquoi l’étonnante et honorable figure d’Amo Afer va nous permettre de ressaisir le passé quelquefois ambigu des Lumières, de même qu’il va nous permettre d’interroger plusieurs vices persistants de notre époque. En outre, si je me suis exprimé polémiquement en accusant volontiers un système idéologique, c’est que Nicolas Brucker, dans la revue des Études Littéraires Africaines (2), déplore sans aucune hésitation que la vie d’Amo Afer, sous votre plume, se résume à un «enjeu idéologique», comme si votre livre n’était qu’un prétexte pour caricaturalement nous servir la rengaine habituelle de l’intellectuel noir offusqué : le supposé et récurrent mépris de l’Europe envers l’Afrique. Qu’avez-vous à répondre à cette critique ?

Simon Mougnol

Il est très malvenu d’infliger un mauvais traitement à quelqu’un et de l’empêcher de pleurer. Pour le bourreau, ces larmes montrent clairement que celui qui les verse fait dans la victimisation : il recourt, selon ce bourreau, à une stratégie misérabiliste pour mieux exister – étant entendu que sa misère est imaginaire et n’a qu’un rôle en trompe-l’œil.
Les bourreaux et tous ceux qui posent des actes aussi négateurs de la dignité humaine savent tout tourner à leur avantage. Ils ne se contentent pas, dans leur projet insensé, d’agir : leur programme comporte un autre volet, tout aussi important à leurs yeux que les actes de rapaces torturés par leur rapacité qu’ils posent interminablement. Ils ont une conscience, ils ont des spectateurs pour aujourd’hui et pour demain, il faut qu’ils se justifient à tout prix. Ayant le geste assassin facile, celui qui assassine la dignité humaine a aussi le verbe facile. Il sait surtout qu’il ne doit pas perdre la face.
On a entendu des générations d’Allemands nous faire comprendre que ce n’était pas eux, qu’ils se désolidarisaient, qu’il n’est pas question qu’on leur attribue le péché commis par leur grande tante. Mais les mêmes crient haut et fort que Humboldt est leur fierté, Roentgen, Planck et Goethe aussi. Qu’entend le philosophe ici ? Que celui qui s’acharne sur la dignité humaine n’est pas conséquent : c’est ce manque de cohérence qu’il faut stigmatiser.
Par ailleurs, beaucoup ignorent que l’existence du Mal est le seul argument qui ruine toutes les prétentions des meilleures preuves ontologiques. Un homme normal – et plus encore un philosophe – perd sa voix devant l’acharnement du Mal. Il s’incline devant celui qui paie le prix fort de sa déshumanisation imposée par la dévastation du Mal.
Il faut également dire que Platon, dans sa République, nous fait savoir que c’est le philosophe qui peut bien gouverner un pays, mais, à mon avis, la philosophie n’est pas une affaire de philosophes professionnels si l’on en croit les Stoïciens. La philosophie serait donc une voie royale offerte à la volonté de chaque homme (on peut refuser de le faire pour un temps ou pour toujours). Le gouvernant-philosophe n’a alors plus besoin d’être philosophe de métier : il lui suffit d’imiter le philosophe, d’adopter ses postures. Disons que tout homme serait ainsi philosophe et un philosophe, par ailleurs, doit suivre les recommandations de la philosophie quand il se trouve en face d’une préoccupation. La tradition philosophique insiste en disant que le philosophe doit se servir des mouvements de l’âme pour faire face à toutes les questions qu’il doit débrouiller. Ces mouvements lui permettent de diviser (mouvement de l’âme par excellence) le concept qui est mis à l’étude, d’analyser chacune des parties issues de sa division, de les comparer, les définir… tout ceci afin de ne pas s’engouffrer dans le déficit de philosophie. Aristote est le spécialiste du déficit de philosophie. On vous dira qu’il est par exemple celui qui a ramassé tout ce que ses prédécesseurs avaient dit, par exemple, sur le temps. Il fera pareil avec la logique dont on nous enseigne spontanément qu’il est le père.
