Florilège (horriblement) orienté, voire (visiblement) réactionnaire (25/02/2009)

Crédits photographiques : Susana Vera (Reuters).
Ce modeste herbier, livré sans ordre apparent puisqu'il a été constitué au gré de mes récentes promenades littéraires, toutes ensoleillées, je l'ai constitué en quelques minutes afin de faire copieusement éternuer les petits nez roses affligés d'une sensibilité, paraît-il surdéveloppée, dite de gauche. Pour certains organes apparemment encore plus sensibles que ne l'est celui du maire de Fenouille capable de renifler la pourriture des âmes, ces quelques plantes pourront se révéler fortement toxiques.
Cette note humoristique se distingue par deux caractéristiques majeures. Sa morale tout d'abord, férocement édifiante : la droite française qui se débat sous nos yeux et revient de ses chasses si peu subtiles avec des besaces ridiculement vides est une caricature de ce qu'est ou devrait être une droite politique sérieuse, si tant est qu'elle ait jamais existé, du moins dans notre pays. Ce constat est bien sûr valable pour la gauche que l'on dit, à tort, pourvu du cerveau faisant cruellement défaut à son jumeau.
Évidence métaphysico-polémique ensuite : la critique littéraire est de droite ou n'est pas, puisque l'intelligence (et la sensibilité) sont de droite, comme le prouvent si besoin en était les citations colligées ci-dessous. Sont de gauche en revanche l'esprit de sérieux, la ridicule, et lourde, et manichéenne volonté de faire rentrer les textes, le plus de textes possible, dans des petits schémas dont la monotonie poussive n'a d'égale que la prétention à rendre compte d'un réel (en fait, l'épuiser) qui les déborde bien sûr de toutes parts. Qu'ils soient actantiels, psychanalytiques, deleuziens, foucaldiens, structuralistes, déconstructionnistes et j'en oublie, tous ces petits mécanos rouillés avant même d'avoir servi se prétendant impartiaux voire scientifiques, dans le meilleur des cas, n'apaisent que les curieuses démangeaisons affligeant leurs auteurs plutôt qu'ils ne sondent les profondeurs de l'écriture, acte souverain, miracle anodin ou absolu.
La critique de droite est buissonnière, partiale, passionnée, politique au sens noble de ce terme, métaphysique, verticale, essentielle, religieuse (et non point, horreur absolue : apologétique) même lorsqu'elle se prétend débarrassée de tout horizon transcendant. Le monde est bourré d'idées chrétiennes devenues folles ou demeurant, parmi nous, incognito. Que l'on me montre les ouvrages de l'athée le plus conséquent (Spinoza ? Nietzsche ?) et je saurais bien y découvrir quelques tenaces traces de l'Infâme qui ne cesse de hanter sa pauvre cervelle et étaler, sous les anathèmes et la critique radicale, une piété s'exerçant à vide qui n'est qu'une forme retournée de l'ancienne, l'abolie prétendument !
Cette critique qui n'est évidemment que fort peu pratiquée dans notre pays affirme que la littérature, avant d'être un texte, un hypotexte ou un méta-palimpseste qu'il s'agirait de dérouler à tout prix, de raboter drastiquement ou d'allonger sur un divan afin d'en tamiser les ridicules petits secrets, est un mystère : un mystère ne se force point mais se dévoile. Un mystère s'auréole de présence (même enfuie selon Walter Benjamin) et de respect, là où le secret se contorsionne en prenant la pose de l'idole.
Elle prétend, cette critique de droite ou idéale, davantage explorer des singularités (quitte à ne point dissocier les écrits de leur auteur, puisqu'elle s'adresse à l'homme) qu'établir de grandes théories sur la littérature considérée comme une entité souverainement hétérogène à notre condition. La littérature, depuis au moins un siècle et bien sûr dans ses manifestations les plus dignes, s'est écrite devant le bourreau pour paraphraser Paul Gadenne, pas devant un parterre d'universitaires grisâtres. Si le démon de la théorie et du grand ensemble ronge les cervelles de gauche, c'est l'urticaire de la liberté qui afflige le critique idéal : la littérature n'existe pas, les livres oui, puisqu'elle est absolument conditionnelle, encharnée à notre condition. Elle vise l'essence certes, mais uniquement traduit par l'unique, l'individu et l'individuel, mieux : incarné par ceux-ci, non point le mécanisme, la grosse machine ou la théorisation plus ou moins loufoque mise en pratique, laquelle ne donne, dans les cas les plus réussis, rien de plus que du Zola et du Sartre.
Conséquence immédiate de ces deux caractéristiques, et conséquence douloureuse puisqu'elle est ostracisante et apodictique : qu'il s'agisse de la presse (c'est déjà fait) ou de la blogosphère (ça l'est plus ou moins, fort heureusement), de rigoureuses mesures sainement prophylactiques vont être prises de ce pas à l'encontre du pestiféré que je suis. Ladite critique littéraire ne pourra donc s'exercer ailleurs que sur la Toile, ou par le biais de quelques éditeurs courageux (dits de droite comme de gauche) et revues plus ou moins confidentielles et bien évidemment pas dans les colonnes aussi consensuelles que ridicules d'une presse à grand tirage dont le rafiot conduit par quelques galériens de la pensée et du verbe a depuis des lustres viré à bâbord (toute)...

