Deux tristesses : William Faulkner et George Steiner (09/03/2005)

Crédits photographiques : Daisuke Wada, Associated Press, Mainichi Shimbun.
«Le réel excède toutes les questions et toutes les réponses que la philosophie et même la théologie pourraient donner.»
Claude Romano, Le chant de la vie.


Je viens de terminer la lecture de deux ouvrages qui m’ont laissé le sentiment d’une étrange tristesse. Le premier, superbe, de Claude Romano, déjà évoqué dans un précédent billet et plus longuement ici, est une étude phénoménologique consacrée à quelques œuvres de William Faulkner intitulée Le chant de la vie. J’avais évoqué naguère, dans un article paru dans la défunte revue Cancer !, un Faulkner délavé sous la plume de Pierre Bergounioux. Saluons donc le travail de Claude Romano, aussi intelligent et stimulant que le précédent était verbeux et fade. D’abord une évidence générale, bellement décrite par Romano, à propos de la lecture qui en rien ne saurait être considérée comme une espèce de sotte extériorité, une mise à distance, par notre esprit, d’un ailleurs informulable autrement qu’imaginativement. Non, la lecture est langage qui est monde qui est corps qui est pensée qui est style donc langage, indissociablement. Romano écrit ainsi : «Celui qui se plonge dans un roman se meut dans le langage non comme devant le théâtre d’ombres d’une caverne platonicienne, mais en pleine lumière, en pleine réalité ; à l’image de l’écrivain, il existe dans l’écriture comme le nageur se meut dans l’eau, il s’y enfonce et s’y abîme comme un plongeur happé par les courants, non pour en ramener à l’air libre les astéries, les coquillages, les débris étincelants de corail, mais pour en suivre les visions englouties et éphémères de fonds tremblants et de paysages marins. Cela serait impossible si le style n’était déjà pour l’écrivain une manière d’habiter sa langue, donc aussi d’habiter le monde, un partage originaire d’expériences, un dialogue d’être à être, de monde à monde. L’écrivain habite sa langue et voit le monde à travers un style qui est le prolongement de son corps, et qui s’adresse déjà à notre manière d’être corporelle au monde, à l’espace sonore, au silence.»
Plusieurs remarques ensuite, à vrai dire des interrogations plutôt que des critiques, toutes forcément rapides j'en ai bien peur. Et d’abord : pourquoi l’auteur n’a-t-il pas étudié le splendide Parabole ou, à la naissance de l’écriture faulknérienne, l'emblématique Sartoris ? Il y a dans cette étude passionnante (mais parfois un peu trop digressive et infirmant la modestie de la démarche critique annoncée en introduction, louchant maladroitement vers des hors-textes philosophiques qui alourdissent l’ensemble) de belles et riches pages consacrées à Absalon, Absalon !, à mon sens l’un des plus grands romans du siècle passé, avec Nostromo peut-être de Joseph Conrad. Fort bien : mais pourquoi alors ne pas avoir évoqué la question du Mal (à mon sens essentielle) dans son rapport complexe avec les différentes voix narratives à l’œuvre dans ce roman monstrueux ? Et, si Claude Romano a parfaitement raison d’évoquer en ces termes (aveux de la difficulté entrevue et de l’échec, peut-être, de la méthode phénoménologique face à ce noir monolithe) ce génial roman : «Définitivement «ésotérique», Absalon, Absalon ! appelle ainsi son propre style, baroque, surchargé de métaphores […] qui s’empilent sans rien démontrer, ces longues phrases qui s’enroulent comme des vagues expirantes et s’échouent sans jamais aboutir, qui se relancent, retombent, renaissent, cette interminable litanie constamment à bout de souffle, évoquant la fuite du réel, son essentielle, inconclusive ouverture», comment admettre en revanche que la tentative d’élucidation phénoménologique menée par le chercheur puisse s’accorder avec cet étrange ésotérisme souligné plus haut qui devrait rebuter au contraire toute exploration philosophique ? Romano, ici, n'a-t-il pas été effrayé par la complexité effarante du roman qu'il s'était proposé d'étudier et, si oui, pourquoi ne pas le dire tout simplement ? Bien plus, si l’œuvre de Faulkner est dite inconclusive, peut-être un peu trop facilement, que dire, dans l’étude de Romano, de cette conclusion pour le coup précipitée, bâclée, qui n’évoque qu’en passant, je pourrais écrire, honteusement, le «christianisme tragique» de Faulkner ? Christianisme tragique qui, il me semble, eût permis au chercheur de tenter de débrouiller l'écheveau étrangement (paradoxalement, en fait) christocentrique d'un roman tel que Parabole. Je pose ainsi la question de façon plus abrupte : pourquoi diable Claude Romano a-t-il jugé bon de (mal) conclure son livre au moment où celui-ci, au contraire, eût dû s’élancer ? Limites de la philosophie sans doute plus que de la littérature...