Réunir des éléments n’est aucunement un problème. Le problème surgit quand Aristote se saisit de ce qui se dit sur la femme, sur la chute des corps et qu’il inscrit ces inepties dans un discours organisé. Des croyances non fondées, toutes recueillies par lui, vont être alignées telles quelles et vont finir par être acceptées par ses héritiers comme faisant partie intégrante des enseignements du maître. Puisqu’il a gouverné la pensée occidentale pendant deux millénaires, le imbecillitas sexus dont il est l’inspirateur, sans parler des corps plus lourds qui tombent plus vite que les plus légers, de la nature qui a horreur du vide, de la natura qui non facit saltus, de l’infinitude qui n’a pas de raison d’être et bien d’autres joyeusetés, tout cela va être incorporé dans l’aristotélisme.
Des objets comme le nombre zéro vont ensuite être rejetés par les décrets de l’Église des papes, suiveuse zélée devant l’éternel d’un maître qui a passé son temps à se tromper sur les questions qu’il a traitées. Et la Très Sainte Église a vite fait de rallumer les bûchers, car le prédicat «infini» est un prédicat strictement divin : rien, et surtout pas l’univers, ne peut être infini. Si elle a semblé muette quand Nikolaus von Kues – un cardinal allemand moyenâgeux – a écrit dans son De docta Ignorantia (au livre II, chap. XI) : «Terra non est centrum mundi», si le cardinal n’a pas été inquiété, un autre curé, Giordano Bruno, plus tard, fut en revanche rôti. Ces bûchers n’ont pas chômé.
Le déficit de philosophie est donc un fléau dont les recommandations de la philosophie ambitionnent de nous éloigner. Ce déficit est flagrant, ici, avec un homme qui parle, Nicolas Brucker en l’occurrence, malmené par son psittacisme qui le contraint à répéter les refrains d’un disque rayé. L’affliction du Noir n’est pas une vue de l’esprit. Les différentes traites négrières, les razzias pour les choper, les puantes cales archibondées des bateaux, les longues caravanes de nègres enchaînés aux pieds se dirigeant d’Ouest en Est à travers le Sahara de longs mois durant pour rejoindre leurs lieux de servitude, les castrations systématiques des mâles, les lynchages inventés par le savant psychologue Willy Lynch, les George Floyd, la France-Afrique… tout cela est bien réel. Refuser d’en être témoin n’est pas un problème : on peut refuser de se tenir devant la dépouille d’un homme qu’on a assassiné, mais cela n’empêche pas le meurtrier d’être un meurtrier. Comme j’ai dit que le meurtrier a de la verve et même qu’il est un virtuose de la verve, ses rhétoriques ampoulées peuvent effectivement fasciner la galerie, sans que, lui, ne cesse d’être meurtrier pour sa conscience et pour ses victimes.
On a aussi le droit de considérer que le professeur qui me blâme, tout préoccupé de présenter ses recherches, fait dans l’idéologie avec des travaux qui reprennent des parcours rendus tortueux par la malice supérieure de la forfaiture. Il se donne ainsi le droit de claironner que le pauvre s’est inventé un prétexte qui lui offre une belle occasion de s’étendre sur ce qui gît dans sa cervelle rabougrie, sûrement ratatinée par sa naissance nègre. On a tous les droits, certes, mais avoir la liberté de faire ne réduit pas au silence une conscience. La science post-matérialiste martèle de surcroît que la conscience est de nature quantique. Quantique, c’est-à-dire non-locale. Non-locale signifie que nous ne pouvons lui trouver un lieu de résidence dans notre Espace-Temps, ce qui revient à dire qu’elle réside en dehors du cadre spatiotemporel, et, par conséquent, cela l’empêche de subir l’action corruptrice du temps avec l’entropie qui l’accompagne. En un mot, la conscience survit à la mort. C’est pourquoi la conscience outragée, peut-être réduite à rien par l’Histoire, sera sauvée de l’outrage maintenant ou plus tard, comme la conscience outrageante aura tôt ou tard des comptes à rendre.
En fait d’idéologie, du reste, retenons que n’importe quel bourreau aura à cœur de se délester du poids de sa forfaiture. Dans ces cas-là, il aligne des mots génialement agencés, croyant entamer la sérénité de celui qui a subi sa bestialité. Il ajoute chaque fois du discours à sa malfaisance.

