L'Éponge de Vinaigre de Raymond Lefebvre (08/01/2021)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Lefebvre1.JPGJe ne savais absolument rien de Raymond Lefebvre avant que je ne lise Mesure de la France de Drieu La Rochelle, qui a consacré à cet oublié des lettres françaises un remarquable portrait, suffisamment vibrant pour étonner le lecteur le plus obtus : certes, Drieu La Rochelle, au moment où il a publié son texte, était jeune, et nous pourrions faire la fine bouche en prétextant une fougue qu'un âge plus avancé aura assez tôt fait de policer, mais qui ne comprend que c'est justement cet enthousiasme qui est aussi émouvant que fascinant ?
J'ai décidé, pendant cette lecture de Drieu, de tenter de me procurer un des ouvrages de Raymond Lefebvre, devenus assez rares il faut bien l'admettre, donc chers, commençant par croire que tel Raymond Lefebvre, dont je trouvais très rapidement un ouvrage dédicacé pour un prix (relativement) raisonnable, était le même que celui de Drieu, et donc le mien, erreur dont je me rendis assez vite compte, constatant par la même occasion que la notice bibliographique de la Bibliothèque Nationale de France, rien de moins, était manifestement erronée, puisqu'elle attribuait à un Raymond Lefebvre le titre d'un autre Raymond Lefebvre, vague poète de son état, certes beaucoup moins intéressant que celui dont la mort reste à ce jour encore assez mystérieuse ! S'il est vrai qu'un auteur de quelque intérêt, pratiquement disparu des mémoires, se mérite toujours d'une façon ou d'une autre, nul doute que c'était le cas de Raymond Lefebvre.
Lefebvre2.JPGC'est l'expérience de la Première Guerre mondiale qui trempe toutes les pages de L'Éponge de Vinaigre dans un liquide acide, du vinaigre peut-être, quelque posca, autrement dit une immonde piquette, voire de la bile. Comme chez Bernanos dont certains de ses accents le rapprochent (sans compter la mention directe des paysages de l'Artois !), il n'y a chez Raymond Lefebvre aucune poésie de la tranchée, du paquet de viscère explosant dans une gerbe de sang et de merde mais, bien davantage et là encore comme chez le Grand d'Espagne, la certitude d'être emprisonné dans un mauvais rêve, que les mensonges de l'Arrière tenteront coûte que coûte de solidifier et de rendre hermétique : «Le monde m'apparut alors comme un immense conte d'Edgar Poë [sic], et j'ai plus d'un soir redouté l'insinuation hagarde de la déraison», écrit ainsi Raymond Lefebvre dans la Préface de son texte (Éditions Clarté, 1921, p. 6), qui ajoute (p. 7) qu'il faut que les soldats, du moins ceux qui auront eu a chance de sortir vivant du terrifiant bourbier, gardent une «rancune inexpiable» pour les grands maîtres qui, «dans leurs confidences, dans leurs manifestes», usaient d'un langage pipé conduisant des milliers d'hommes la tête farcie de faux discours vers une mort assurée, ignoble, anonyme, mécanisée.
Certains passages, comme celui évoquant la mort par la grippe espagnole (cf. pp. 27-8) qui laboura des millions d'êtres avant de disparaître ainsi qu'elle était apparue, dans un même bruit d'horrible succion, ou encore telle vision du «peuple français mutilé, ruiné, décimé par la grippe autant que par la guerre, moignon ficelé de crêpe noir» et qui «rêve encore batailles, comme un moribond qui s'agite sur un brancard en poussant des appels d'assaut» (p. 72), sont impressionnants dans leur volonté, une fois encore, de ne pas céder une virgule à un lyrisme criminel, comme cela peut aussi se voir chez un Georges Hyvernaud, autre grand économe, tenant les mots à majuscule comme de criards poteaux où clouer les mensonges gouvernementaux. Dans d'autres passages, Raymond Lefebvre est frappé par le caractère démesuré des orages d'acier, qui, rigoureusement, échappent à toute forme d'appréhension directe de ceux qui en sont les témoins effrayés, une thématique qu'un Günther Anders thématisera sous la catégorie du supraliminaire, soit (écrit-il dans Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ?, Allia, 2010, p. 71), les «événements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l’homme», ceux-là qu'un Georges Bernanos, un Jünger, un Drieu et, donc, un Raymond Lefebvre, ont pu voir de leurs propres yeux : «Dans le monde enténébré d'épouvante, une offensive jaillit et retombe comme une torche. Elle a coûté aux Allemands, en trois jours, quatre cent mille hommes. On dit : «Fichtre ! Tout de même !» Et on pense à autre chose, parce qu'on ne peut pas penser à cela. L'âme, le cœur, la rétine, l'ouïe sont trop petits. Cela déborde, cela se brouille, cela se fond» (pp. 30-1) et, à une page de là, cette superbe définition, en une image fulgurante, de la guerre moderne : «On ne fait pas le compte du firmament. La guerre, c'est le firmament du crime».