Nda
Les images ci-dessous, représentant des plantes hautement toxiques pour mes lecteurs de gauche (le simple fait de les regarder peut même provoquer des hallucinations durables), voire incommodantes pour mes lecteurs de droite sont toutes extraites de mon exemplaire personnel (au titre abrégé) du Commentarius de Praecipuis Divinationum Generibus, in quo a prophetiis divina auctoritate traditis, et physicis praedictionibus, separantur Diabolicae fraudes et superstitiosae observationes, et explicantur fontes ac causae physicarum praedictionum, Diabolicae et superstitiosae confutatae damnantur..., de Gasparo Peucero (Wittebergae, 1553).

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«[…] plus aucun des termes n’avait de sens : gauche, droite, république, démocratie, etc. Sens qu’il va s’agir maintenant de réinvestir; et pour marquer le coup, paralyser le temps qu’il faut, et que dégagent les clowns fatigués, et aussi exsangues que les mots qu’ils ont dans la bouche.»
Mehdi Belhaj Kacem, La chute de la démocratie médiatico-parlementaire (Sens & Tonka, 2002), pp. 82-3.

«On n’apportera quelque clarté dans la confusion des querelles françaises qu’en rejetant ces concepts [droite et gauche] équivoques. Qu’on observe la réalité, que l’on se donne des objectifs, et l’on constatera l’absurdité de ces amalgames politico-idéologiques, dont jouent les révolutionnaires au grand cœur et à la tête légère et les journalistes impatients de succès.»
Raymond Aron, Préface à L’Opium des intellectuels (Hachette Littératures, coll. Pluriel philosophie, 2002), p. 11.

«Les idées de droite, exclues de la politique, rejetées dans les lettres, s’y cantonnent, y militent, exercent par elles, tout de même, un contrôle, exactement comme les idées de gauche le faisaient, dans les mêmes conditions, au XVIIIe siècle, ou sous les régimes monarchiques du XIXe siècle.»
Albert Thibaudet, Les Idées politiques de la France (Stock, 1932), p. 32.



«Bernanos : comment ne pas dire un mot de cet homme à qui je dois tant ? Oui, un seul mot, de lui. Alors que la droite le haïssait, depuis qu'il avait dénoncé les vainqueurs de la guerre d'Espagne, la gauche pensa naturellement qu'elle pouvait lui ouvrir les bras lorsqu'il revint en France en 1945. Les vainqueurs n'étaient pas les mêmes, mais la victoire avait la même odeur d'épuration qu'il avait respirée quelques années plus tôt aux Baléares. Il repoussa les avances. Comme on s'étonnait de ce (supposé) nouveau demi-tour: «entre temps, dit-il, ce n'est pas moi, c'est le mensonge qui a changé de répertoire.»
Voilà de ces mots qui fondent l'honneur d'être homme, et valent dix tonnes de morale !»
Pierre Gardeil, Quinze regards sur le corps livré (Ad Solem, 1997), pp. 301-2.