Atmane Oustani

Il faudrait, si l'on veut bien comprendre la philosophie des Lumières qui a inspiré l'universalisme des droits de l'homme, s'attarder quelque peu sur la notion de propriété. On dira par exemple du plomb, en tant qu'élément physique, qu’il est non pas le réceptacle de caractéristiques quelconques mais au contraire que certaines déterminations substantielles de sa nature physique commandent systématiquement son comportement moléculaire. Ainsi le plomb comme substance métallique ne saurait jamais être assimilé à un universel en quelque sens que l'on veuille bien entendre ce terme.
Or ce qui ne peut que surprendre lorsque nous tentons une élucidation théorique de l'idéologie qui constitue les Lumières, c'est la connexion, au sein d'un même phénomène mental, d'un universel dépourvu de toute propriété spécifique à un peuple, et, sous le masque de cet universel, du maintien tout à fait organique de ces mêmes propriétés. L'universel des Lumières se donne paradoxalement comme un universel strictement occidental non pas, loin s'en faut, dans son programme axiologique (c'est-à-dire dans son système de valeurs que la Déclaration universelle des droits de l'homme institue adéquatement), mais dans les articulations concrètes de sa praxis. Soutenir néanmoins qu'il existe une divergence entre les modalités pratiques de l'universel occidental – qui reste incontestablement ethnocentrique comme le processus de mise en œuvre du projet colonial le montre abondamment – et la forme pure des droits de l'homme, forme transcendantale sans contenu ethnique assignable, sans organicité spécifique à une terre ou à un peuple, ne signifie pas qu'à l'instar de Marx il conviendrait de rapporter à l'expression d'une classe (la classe bourgeoise en l'occurrence) l'expression du droit naturel tel que les Lumières, ou du moins une certaine fraction de ce mouvement des idées que l'on a appelé les Lumières, ont tenu à le diffuser.
Que les droits de l'homme aient pu être compris à travers une bien curieuse synthèse comme l'onde porteuse d'une affirmation raciale, même chez ceux qui ont propagé l'héritage de la Révolution française, et ce, bien sûr, dès l'épisode de la conquête napoléonienne, doit nous interroger sur le sens de cet universel ainsi que sur la stratégie dont il est l'instrument normatif. Utiliser l'absence universelle de propriété comme promoteur de l'affirmation maximale de l'impetus organique d'une civilisation est sans doute unique dans l'histoire des affirmations expansionnistes de l'humanité. On aboutit alors à cette aberration : d'un côté l'affirmation angélique des valeurs de laïcité, de progrès, d'émancipation des consciences, et, de l'autre, strictement corrélées à cet idéal, les horreurs coloniales dont l'idéal civilisateur sert systématiquement de caution comme si l'un pouvait en quelque sorte monnayer l'autre. Le substantialisme aristotélicien d'actualisation naturaliste de la force d'un peuple, celui des colons, se justifie et s'achète avec l'idéal des réalisations coloniales comme si, là encore, on pouvait payer la destruction d'une culture et l'honneur saccagé des colonisés par la matérialisation d'un idéal qui n'est là que pour acheter du crédit pour les colons au sein de la violence même. Ainsi l'idéal des Lumières fonctionne comme une étrange monnaie qui achète du crédit du côté de la violence et qui permet de vendre de l'honneur du côté des victimes du joug colonial, vente forcée, évidemment, puisque la dignité en question est achetée précisément par le crédit que donne la monnaie idéale de l'universel civilisateur à la violence que le colonisé subit.

Gregory Mion

Les apparitions du roman gothique et de la figure montante du vampire ne sont à cet égard pas fortuites à l’époque des Lumières (3). Traditionnellement, d’abord, l’intérêt porté aux créatures de la nuit cherche à conjurer la douteuse clarté d’une philosophie rationaliste et d’une idéologie progressiste qui proclament, partout où elles surgissent, l’aube illuminée d’une technologie triomphante. Autrement dit la pleine nuit des marginaux veut rappeler qu’elle est peut-être moins menaçante que le plein jour des conformistes. Le gothique apporte de la sorte un bémol au grand bond en avant des Lumières en nous recommandant d’être prudent envers la formation d’un grégarisme à tropisme spéculatif, follement analytique. Paradoxalement, c’est le monde spectral qui avertit les Lumières du caractère désincarné de ses idéaux, lesquels, évidemment, ne rencontrent leur incarnation qu’à travers le centre dévorateur de l’Europe impérialiste. Ensuite, par effet pervers de l’Histoire, le vampire des fictions devient le reflet embarrassant des vampires de la réalité : l’Europe et bientôt les États-Unis, dans leur logique d’appropriation, dans leur politique coloniale parasitaire, sucent le sang de tout qu’ils considèrent d’une façon arbitraire comme non civilisé ou barbare. C’est le début de la décadence et le personnage mythique de Dracula l’illustrera plus tard à merveille. Dracula est en ce sens une traduction du minerai neurodégénératif des Lumières : d’une part il est incroyant, terriblement anti-christique, profanateur de toute forme de sacré, puis, d’autre part, il est retranché dans un château qui tombe en ruines, symbole d’une déchéance idéologique massive. «Qu’est-ce que les Lumières ?» a pu se demander Kant. Est-ce vraiment l’époque où la liberté de penser, martelée tous azimuts, enseignée et bachotée, va chasser toute subordination ? Certainement pas ou du moins pas autant qu’on a tendance à le croire : c’est plutôt l’époque où un continent, sous les auspices d’une autonomie suspecte, se donne l’autorisation de semer la servitude hors de ses frontières. Anatole France avait du reste parfaitement senti l’odeur de l’arrière-boutique des Lumières avec son roman Les dieux ont soif. Le rythme effréné du progrès n’est pas sans provoquer d’irréversibles faisceaux de fanatisme. Les destructeurs d’idoles ne sont jamais à l’abri de se prendre eux-mêmes pour des idoles, affamés de pouvoir, assoiffés d’omnipotence pourrait-on dire. L’usage quelquefois délirant de la guillotine a retourné contre les Lumières beaucoup de ses prétentions et l’ombre de cette Machine de mort, symbole de cruauté, de monologue et d’impasse, plane sinistrement dans Le Siècle des Lumières d’Alejo Carpentier, rappelant que les valeurs de clémence, de dialogue et d’ouverture ne sont pas des garanties au sein de ce mouvement d’idées.
Par ailleurs, cher Simon, vous mettez en évidence un certain abus de pouvoir qui s’est normalisé pendant plus de deux millénaires. Cette tyrannie des institutions consacrées a eu un impact important sur la manière de traiter la connaissance et cela rend de nos jours la contradiction difficile. Les arguments d’autorité ont le cuir épais et quiconque voudrait les renverser risque l’anathème. Pouvez-vous désormais rappeler quelques-unes des idées originales d’Amo et ce qu’elles sont devenues dans l’histoire des idées européennes ? Cela nous aidera sûrement à perfectionner le contexte historique des Lumières.