La Grande Guerre a transformé, radicalement, tous ceux qui l'on vécue, directement bien sûr, pas dans les rangs planqués de l'Arrière, faisant des combattants une «génération de débris», une «génération de décadence...», certains, comme Raymond Lefebvre, ayant tout de même trouvé quelque consolation dans la religion : «Je ne sais comment l'idée m'a pris de relire l'Évangile», nous avoue l'auteur, ajoutant qu'il l'a quoi qu'il en soit «reçu en plein visage comme un retour de flamme» et, surtout, qu'il l'a «compris» (p. 40), d'autres, peut-être comme l'auteur s'il n'avait pas trouvé un but plus grand que sa propre survie à son action, un «avantage» en somme : «c'est, au cœur, une haine précise, un but d'action» (p. 41), d'autres, moins assurés, moins forts ou n'ayant guère trouvé d'autre sens à leur vie que d'essayer à tout prix de ne pas la perdre dans une campagne creusée de monstrueux trous d'obus, plongeant dans le désespoir.
Ce passage est extrait d'un des textes, intitulé Décadence, qui composent notre volume (1); il montre à mon sens une maîtrise d'écriture plus affirmée que dans les autres textes, comme si, en somme, Raymond Lefebvre avait retrouvé, en l'écrivant, ce qu'il de l'état d'enfance où, «connaissant les objets, les plantes, les bêtes, sans en savoir le nom, on les connaît mieux que jamais plus tard on ne fera; on les isole; on ne les classe pas; on les considère chacun à part», alors qu'un poète, lui, vivra «toute sa vie des restes de la fête de son enfance» (pp. 44-5). Et, si nous ne pouvons tenir Raymond Lefebvre pour un de ces poètes qui toute sa vie cherchera à retrouver la magique présence des êtres et des choses qui lui fut d'abord donnée sans langage, nous savons au moins que jamais il ne s'est payé de mots, moquant par exemple le grandiloquent Victor Hugo dans ses Misérables et le Bossuet de L'Oraison funèbre du Prince de Condé, son «cœur de soldat» ayant fini par entrevoir «pour la première fois le mensonge de ces proses parfaites dont s'enfiévra [s]on adolescence, l'horreur des agonies piétinées de ces mousquetaires, de ces cuirassiers, dont le testament véritable restera à jamais étouffé sous les somptueux testaments apocryphes de deux grands écrivains qui ne connurent jamais que des champs de bataille refroidis, en touristes» (p. 54), Raymond Lefebvre condensant en une phrase le destin de Charles Péguy lorsqu'il affirme, une page plus loin, qu'à la guerre, «ce n'est pas l'homme qui fait le héros, c'est la balle qui le touche».
Raymond Lefebvre, nous le savons, ne fut pas touché par une balle en plein front mais disparut de manière encore assez énigmatique en mer de Barents et, si nous ne pouvons rien dire de ce qu'aurait pu être son œuvre, hormis les quelques livres qui furent publiés de son vivant et juste après sa mort (comme celui que nous venons d'évoquer), nul doute qu'il eût dû avoir l'étoffe d'un de ces maîtres énergiques et secrets mais rayonnants, dont la disparition ou plutôt l'absence et, désormais, l'impossibilité qu'il puisse en apparaître un, en plongèrent tant dans le scepticisme ou même le désespoir.

Note
(1) J'en ai signalé la maison d'édition et l'année de publication. Ajoutons qu'il ne comporte que quelques fautes, dont l'une indiquée dans un erratum, un amusant «Roumanie» ayant remplacé l'histoire romaine de Mommsen. Il manque un l devant «La balle qui 'a frappé lui a», p. 34. Autre erreur : dès que j'avais pu retrouver et non «retrouvé», p. 52.

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