«Sommes-nous en droit de demander pourquoi la pensée humaine ne devrait être joie ?»
George Steiner


Le deuxième ouvrage, au titre étrange (Dix raisons (possibles) à la tristesse de pensée) est signé de George Steiner. L'éditeur a eu la bonne idée de présenter le texte original en regard de la traduction, toujours impeccable, de Pierre-Emmanuel Dauzat, à moins qu'on ne soupçonne Albin Michel d'avoir artificiellement gonflé un livre qui, sans ce procédé quelque peu grossier, n'eût pu décemment accueillir un seul article (ce qu'est ce texte), même long, de Steiner. En fait, l'étrange titre de cet ouvrage est trompeur puisque, à la place de l'adjectif possible, Steiner semble s'être ingénié à nous montrer que la tristesse (ou ce qu'il nomme, précieusement, tristitia) consécutive à l'exercice de la pensée est... certaine. Pourquoi ? Les réponses qu'apporte Steiner sont multiples, parfois même fort convenues mais toutes je crois peuvent être regroupées sous une unique bannière, que Steiner refuse de voir claquer au vent du grand large, lui qui se définit comme un bizarre anarchiste platonicien (qu'est-ce qu'une telle formule peut bien vouloir signifier sinon que Steiner aime s'amuser et musarder ?) : Dieu, son éclipse, son absence, sa mort. En fait, c'est Steiner qui est contaminé par ce «virus de l'inaccomplissement» dont il parle, niché au plus secret de l'espoir, c'est Steiner qui est mélancolique, mélancolique à en désespérer ses lecteurs et non pas la pensée, Steiner qui refuse non pas la possibilité de Dieu (sans laquelle, nous répète-t-il inlassablement avec d'autres comme Weidlé, l'art court à son épuisement) mais le fait de s'agenouiller devant Lui, tout simplement, de croire en sa réalité.
On m'objectera que bien des auteurs n'ont pu se résoudre à embrasser ce dont ils avaient pourtant la claire conscience. Certes : au moins avaient-ils la décence de pleurer sur leur idéal perdu plutôt que de danser une sarabande savante, pleine de pas feintés et de glissades, devant l'idole d'un Moi qui, d'année en année, se transforme en un poteau de couleurs de plus en plus vives, autour duquel s'agitent quelques fidèles peinturlurés.
Pour le dire franchement ? Un orgueilleux donc, voilà ce qu'est ce penseur qui n'a pas écrit un véritable livre, je veux dire un livre qui ne soit pas une nouvelle réédition en format poche ou la mise au propre de cours (ainsi de Grammaires de la création et de Maîtres et disciples), depuis le remarquable Réelles présences, et qui désormais se contente d'égrener, d'article en article pieusement recueilli par les journalistes (et celles et ceux qui, comme Cécile Ladjali, sous couvert d'écriture, font en fait le métier de journaliste), de livre en livre plus ou moins artificiellement fabriqué, la même rengaine, après tout utile : notre monde, sans Dieu, n'est rien, qui n'est pas même sauvé par le miracle de la musique, dernier tabernacle, pour l'auteur, d'une possible, délicate et mystérieuse réelle présence. Assurément George Steiner, notre monde n'est rien sans Dieu. Mais... Mais alors, pardonnez-moi cette sotte naïveté, pourquoi traiter systématiquement d'illuminés, voire d'intégristes hystériques, les penseurs (il y en a tout de même quelques-uns, devrais-je vous rappeler le regretté Pierre Boutang, qui fut votre ami ?) qui tentent encore de sonder ce Retrait et n'ont pas peur d'affirmer qu'une joie de la pensée existe qui force tous les secrets d'une Nature qui lui fut donnée, Nature elle-même accablée de tristesse selon Walter Benjamin puisqu'elle semble s'être définitivement séparée de la pensée, de l'homme, de la pensée de l'homme ?
Cher George Steiner, quand donc allez-vous vous dépouiller de cette posture pseudo-kierkegaardienne (voir la conclusion de mon premier ouvrage dans la partie Table de dissection) bien faite pour tromper seulement la crasse inculture des journalistes qui vous méprisent, vous flattent et vous craignent tout à la fois, quand donc allez-vous faire tomber ce masque pseudonymique, de plus en plus grimaçant, derrière lequel, de plus en plus solitaire aussi, avec la question essentielle vous rusez depuis de bien trop longues années ? Car je vous le dis avec la plus amicale franchise, moi qui ne suis après tout que l'un de vos lecteurs, certes très attentif : vous vous trompez, ce n'est pas la pensée ou son exercice qui sont tristes George Steiner, ce n'est pas même le monde privé de parole ou, selon l'antique tragédie, cette mystérieuse hauteur qui élève l'homme «au-dessus de tous les autres êtres vivants», c'est votre propre pensée, moins crépusculaire que grise, de plus en plus timide à vrai dire, flairant des dangers et des pièges que nul ne se préoccupe de vous tendre si ce n'est votre maladive prudence, pensée percluse hélas, se répétant désormais sans avancer autre chose que des truismes pieusement édités, arc-boutée sur un orgueil grandissant de jour en jour qui finira bien par abolir la force d'une voix naguère libre.

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