Simon Mougnol

Pour répondre à cette question, je vais diviser mon intervention en deux moments : d’une part la personnalité d’Amo, puis, d’autre part, l’énonciation de quelques-unes de ses idées.
Je commence par dire que Kant, Hegel et Cassirer, auxquels il faut adjoindre Jules Ferry et Charles Gide (la liste est longue), tous ceux-là ont feint de ne pas avoir entendu parler de notre glorieux Aîné. On doit en outre constater que le XIXe siècle va être un épisode cauchemardesque pour le Noir.
La personnalité d’Amo a objectivement fasciné un courant de pensée. Disons simplement que ses performances intellectuelles, globalement, ont fait du bien à une jeune science. En effet, le père de l’anthropologie moderne, Blumenbach (1752-1840), est quelqu’un qui est pris au sérieux par Kant à cause du caractère patent de ses théories. Pour établir nettement ses positions, Blumenbach s’appuyait sur le succès de l’universitaire Amo. Cela fonctionna tellement bien que les défenseurs de l’égalité des chances, aux USA, repensèrent au XIXe siècle leur rhétorique à partir des travaux de Blumenbach. Ces activistes avant l’heure faisaient beaucoup de bruit. Ils avaient découvert que Blumenbach s’opposait catégoriquement à Samuel Thomas Sömmering (1755-1830) et, surtout, à Christoph Meiners (1747-1810), un philosophe et naturaliste spécialisé dans l’anthropologie. Dans son livre phare de 1785, Grundriß der Geschichte der Menschheit (Esquisse d’une histoire de l’humanité), Meiners classe les hommes en deux grands groupes : les «Caucasiens», beaux (peau claire), vertueux, robustes et intelligents, et les «Mongoloïdes», laids, de couleur de peau foncée, sujets au Mal, faibles et stupides. Ceux qui ont la couleur la plus foncée sont les pires, disaient-ils.
Bien qu’appréciant les travaux de Blumenbach, Kant donnait raison à ces théoriciens que le nazisme prendra grandement au sérieux. Kant appréciait les textes de Blumenbach sans jeter un coup d’œil, même furtif, sur ses énoncés qui montraient que le Noir était comme tout le monde. Il faut le reconnaître, la posture du père de l’anthropologie était déroutante pour l’époque : la floraison prolixe des autres travaux de ce domaine, à un moment qui s’ouvrait à la science, suivait au pas le maître Blumenbach tout en refusant de faire allusion au volet de ses dissertations révolutionnaires sur le Nègre. Comme on peut le constater, les déviances ont la peau dure, on en a encore la preuve avec ces analyses prégnantes de Blumenbach qui n’ont pas réveillé ses contemporains à plus d’humanité. À rebours des propos décapants de Blumenbach, c’est plutôt le colonialisme militant qui naît et prospère tellement qu’il fait des petits en littérature et en science : premièrement la craniologie, une science par la suite tombée en désuétude, prend de l’ampleur en recrutant de nombreux savants gagnés à sa cause – Gobineau (1816-1882) est l’un d’entre eux –, et, secondement, le roman colonial rencontre son heure de gloire en produisant de grands noms. Il vante les vertus de l’élan colonial. Il faut savoir que les populations n’appréciaient pas le colonialisme en général : les maîtres à penser choisirent alors de faire dans le marketing, d’où ce genre littéraire.
Sur les idées d’Amo, j’avoue que j’ai du mal à choisir, mais je vais au moins en citer quelques-unes (même si je ne m’étendrai que sur une ou deux) : son regard sur la connaissance, le distinguo entre Raison théorique et Raison pratique, l’énoncé synthétique a priori, la chose en soi…
La chose en soi (das Ding an sich / res secundum se / kath auto) est une expression connue depuis l’Antiquité. Amo l’a travaillée : elle est au centre de son regard sur la connaissance. Kant va en faire le pilier de ce qu’il nomme sa «révolution copernicienne». Il faut savoir que Kant est réputé pour son honnêteté intellectuelle : il indique facilement ses sources, parfois même sans qu’on le lui demande. Il a par exemple dit que l’Esthetica de Baumgarten (1714-1762) était un livre où il puisait énormément pendant ses jeunes années d’enseignant. Il affirme aussi que c’est dans ce livre qu’il a découvert des développements sur la chose en soi et qu’il s’en est inspiré. Ce qu’il ne veut pas dire, en outre, c’est que Baumgarten et Amo sont des amis de longue date, camarades étudiants, collègues dans les mêmes universités et wolffiens convaincus. Amo parle longuement de la chose en soi dans son De arte (1738) et Baumgarten fait pareil, à sa manière, dans son Esthetica (1750). La chose en soi s’est diluée dans la philosophie à partir des vues de Kant et, comme ce maître n’avait jamais fait mention d’Amo, personne n’a montré un intérêt particulier pour interroger l’apport d’Amo vis-à-vis de ce concept.
