Non à la Constitution européenne ou claire épigramme en ces temps troubles (27/05/2005)

Crédits photographiques : Rodrigo Abd (Associated Press).
Il faudrait tout de même rappeler, à toute personne jouissant de la possession d'un cerveau et s'apprêtant à voter, par paresse, conformisme ou lassitude, Oui au référendum sur la Constitution européenne, cette phrase pourtant claire de Joseph de Maistre, extraite de ses Considérations sur la France (1797) : «L'homme peut tout modifier, [...] mais il ne crée rien [...]. Comment s'est-il imaginé qu'il avait [le pouvoir] de faire une constitution ?».
Et, au cas où deux maximes laisseraient une plus durable impression qu'une seule, je me permets de compléter cette citation de Maistre par une autre, sous la plume de Louis de Bonald, extraite de sa Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile (qui date de 1796) : «bien loin de pouvoir constituer la société, l'homme, par son intervention, ne peut qu'empêcher que la société ne se constitue

Il est encore temps de consulter la multitude de travaux qui, loin de l'immonde démagogie chiraquienne à laquelle, comme un seul homme perclus de trouille, les chiraquistes socialistes se sont ralliés, tentent d'argumenter un Non de raison, comme le dossier remarquable consacré à la question par la revue Liberté politique. Je me permets en outre de citer in extenso, avec son aval, le courrier électronique que m'a envoyé hier Serge Rivron, évoquant à la fois le phénomène des blogs (plus largement l'espace de parole que constitue la Toile) et la possible victoire d'un Non au référendum tout proche.

Cher Juan,
Je viens de lire le papier du Nouvel Obs (sans intérêt, comme vous dites, hors la pub qu'il vous fait), et surtout votre miroir, plus intéressant en ce qu'il met le doigt (au détour), sur l'évolution dans la circulation de l'information et des idées qui se produit actuellement. Point n'est besoin de revenir sur le fantastique appel d'air rendu possible par le Net, et qui se manifeste singulièrement en France depuis à peine trois petites années, appels d'airs, plutôt, et souvent viciés du reste, ainsi que vous le pointez régulièrement vous-même en soulignant l'indigence de tel ou tel site, et au-delà, des formes mêmes du langage induit par l'aisance d'accès de tout un chacun à la parole publique. Passons, donc, sur cette indigence trop fréquente : c'est bien un mode totalement inédit de relation au discours d'autrui qu'a instauré le Net, relation d'immédiateté et d'absolue liberté de propos, et il n'est même pas utile non plus d'en redire tout le bien qu'on ne peut qu'en penser.
Mais il est peut-être utile, parce qu'on ne l'entend pas beaucoup encore pour le moment, de souligner que, si cette fameuse bizarre campagne actuelle au sujet du référendum sur la Constitution européenne aura fini par devenir l'affaire d'une nation, la nôtre, en dépit de toutes les précautions et de toutes les tricheries pour qu'elle soit aussi plate que celles que connaissent depuis 25 ans les démocraties occidentales, et si par extraordinaire c'est en fin de compte la réponse la plus inattendue, la plus vilipendée et la plus interdite par le pouvoir et la médiature qui s'imposera probablement, c'est par le Net que sera advenu ce miracle.
Et ceci est d'autant plus méritoire à cet outil qu'il fonctionne essentiellement sur la base d'une exigence de lecture de la part de ses utilisateurs, ce qui devrait aussi nous rassurer un peu sur la pérennité (ou la résurrection ?) d'une activité qu'on pensait en voit d'extinction.
Ce miracle subsistera-t-il à sa première manifestation politique ? C'est peu probable, car nos édiles (médiature et pouvoir, pouvoir et médiature), qui déjà soupçonnaient obscurément la dangerosité potentielle d'un outil que leurs canaux habituels d'expression continuent officiellement de mépriser – même si tentant d'y installer doucement leur parole surfaite (en commençant idiotement, il y a quelques années pour les plus novateurs, par
copier-coller les colonnes de leurs canards sur les pages de leurs sites – et, n'ayant tellement rien compris alors à la spécificité du net, imaginant pouvoir faire payer l'accès à leurs archives ; puis en se mettant à bloguer, par le biais des moins débranchés de leurs collaborateurs) – auront aussi appris grâce à cette campagne, un peu tard cependant pour arriver à en tirer avantage, à utiliser le Net et son abyssale propension à semer le doute, multipliant depuis un mois (la dernière ligne... tordue) les forums insipides, les contestations désargumentées d'argumentaires, les fausses nouvelles et les leurres relayées aimablement par listes de distribution...
Effectivement, si le non l'emporte demain, il devra ce succès au Net, mais je me demande si ce ne sera pas au fond, plus grâce aux spécificités de l'outil lui-même, qu'à la force réelle mais éclatée du non – id est : je me demande si le Net serait capable de fédérer mieux que du doute, c'est-à-dire de la pensée en quête d'elle-même, à peine en actes ?
Qu'importe, au fond : la richesse du média, son infinie variété et sa faiblesse même méritent qu'on se batte pour maintenir le Net pour ce qu'il ne peut qu'être, à condition que sa liberté d'accès reste sans condition : une zone de résistance potentielle, la plus grande zone de résistance qui ai jamais existé.

Cordialement,

Serge Rivron.

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