«Voici notre parti. Il n’est pas avec les hommes de droite qui pensent (sciemment ou non) à leurs portefeuilles, à leurs Conseils d’administration, à cent choses que le matérialisme corrompt essentiellement. Il n’est pas avec les hommes de gauche soucieux d’autres matérialismes à satisfaire : ceux des électeurs […]. Nous ne sommes ni avec les cadres glacés de la droite, ni avec la haine du christianisme qui siège à gauche. Mais pour autant nous ne sommes pas avec ceux qui se servent de la souffrance humaine comme d’un tremplin politique, ni avec ceux qui agitent le Drapeau et le Crucifix pour couvrir de futurs Panamas et de nouveaux Oustrics.»
Jean de Fabrègues, Revue du siècle, n°11, mars 1934, p. 5.

«C’est moins 1789 qui crée l’opposition droite/gauche, que les dix années suivantes qui, au travers d’expériences confuses et souvent mal comprises, installent un cadre de pensée dont la dichotomie n’est à peu près établie qu’en 1797-1799 seulement.»
Jean-Clément Martin, Contre-Révolution, Révolution et Nation en France 1789-1799 (Seuil, coll. Histoire, 1998), p. 303.



«S’il est vrai, comme nous l’avons observé pour la droite orléaniste et le bonapartisme, que la droite est en général formée de traditions de gauche qui sont passées à droite, le moment ne serait pas venu en 1954 ou plus tard, d’enregistrer le passage à droite de nouvelles tendances ?»
Jules Monnerot, La droite, la gauche et la logique de monsieur Rémond, in Inquisitions (José Corti, 1974), p. 51.

«Seraient de gauche, du point de vue de la trans-histoire et de l'esprit, ceux qui pensent que le monde est tel qu'il apparaît, qu'il n'y a pas d'«autre monde». La droite, au contraire, ne verrait dans ce monde qu'un passage, une sorte de figure chiffrée d'un autre monde, invisible, hors d'atteinte.»
Dominique de Roux, N'est pas de droite qui l'on pensait, in L'ouverture de la chasse (L'Âge d'Homme, coll. Mobiles, 1968), p. 147.

«Dans nos sociétés occidentales, soixante ans après la chute de Hitler et Mussolini, le fascisme relève de l’hallucination. Mais l’antifascisme – figure de propagande mise au point par les communistes – reste efficace puisqu’il sert à intimider une droite intellectuellement dominée par la gauche.»
Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel (Perrin, coll. Tempus, 2004), p. 259.

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«Être de droite, non par conviction bon marché, pour des visées vulgaires, mais de tout son être, c’est céder à la puissance supérieure d’un souvenir, qui s’empare de l’être humain, et pas tant du citoyen, qui l’isole et l’ébranle au milieu des rapports modernes et éclairés où il mène son existence habituelle. Cette pénétration n’a pas besoin de la mascarade abominable et ridicule d’une imitation servile, ni qu’on aille fouiller la brocante de l’histoire du malheur.
Il s’agit d’un acte de soulèvement autre : soulèvement contre la domination totalitaire du présent qui veut ravir à l’individu et extirper de son champ toute présence d’un passé inexpliqué, d’un devenir historique, d’un temps mythique. À la différence de l’imagination de gauche qui parodie l’histoire du Salut, l’imagination de droite ne se brosse pas le tableau d’un royaume à venir, elle n’a pas besoin d’utopie, mais elle cherche le rattachement à la longue durée, celle que rien n’ébranle, elle est selon son essence souvenir de ce qui gît au fond de nous, et dans cette mesure elle est une initiation religieuse ou protopolitique. Elle est toujours et existentiellement une imagination de la Perte et non de la Promesse (terrestre). C’est donc une imagination de poète, depuis Homère jusqu’à Hölderlin.»
Botho Strauss, Le Soulèvement contre le monde secondaire (L’Arche, 1996), pp. 69-70.

«L’homme de droite – quand droite a quelque chose à faire avec rectitude – est un homme en marge.»
Ibid., p. 70.

«Sans grande différence, elle [la gauche] est dans les cercles intellectuels publics, ces esprits avertis et contrits, gardiens de la conscience qui utilisent la station verticale essentiellement pour accéder au micro ou à la première estrade venus, et à présent s’acharnent, tous autant qu’ils sont, à l’effort désespéré de procéder à une conjuration par des moyens rationnels, comme s’ils visaient à obtenir, du moins pour eux-mêmes et pour leurs discours, cette autorité magique et sacrée qu’en tant que gardiens bien droits ils combattent avec la dernière énergie.»
Ibid., p. 71.