La révolution copernicienne de Kant porte essentiellement sur l’Erkenntnistheorie : ses envolées à ce niveau n’ont rien à envier à l’analyse d’Amo. En fait, les deux parlent de la connaissance comme des jumeaux théoriques et ils veulent qu’on ramène tout le processus à l’homme et non à l’objet à connaître. C’est cette réorientation de l’élan vers la vérité qui les caractérise. En réalité, il s’agit de dépasser le Platon du Théétète pour qui la connaissance équivaut à la croyance vraie justifiée. Comme je parle là d’épistémologie, il faut dire que Cassirer (1874-1945) voit dans la pensée d’un Nikolaus von Kues (1401-1464) un tournant vers l’épistémologie moderne. Kues est un suiveur de Raymond Lulle qui s’efforçait en son temps de faire en sorte que la vérité fût accessible de façon simple : toute complexification la rend moins vraie. Cette idée de la vérité présentée en toute simplicité anime Amo et Kant. C’est la raison pour laquelle ils vont caractériser l’activité de découverte d’une autre manière, en recherchant la certitude non dans l’objet à connaître, mais en donnant mission à ce qu’il y a de plus haut en l’homme – l’âme – de se charger de l’établir. Quand on parle ici de l’âme, il faut la percevoir comme un creuset qui accueille la Raison et l’entendement. Il va donc sans dire que la responsabilité pour aller vers la vérité et pour construire la connaissance incombe à la Raison. C’est à elle qu’il faut demander des comptes. Tous les philosophes de métier voient Kant derrière tout cela, mais ils ne font jamais allusion aux penseurs avant lui que sont Lulle, Kues et Amo.
On retrouve quelqu’un d’autre qui chante à peu près la même chanson, j’ai nommé Karl Popper (1902-1994). Popper est un récidiviste. Il a été pris la main dans le sac en alignant dans ses textes de longues analyses de Charles Sanders Peirce, mais il a juré par tous les dieux et tous les diables qu’il ne connaissait ni l’existence de Peirce, ni ses textes. N’allez pas vous attendre à le voir reconnaître une dette envers Amo…
Ce qu’il convient de dire pour terminer, c’est que Kant est très sûrement à l’origine de la disparition d’Amo du devant de la scène. Qui peut expliquer les choses autrement ? Kant écrit depuis 1746 sans vraiment profiter d’un lectorat. Ce n’est qu’en 1781, avec sa Kritik der Reinen Vernunft qu’il défraie vraiment la chronique et, cela, jusqu’à aujourd’hui. Le projet de ce texte se trouve dans les écrits de notre Aîné. Des concepts importants dans le livre de Kant sont développés chez Amo. Leur présence chez Kant établit la parenté de sa pensée avec celle de l’Africain. Certains des concepts développés dans Kritik der reinen Vernunft sont du copier-coller de ceux d’Amo. Kant indique avoir lu tous les Anciens et tous les Modernes pour rédiger ce livre. Pourquoi ce silence sur quelqu’un à qui la première édition de la première encyclopédie allemande, le Zedler, a naguère consacré de longues colonnes ? Bizarrement, signalons-le, cet auteur a disparu des autres éditions parues des années plus tard. De toute façon Kant ne pouvait décemment pas citer Amo. Lisons en effet sa parole : «L’humanité atteint sa plus grande perfection dans la race des Blancs. Les Indiens jaunes ont déjà moins de talents. Les Nègres sont situés bien plus bas.» (4) Ailleurs il déclare être persuadé que le Dieu qui est si bon ne peut avoir mis une âme dans un corps couvert d’une peau aussi noire. Il faut comprendre que pour ces gens-là, l’âme est le siège, comme je l’ai rappelé, de ce qui fait la noblesse et la grandeur de l’homme : Raison, intelligence, entendement… Ni lui ni Hegel ne peuvent désigner Amo comme une source qui inspire leurs prises de position. Il s’ensuit que la postérité n’a jamais entendu le nom de notre Aîné. Les anthologies officielles de la philosophie, elles non plus, ne lui accordent aucune place. La paternité de tous les concepts qu’il a légués a été dévolue à des imposteurs. Il est temps de réparer une erreur grossière : portons sa mémoire en haut des affiches.

