Le Faulkner délavé de Pierre Bergounioux (12/09/2007)

Crédits photographiques : Ivan Alvarado (Reuters).
Cet article, évoquant le décevant ouvrage de Pierre Bergounioux intitulé Jusqu’à Faulkner (Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2002), a d'abord paru dans le numéro 7 (décembre 2002) de la revue Cancer !.

Le titre de cet ouvrage de Pierre Bergounioux est trompeur puisqu’il y est moins parlé de Faulkner et de son œuvre que de ce que la littérature a été, ou plutôt aurait dû ne pas être, jusqu’à la publication, en 1929, du Bruit et la fureur du romancier américain. Jusqu’à cette date donc, les écrivains, le plus souvent – à l’exception, notable aux yeux de Bergounioux, du Stendhal de La chartreuse de Parme – se sont contentés de fermer prudemment les yeux sur ce que leurs narrations occultaient : la violence, le désordre, le chaos du monde.
Le divorce, d’ailleurs, est ancien entre le monde et sa représentation par le roman, puisque déjà ce fut Homère (auteur familier à Bergounioux) qui plia les forces destructrices «aux lois du Récit». J’ai parlé d’une exception, constituée par l’exemple de Fabrice del Dongo assistant à la fameuse bataille à laquelle il ne comprend presque rien : hélas, Stendhal recule selon Bergounioux car, après «s’être rapproché comme jamais de sa source enfouie, de l’incohérence et de la confusion, le récit bat en retraite. Il s’écarte de la chose informe, assourdissante, encore sans nom […] et qui menace les structures narratives de dislocation». Consacrer presque cent cinquante pages à étayer benoîtement – mais non sans un certain style – un propos, appelons-le «l’illusion référentielle», que n’importe quel élève de classes préparatoires s’est vu marteler jusqu’au mal de crâne, peut relever de l’exploit. Je parlerais plutôt d’écriture vide ou de morne ressassement, à l’exemple des proses intarissables de Claude Simon dont Bergounioux paraît faire ses délices.
Car enfin, une fois la platitude de la démonstration constatée, qui n’hésite pas à trancher dans la masse de grands blocs hiératiques là où la patience érudite d’un entomologiste eût affirmé la singularité de quelques œuvres bizarrement ignorées, que reste-t-il du cœur de l’ouvrage de Bergounioux, l’idée, justement, qu’une voix assez forte et sûre d’elle-même, celle d’un auteur qui avoua qu’il était un inculte devant un parterre médusé d’étudiants, s’est avancée assez profondément dans le puits de noirceur et en a rapporté un chant infiniment complexe et rugissant de mille voix ? Rien. Pas même quelques considérations intéressantes sur l’œuvre que Pierre Bergounioux s’est, justement, proposé d’ausculter car, en lisant ses jugements de fesse-matthieu distillés sur tel ou tel roman de l’auteur du splendide Parabole, nous ne sortons jamais du manuel scolaire ou, pis, de la compilation rance et sans âme, cette luzerne fade qu’aiment brouter les bacheliers. Ainsi l’auteur, qui pense fort à propos que la littérature n’est rien si elle n’a tenté, douloureusement, de sonder le cœur des ténèbres révélé par la parole malade de Kurtz, n’a pas même le courage tout simple de s’immerger, à son tour, dans la polyphonie démoniaque d’un roman tel que Absalon, Absalon ! afin, au moins, d’éclairer obliquement le mystère noir qui se trame dans l’histoire de l’ascension et de la chute de Thomas Sutpen…
Et puis, s’il est évident (et quelque peu convenu) de citer à la barre de ceux que nous pourrions appeler pompeusement les nommeurs de l’innommable des romanciers tels que Proust, Joyce ou Kafka, comment passer sous silence les tentatives, souvent désespérées, de romanciers tels que Conrad (les efforts de son narrateur favori, Marlow, témoignent ainsi de l’impossibilité de dénouer le nœud gordien du Mal) ou même Bernanos, dont l’ultime roman, le crépusculaire Monsieur Ouine, pourrait bien être, je dis cela sans aucune distanciation métaphorique, la bouche d’Ombre de laquelle l’Occident, a reçu une haleine fétide qui n’est pas près de se dissiper ?
Double échec donc, que rien n’excuse à mes yeux, dans ce livre de Bergounioux somme toute inutile : d’abord dans l’évocation d’une œuvre difficile et aimée (cela, au moins, reste évident) qui me fait regretter le beau Faulkner, Mississippi d’Édouard Glissant, infiniment plus attentif, dans sa prose ourlée et subtile, à protéger le mystère des romans faulknériens, ensuite dans l’illustration de ce qu’est le chaos bouillonnant dans lequel, réellement c’est-à-dire physiquement, doit se risquer l’écrivain qui veut arracher un peu de lumière, de sons articulés, d’ordre en fin de compte, à ce qui n’en a pas, à ce qui n’est que tumulte et ténèbres hurlantes, jadis contemplées avec effroi et tremblement par le Milton du Paradis perdu. Du reste, tout a été dit par Paul Gadenne, autre grand lecteur de Faulkner, affirmant que, de nos jours, «la littérature s’écrit devant le bourreau». Il eût sans doute été fort utile de rappeler à Pierre Bergounioux que la critique doit ou plutôt devrait, elle aussi, elle surtout, s’écrire dans la présence immédiate d’un danger, pourquoi pas cette corne de taureau imaginée par Michel Leiris qui, sans nous assurer que celui qui commente est sincère, témoigne à tout le moins d’une certaine exigence et d’un risque assumés : tenter de s’aventurer, pour le critique, dans les régions où l’auteur s’est enfoncé avant lui, c’est évidemment prendre sa part de l’expérience du gouffre dont Fondane parlait à propos de Baudelaire mais c’est aussi, tout simplement, une question de politesse.

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