La Ville, son archange de misère, l'espérance (Un cauchemar, 7) (02/05/2008)

Crédits photographiques : Jack Delano.
Rappel
La Ville..., 1.
La Ville..., 2.
La Ville..., 3.
La Ville..., 4.
La Ville..., 5.
La Ville..., 6.

Chichement, follement, ridiculement, nous y vivons pourtant, et telle rue mouillée, sinistre un soir d'automne alors que ne l'éclairent que de tremblantes enseignes, louches et craintives comme des prunelles de hiboux, a peut-être été le lieu d'une rencontre évidente (ainsi de Thibaud de la Jaquière, chevalier du guet de la ville de Lyon, surpris dans les jupons du Diable), d'une sourde et consommable familiarité avec (avec qui ou quoi ?), avec derrière l'écho froissé de nos propres pas comme des halètements de rats, la meute des aboiements de l'ennui et du plaisir, ou peut-être même l'éclat louche et fatal comme l'aiguille d'une dague, répandu sur le sol où il fait une flache boueuse et rouge renvoyant à la nuit l'image tremblotante du meurtrier. Nous y peinons aussi, vieux trimardeurs sans plus aucune dent, resuçant les jours fades sur lesquels une petite boule jaune lève sa paupière chassieuse, à peine inquiète de voir recommencer sous elle l'errance de ces épaves, vagues gagne-petits de la grâce, traîne-savates minables de la médiocrité qui font eau de toute part, que Julien Green déroule sur le macadam de l'inepte, que Lobo Antunes fait germer comme des tournesols égrillards arrachés d'une toile d'Ensor et plantés dans les venelles de Lisbonne, que Paul Gadenne, dans son ténébreux Vent noir, tourmente exemplairement avec les mille petites gueules voraces de la jalousie banale, et pour cela atroce.
Oui, l'errance, l'errance et non plus la marche poétique, celle de Rimbaud, tutélaire, celle du passant considérable écrivant, le pied maigre sur le quai d'embarquement, le regard bleu piqué sur quelque mirage du désert d'Abyssinie, écrivant donc : «Notre barque... tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue», l'errance qui détourne de son cap l'esquif altier, l'égarant puis le laissant s'encalminer sur les sables noirs où se dresse, selon Georg Heym, «Le Dieu de la ville, qui, sur des maisons en bloc, siège large», l'errance est devenue le véritable soleil sous lequel l'homme moderne occidental fait germer sa mélancolie, comme un démon de midi rassis, qui ne déploierait plus, par fatigue ou lassitude, devant les yeux de l'ascète, cet Errant de Nietzsche, «marcheur» (Wandersmann) sans Dieu, Angelus Silesius va-nu-pied qui aurait perdu la boussole de l'Être, les mirages de la violence : «Oui, un tel homme aura ses nuits mauvaises et sa lassitude; il trouvera fermées les portes de la ville qui devait lui offrir le repos; peut-être même comme il arrive en Orient, le désert s'étendra jusqu'à ses portes; les bêtes de proie hurleront, proches et lointaines; un vent violent se lèvera [...]. Alors la nuit d'épouvante s'abattra sur lui comme un second désert dans le désert et son cœur sera las d'errer.» Nous y souffrons, et quelque ange oublié, qui a probablement chuté d'une haute tour engorgée dans les brouillards de la nuit — elle aussi, la nuit : c'est le grand péché de l'homme et sa terrible responsabilité que d'avoir prostitué la nuit, à présent hyène noire plutôt que grande lumière sombre de Dieu selon Péguy —, encrassé de sommeil déserte les places, et retourne, comme une meute de rats en débandade, à sa caverne idéale : étonné il contemple sans le comprendre ce précieux trésor des hommes, intercession auprès du Dieu caché, fumée irrésistible de l'offrande immolée, je veux parler de la douleur, de cette Douleur des hommes, surnaturelle et muette, claire comme une larme, aiguisée comme un morfil de coutelas, l'outil du meurtre ou du suicide d'ailleurs, si l'espérance, se lavant les mains comme Pilate, s'avisait de refuser de guider la main armée : «Soyez béni, mon Dieu qui donnez la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés...» dit ainsi Baudelaire. Nous y crevons à tout petit feu, et les anciens morts, les vieux morts charriés par les grandioses courants d'ordure qui planent en silence sous le sol — «Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte» écrit Rimbaud —, sherpas infatigables de nos cauchemars, ces morts anonymes ou superbes qu'on entend faiblement murmurer si l'on colle son oreille aux murs sales, ingénus et pauvres ils bavardent patiemment entre eux, répétant le babil insipide des morts, leur rancune secrète et tenace contre les vivants, d'avoir été chassés comme des malpropres du royaume de la vie lumineuse et riante qui les a oubliés, d'avoir été simplement gommés du registre des vivants, sans même qu'une rature n'indique qu'au moins ils ont vécu.

Ç'en est trop, n'est-ce pas ? On réclame un peu d'air ? L'espérance d'ailleurs, puisque c'est d'elle dont nous parlons, n'est-elle pas justement là pour insuffler la force, armer cette boue grisâtre comme on arme le béton, cette boue qui refuse de devenir or, et construire ainsi plus qu'un château de rêve, le labyrinthe dont le cœur secret chante le Minotaure, et les douves abritent, enfin !, la réelle présence ? Mais encore une fois, ce n'est pas assez, le fond n'a pas été touché. Alors se lève, sur le marais pontin de l'absurdité quotidienne qu'elle va partiellement assécher, et uniquement pour un temps, alors s'entend la voix de la destruction, cet apanage des forts, ce rêve noir d'Érostrate, la destruction qui est le surnaturel des forts, la destruction qui, comme l'espérance d'ailleurs, est une arme réservée aux forts, lorsque vient l'heure de tout raser (ainsi le faible, comme William Styron décrivant dans Face aux ténèbres sa traversée de la dépression, jamais n'emploie le mot espérance, jamais ne s'avise de parler du désespoir d'une autre façon que stupidement clinique, son désarroi ramené aux glandes. Son ennui n'est que dégoût; sa tentation du suicide, l'épanchement piteux d'un peu d'eau rouilleuse, qui avalée par le siphon, marque sa présence évanouie par une mince auréole de saleté). Alors se lève la destruction – dira-t-on qu'elle est l'arme réservée par Dieu ? –, comme un orage d'acier, une lame de tarière trouant les ténèbres amoncelées.

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