Atmane Oustani

Il semble que la figure d'Amo concentre en toute rigueur la contradiction des Lumières qui ne donnent au philosophe noir de la visibilité académique – conformément à l'idéal d'émancipation du droit naturel – que pour mieux annuler radicalement la place qui lui revient dans l'histoire de la philosophie. De même que les grades républicains des grandes institutions scolaires ne visent subrepticement qu'à remplacer le sceptre de souveraineté intellectuelle donné par la vocation sacrée par des titres académiques purement profanes (lesquels font proliférer une parole que n'autorise que la sanction des artifices méthodologiques extérieurs à quelque pouvoir d'insufflation inspirée que ce soit), l'institution universitaire, cela va de soi, n'a admis Amo que formellement pour mieux le repousser dans le monde de la substance raciale que la forme recouvre sans jamais l'éteindre un seul instant.
Cette synthèse fiduciaire et finalement tératologique d'un idéal monétarisé et organiquement violent, cette anatomie chimérique d'un tel centaure du monde politique est-elle constante, paradigmatique, dans le processus de construction idéologique ? Il semble que dans l'époque historique qu'ouvre précisément la Révolution française, cette dynamo bipolaire de la violence et de l'idéologie fasse partie du mécanisme d'équilibre de toute entreprise systématisée de violence illégitime et parfois même illégale. C'est comme si la conscience humaine, après avoir atteint un certain degré collectif de développement cognitif, ne pouvait désormais tolérer l'orgie de brutalité primitive sans l'envelopper dans le sublime vêtement de représentations supérieures.
Ainsi l'idéologie se montre en ce sens inséparable du mensonge. Comme toute idéologie, les Lumières substituent à l'ordre réel des choses un schéma mental qui confine, en certains aspects de l'application révolutionnaire de son programme théorique, à la franche et pleine allégorie fantasmagorique. Recouvrir le réel par un arsenal de théories et d'images, et, ainsi, produire l'intelligence et l'imagination qui sont les facultés supérieures de l'être humain comme des revêtements mensongers pour des pulsions de basse origine, cela, qu’on le veuille ou non, est une opération typique du processus de constitution idéologique.
L'idéologie fonctionne toujours comme une fiction théorique. Elle fait passer l'ordre réel qui ne lui sied pas pour une construction artificielle et la construction mentale violente qu'elle impose pour l'ordre réel. Elle peut même pour cela contredire l'enseignement positif de la science voire en contredire ou en ignorer les résultats s'ils sont en opposition avec ses réquisits théoriques. Les constructions idéologiques qui ne correspondent à rien dans la réalité et qui, dès lors, fonctionnent comme des dogmes intangibles, sont l'exact inverse de part et d'autre d'un axe vertical de symétrie de l'authentique pensée qui cherche à percevoir et à restituer le réel tel qu'il est en son essence même. L'un des caractères cardinaux de l'idéologie, au contraire, tient en ceci qu'elle tente toujours de fonder la justice sur le mensonge et l'irréalité, tout en promouvant, secrètement, l’installation de la complète absence de ce qu'elle prétend instaurer, le mensonge étant, à travers l'hypnose foncière où elle plonge la claire intelligence, la nature profonde de l'injustice. C'est pourquoi la démocratie universaliste des Lumières qui nie les différences des peuples et des cultures peut servir d'instrument d'exercice pour la tyrannie, de même que pour l'effort de différenciation proprement tribal de la puissance ethnique et culturelle d'un peuple avec toutes ses tendances singulières portées de manière fallacieuse à l'universel, en l'occurrence des peuples américain et européen dans les logiques coloniales et néocoloniales.
Ce qui montre la dimension idéologique de l'idéal révolutionnaire des Lumières, tel en tout cas qu'il a pu être utilisé comme caution civilisatrice pour la barbarie coloniale, c'est qu'il a précisément constitué l'ordre injuste et discriminatoire que la théorie universaliste des droits de l'homme a identifié et a voulu combattre dans la société féodale française, comme norme civilisatrice du monde colonisé. Les entreprises de spoliation territoriale, de sous-humanisation des individualités autochtones, de destruction ethnique, entreprises uniques dans l'Histoire par leur ampleur et leur caractère systématique, se sont produites dans le cadre de la promotion de l'idéal civilisateur à la fois universel et strictement incarné par la culture occidentale dans l'imaginaire colonial.