«Cependant, à des époques où se trouve déjà perdu ce qui ne devait pas l’être, déjà détruit, ce n’est pas conservateur qu’il s’agirait d’être, mais bel et bien réactif, voire réactionnaire
Renaud Camus, Conservateur, conservatoire, in Etc. Abécédaire (P.O.L), 1998, p. 53.

«Le désespoir de l'homme de gauche est de combattre au nom de principes qui lui interdisent le cynisme.»
E. M. Cioran, Joseph de Maistre. Essai sur la pensée réactionnaire, in Exercices d'admiration (Gallimard, coll. Arcades, 1995), p. 37.

«Toute sagesse et, à plus forte raison, toute métaphysique, sont réactionnaires, ainsi qu'il sied à toute forme de pensée qui, en quête de constantes, s'émancipe de la superstition du divers et du possible.»
Ibid., pp. 32-3.



«Dans un temps où tout se détruit, le beau nom de «conservateur». Voire : dans un temps où tout furieux court à la ruine, le fier nom de «réactionnaire».
Jean Clair, Relativité, in Journal atrabilaire (Gallimard, coll. L’Un et l’Autre, 2006), p. 133.

«En effet, même si elle n’est ni nécessité, ni caprice, l’histoire, pour le réactionnaire, n’est pourtant pas une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l’homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont des vestiges, sur le sable labouré par la lutte, du corps de l’homme et du corps de l’ange. L’histoire selon le réactionnaire est un haillon, déchiré par la liberté de l’homme, et qui flotte au vent du destin.»
Nicolás Gómez Dávila, Le réactionnaire authentique, in Le Réactionnaire authentique (éditions du Rocher, coll. Anatolia, 2004), p. 21.

«Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles.»
Ibid., p. 23.



«[…] la méthode employée a eu pour résultat de faire apparaître un certain nombre d’auteurs réputés pour leur « profondeur » […] sous un jour quelque peu moins imposant et parfois même franchement comique. Il s’agit là d’un effet non voulu, mais je ne saurais dire que je le déplore.»
Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Fayard, coll. L’espace du politique, [1991], 2006), p. 262.

«À quelqu’un qui est à ce point persuadé du caractère inéluctable de tout déclin, de toute perte, l’idée de réaction ne peut même pas venir. Si un tel individu ne sera jamais réactionnaire, il sera par contre, et tout naturellement, conservateur. Il considérera toujours qu’il vaut mieux conserver ce qui existe, et qui fonctionne tant bien que mal, plutôt que se lancer dans une expérience nouvelle.»
Bernard-Henri Lévy/Michel Houellebecq (celui qui, ici, s'exprime), Ennemis publics (Grasset/Flammarion, 2008), p. 119.

«Mais les idées réactionnaires, inégalitaires, hiérarchiques, contre-révolutionnaires étaient devenues tellement contraires à l’esprit du temps qu’un certain «marranisme» marqua pour longtemps les intellectuels qui leur restaient fidèles contre vents et marées.»
Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre (Seuil, coll. La république des idées, 2002), p. 53.

«L’intelligence est réactionnaire.»
Jean de Fabrègues, Roger Magniez, Raymond Damien, Jean Le Marchand, etc., Manifeste, in Réaction, n°1, avril 1930.

«L'homme métaphysique est par nature réactionnaire.»
Dominique de Roux, Immédiatement (L'Âge d'Homme, coll. Mobiles, 1980), p. 85.

«J'avoue que je suis à cet égard ce qu'on appellerait un réactionnaire, car je crois que la morale comme force constructive est impossible sans religion, sans quelque puissance qui dépasse la pure raison. La morale laïque est une morale fondée sur la seule raison. Je ne crois pas en cette possibilité. C'est une illusion complète des philosophes, sans parler des sociologues.»
Gershom Scholem, Fidélité et Utopie. Essai sur le judaïsme contemporain (Presses Pocket, coll. Agora, 1992), p. 52.

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