Le Livre du Jour d'après (27/05/2004)

Crédits photographiques : Scott Olson (Getty Images).
Lectures croisées de plusieurs ouvrages, dont les magnifiques contes d’Hawthorne traduits par Pierre Leyris et regroupés dans un volume intitulé Monsieur du miroir édité chez Corti, Le livre des marges de Jabès que je viens de terminer et enfin l’impeccable et curieux Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan qui tente de rédefinir le rôle de la citique littéraire à une époque peu lointaine où pourtant existait encore, ce qui n'est presque plus le cas aujourd'hui, une critique. D’Hawthorne, j’ai tout particulièrement aimé Wakefield et Le jeune maître Brown et me suis souvenu que Borges et Enrique Vila-Matas ont loué cet écrivain secret qui, comme l’a écrit un peu bizarrement l’auteur du Livre de sable, a inventé ses propres précurseurs. Borges cite d’ailleurs, dans ses Enquêtes, une lettre d’Hawthorne (également reprise dans le volume paru chez Corti) dans laquelle le romancier écrit ces mots: «Me voici dans ma chambre habituelle, où il me semble être toujours. Ici j'ai achevé bien des contes, bien des contes que par la suite j'ai brûlés, bien d'autres qui sans doute méritent cet ardent destin. Cette pièce est ensorcelée par les milliers et les milliers de visions qui ont peuplé son atmosphère; certaines ont vu le jour», mots qui ne pouvaient me faire songer qu’à cette curieuse bibliothèque américaine, la Bratignan Library, que mentionne justement Vila-Matas dans son beau livre Bartleby et compagnie, laquelle se distingue parce qu’elle conserve les manuscrits d’œuvres qui n’ont jamais été publiées. La symbolique de la bibliothèque, cette accumulation vertigineuse de savoirs et de langues, qui a durablement fasciné Borges, lui-même lecteur des kabbalistes, j’ai été assez étonné de la retrouver dans le dernier film de Roland Emmerich... Je suis allé voir hier le Jour d’Après, superbe spectacle visuel et film insignifiant (il fallait s’y attendre de la part du réalisateur de Godzilla et d’Independence Day) qui par une seule de ses scènes, la moins spectaculaire pourtant, a retenu mon attention : après la catastrophe, une poignée de survivants a trouvé refuge dans la Bibliothèque de New York où, pour tenter de survivre au froid extrême, elle est obligée de brûler des centaines de livres. Vient alors une scène où, après avoir voué au feu des rayonnages entiers d'ouvrages de droit fiscal, l’un des personnages, qui se dit athée, s’agrippe à un fort volume qui n’est autre, déclare-t-il, que l’unique exemplaire de la première Bible imprimée. L’homme, on le croit sur parole, affirme qu’il protégera ce trésor coûte que coûte, moins d'ailleurs pour son contenu sacré que pour le progrès technique qu'il représente, empêchant quiconque de le jeter aux flammes, ajoutant que, si l’humanité doit de nouveau apprendre à survivre à l’ère de la terrible glaciation, elle doit aussi ne pas retomber dans l’animalité et redevenir une bête sauvage, tels ces loups qui hantent désormais les rues glacées de New York. Francis Moury m'a fait me rappeler d'une scène elle-même étrange si l'on songe qu'elle s'est déroulée dans Rollerball de Norman Jewison. Je mentionnerai bien sûr Fahreinheit 451 de François Truffaut et, moins connu et plus récent, Equilibrium de Kurt Wimmer, sans oublier Soylent Green, dans lequel le savoir consigné dans les livres est l'une des clés de survie et de compréhension de l'aberration d'une société déshumanisée. La morale est transparente (qui veut faire advenir le chaos se débarrasse en premier lieu des livres), trop sans doute et Steiner par exemple, de ne cesser de répéter, et il a raison de le faire, que la barbarie est souvent alimentée par le feu du savoir et de l'arrogance humaniste. Les critiques français, au goût d’un exquis raffinement, auront sans doute grimacé devant tant de bons sentiments, apostrophé l’imaginaire d’une nation américaine décidément hantée, on se demande bien pourquoi, par l’Apocalypse et ses hordes de démons, comme ils n’ont pas manqué de pointer les incohérences scientifiques que le film d’Emmerich déroule sans souci de logique. Pourtant, outre le fait qu’ils n’ont apparemment pas pris connaissance d’un rapport scientifique destiné au Pentagone qui arriverait je crois, par la simple concaténation de quelques données plausibles, à convaincre d’optimisme irresponsable le défenseur le plus acharné du protocole de Kyoto, il y a fort à parier, également, tout occupés qu’ils sont à tresser des couronnes de laurier au racoleur Michael Moore, qu’ils n’ont guère entrevu la logique souterraine qui guide la politique internationale actuelle des Américains qui, vaille que vaille et malgré de tristes accommodements à la réalité, peut tout simplement être déclarée messianique. Or, que pourraient bien comprendre les laïques sommités intellectuelles de notre pays à pareille volonté, jugée grotesque, irréaliste et dangereuse à l’extrême, elles qui semblent percluses de terreur à l’idée de faire la simple mention de l’héritage chrétien de l’Europe fatiguée ? Comment pourraient-elles admettre que le sang de vitalité ne coule plus, depuis bien des années qu’ils ont gaspillées en bavardages iréniques, dans les veines de cette vieille dame fatiguée et radoteuse, bouffie de plaisirs et tavelées par des caresses de lupanar ? Comment, enfin, pourraient-ils, ces intellectuels cancaniers, ne pas refuser de toutes leurs maigres forces de hongres déboussolés le fait, après tout imaginable, que la tranquille Europe tout occupée à calibrer la taille de ses courgettes, pourrait être ravagée par la barbarie et que celle-ci, face à la probable (voire certaine) couardise de nos concitoyens, trouverait comme unique rempart un livre dressé, non pas la Bible rouge et athée de Mao mais la terrible parole de l’Ancien et du Nouveau testament ?

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, apocalypse, millénarisme, enrique vila-matas, borges, hawthorne, roland emmerich, le jour d'après | | |  Imprimer |