Gregory Mion

De là s’explique assez gravement ce que les Lumières ont contribué à libérer et à légitimer : une démocratie occidentale de pure affabulation, une réécriture abusive de l’Histoire, un plaidoyer de la modération immodérément injuste, un laïcisme idiot et une multiplication d’institutions républicaines désespérément bananières. La possibilité ancienne et minimale d’Amo n’est plus qu’une impossibilité maximale pour le monde blanc actuel. Le verrou de l’idéologie caucasienne s’est considérablement renforcé en cela qu’il s’est obliquement et furieusement matérialisé dans l’espace de la vie concrète. Des voix réfractaires font de temps en temps leur épiphanie, elles durent plus ou moins, elles parviennent relativement à se faire entendre, mais la capacité d’absorption inhérente à l’idéologie blanche est telle que ces voix sont renvoyées in fine à des catégories abstraites comme si elles n’étaient que des paroles incidentes, des actes intempestifs, voués à compléter les annales du monde comme il va. On empêche ainsi la Révolution de la Justice d’advenir parce que tout est immédiatement (ou médiatement) saisi par un pouvoir de captation qui rationalise les discours les plus hétérodoxes à l’intérieur d’un ordre dominant très orthodoxe (platement démocratique). Dans le monde ancien, Amo avait encore le pouvoir d’inquiéter, mais dans le monde nouveau, Amo n’est plus qu’un hapax séduisant, voire un objet d’étude comme un autre. Dans le monde ancien, Léon Bloy était un saint dont une phrase ou même une virgule pouvait faire frémir des générations de bourgeois, mais dans le monde nouveau, le Pèlerin de l’Absolu n’est plus qu’un label de la colère, une crispation archi-contextualisée, une évidence rétrospective, alors qu’il devrait demeurer à l’état de frère d’incertitude, digne compagnon du mystère et de l’indignation.
Ceci étant dit, avant de laisser à Simon Mougnol l’opportunité de la péroraison, je voudrais ajouter deux ou trois choses. Le problème, à mes yeux, c’est que les Lumières ont finalement criminalisé la part la plus vivante de nous-mêmes, nous privant de «notre droit à nos folies» (5) pour parler comme Nietzsche. L’hypertrophie de la raison a initié un cycle croissant de froideur spirituelle, un contingent de «froides races de l’Occident» (6) qui refuse de plus en plus de laisser apparaître les véritables personnalités incandescentes. Il n’y a plus que des mimes ou des ventriloques de l’incandescence, des vacataires du feu, et encore ne sont-ils que de la fausse monnaie. La relégation des âmes les plus vives dans les dortoirs de l’univers et la promotion des âmes les plus froides sur les trônes de la société amplifie l’ère des ténèbres directement issue des Lumières. Le progressisme n’a jamais autant été l’agent d’une régression morale et biologique. D’où cette dérangeante impression que nous vivons une époque des monstres, mais des monstres mous, flaccides, insaisissables, perversement, trompeusement, démocratiquement dilués au sein d’une matrice de civilisation qui a réussi à se venger des forts (les amoureux de la vie) en édictant un gouvernement de la faiblesse (les apologistes de la mort). Les Lumières, aussi, ont habilement exproprié la transcendance sous toutes ses coutures pour lui substituer le goût de l’abîme, de la ruine et du nihilisme, sous couvert de favoriser l’édification de soi. Elles ont été à bien des égards le préambule du Capital mondialisé, l’acte de naissance de l’homme creux et l’acte de persécution de l’homme de la plénitude, présageant ce moment lugubre où la vacuité de l’homme creux, tel que l’avait pressenti T. S. Eliot, est maintenant susceptible d’anéantir le monde «not with a bang but a whimper» (7), dans toute l’hypocrisie d’un petit cri rationaliste (technocratique, managérial ?) qui n’aura même pas l’honnêteté d’une dernière charge véridique, virile, nègre assurément.

Simon Mougnol

Il m’est demandé de conclure, je m'y attèle. Mais mon propos s’attardera sur l’idée. Avant toutefois de parler de l’idée, je voudrais dire un mot sur l’Aufklärung. Je ne vais pas m’étendre sur l’érudition à laquelle cet élan a donné lieu. Disons que l’homme d’action doit surveiller son œuvre comme une bonne ménagère surveille la marmite dans laquelle finit de cuire le repas du soir. Ce suivi est impératif, sinon les réalisations les plus grandioses prennent, avec le temps, les accoutrements des productions humaines les plus insipides, les plus liberticides, les plus mortifères. Donc, pour que le plus grand nombre continue de goûter une performance, il faut que les initiateurs continuent sans cesse à peaufiner le produit fini. L’Aufklärung a perdu son aura inscrite sur les panneaux ostentatoires qui l’avaient présentée dès le départ : elle promettait à l’humanité ce qui lui manquait le plus dans sa nuit, des lumières pour y voir.
«Ouvrir l’école pour fermer la prison» était l’un des mots d’ordre. Exhortation heureuse, enfin marquée dans l’ADN des évolutions, qui rassure le siècle et des générations de membres de la classe laborieuse que l’on confondait aisément avec la classe dangereuse (la littérature du XIXe siècle avec Hugo, Balzac, Sue, entre autres, s’est imposé le devoir de se faire l’écho de ce rapprochement incongru). Et le bagnard se mit à rêver de jours meilleurs pour son fils; et l’orphelin dont le père a péri au champ d’honneur se mit à se projeter dans un avenir radieux qu’agrémenterait un rôle social taillé à sa mesure.
L’Aufklärung a fini par devenir autre chose : elle n’a plus été en capacité de remplir ses missions. Alors nous dirons qu’elle s’est déformée avec le temps ou qu’elle portait en elle, dès sa conception, les instruments de sa dénaturation. C’est lorsque cette entreprise se mit à dériver comme un bateau ivre que chacun commença à se rendre à l’évidence : ses bases étaient elles-mêmes chancelantes. Bien sûr, elles portaient des habits, des sortes de paravents, des cache-sexe qui empêchaient la naïveté de voir la fragilité – lisible à l’œil nu – de la démocratie proclamée et des autres effusions de noblesse qui donnaient de l’allure et du crédit à une mascarade. C’est à ce niveau que l’idée devient une idéologie.
Je voudrais à cet égard reparler de l’idée. Platon nous a indiqué qu’elle habite un village, son village, avec d’autres de sa catégorie, un bled nouménal où elle vaque à ses occupations, attendant, comme le dit Popper, qu’un homme vienne la cueillir. De nombreux autres auteurs ont emboîté le pas à Platon : je viens d’évoquer Popper, ajoutons Carnap, Ernst Zermelo, la liste est immense. Chacun a rendu compte de cette intuition, à sa manière et en y ajoutant des détails nouveaux. De tout cela, nous retenons que l’idée est le modèle archétypal mal dégrossi par l’activité humaine qui s’évertue à le copier. Quand on a compris cela, on comprend que l’idée est, en elle-même, intelligente : c’est elle qui s’impose à celui qui l’expose et personne n'a le monopole de la cueillette (ici c'est Carnap qui nous l'enseigne). Elle peut décider de se répandre ou de s’humilier dans l’anonymat. Celui qui me lit comprend aussitôt que les grands esprits qui pondent des idées et qui les répandent par la force ou par d’autres truchements sont des ignorants : il faut la laisser faire son chemin. Les exemples abondent qui étayent ce point : le zéro est une idée qui fut vigoureusement combattue pendant des millénaires. C’est pourtant ce zéro qui décrit de nos jours notre monde, de ses origines à sa fin, avec ses contenus, ses contours, ses complexités, ses beautés, ses laideurs.
Chacun sait que les guerres se trouvent au bout de l’idée manufacturée par de grands promoteurs. Avec ces mots, on peut voir l’idéologie prendre forme pour prendre la place de l’idée. On a par exemple la religion qui est obligée de se faire impérialiste, cela lui permet d’exister et, en même temps, de se fabriquer manu militari ses ouailles qu’elle mène en bateau, industriellement. Plus nombreuses elles seront, plus majestueuse sera la récompense de ses dignitaires. Et comme le dieu récompensant ne se soucie pas des méthodes de recrutement, tous les moyens sont bons pour récolter la palme du salut. Les religions naissent pourtant pour aider l’adepte à grandir humainement, dans l’espérance que son élévation le hissera au niveau de Dieu. Mais la religion se détourne de cet idéal splendide et apprend à s’enfermer, c’est-à-dire à isoler ses suiveurs dans des œillères qui les éloignent toujours plus de la grandeur.
L’idéologie nous met à mille lieues de l’idée qui, elle, a tout pour nous apporter ce qui peut faire notre force. Platon nous redisait qu’elle habite dans son monde. La science post-matérialiste rassure le philosophe avec des preuves scientifiques : elle lui apprend que l’idée a les caractéristiques d’une fonction mathématique, d’une fonction d’ondes. Une telle fonction rend compte d’objets qui ont des éléments de nature quantique. L’objet quantique réside en dehors de l’Espace-Temps, ce qui me permet de dire que le monde platonicien des idées se situe hors de la spatio-temporalité. Si l’idée réside là-bas, nous convenons aisément qu’elle est une chose bonne pour nous : la science enseigne que l’extérieur de l’Espace-Temps est beau, qu’il y règne l’harmonie, l’ordre et la paix. Quand ses résidents viennent dans notre Espace-Temps, ils nous apportent des choses de grande valeur. Chacun peut maintenant comprendre ce qui a été formulé plus haut sur l’aisance qu’a l’idée à se répandre. Elle a de nombreuses autres facultés, mais elles n’aiment pas être perverties. L’observateur saisit qu’une belle idée peut être dégradée. Elle devient alors une idéologie. La généreuse et féconde idée des Lumières s'est éloignée petit à petit de ses ambitions. L’histoire d’Amo résume, en l’explicitant, la lente dérive létale d’une belle idée ainsi que les contradictions qui ont corrompu définitivement une projection qui aurait pu mettre les groupes dominants à l'abri de leurs traditionnels errements et, même, mener l'humanité dans son intégralité vers les sommets tant rêvés à travers les aspirations des hommes.

L’auteur : Simon Mougnol est un universitaire originaire du Cameroun, spécialiste de logique et d’épistémologie des mathématiques, ayant fait la majorité de sa carrière en Allemagne.

Notes
(1) Simon Mougnol, Amo Afer. Un Noir professeur d’université en Allemagne au XVIIIe siècle (Paris, L’Harmattan, coll. Logique, sciences et philosophie des sciences, 2010).
(2) Numéro 35 (2013).
(3) Cf. André Stanguennec, Les horreurs du monde.
(4) Kant, Géographie (1999, IX, 315, § 4, p. 223).
(5) Nietzsche, Aurore (§ 107).
(6) Anatole France, Courrier viennois (septembre 1904).
(7) T. S. Eliot, The Hollow Men.

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