Apnée de René Ehni ou la plongée dans les eaux profondes de la langue (16/06/2009)

Crédits photographiques : Smiley N. Pool (Houston Chronicle).
«On bénit l’homme pour ses acquisitions, mais on devrait le fusiller pour ses pertes.»
René Ehni, Apnée.


Lisant le bel hommage (une langue, immédiatement volubile, inventive et cinglante) que René Ehni a consacré à son ami récemment mort, l'éditeur Christian Bourgois, je me dis qu'Internet, cette proliférante extension du On, ne sert décidément que les intérêts des pornographes, des publicitaires, des journalistes et des bavards de tout calibre, ces quatre catégories, non exhaustives comme il se doit, n'en constituant très probablement qu'une seule, celle des imbéciles que la grande charité de Georges Bernanos lui faisait en fin de compte considérer comme des enfants humiliés.
Cette charité, je n'étonnerai personne en affirmant qu'elle me fait cruellement défaut.
Il faudra bien que l'on finisse par comprendre qu'écrire, sur du sable, du papier ou derrière un écran est une guerre : contre soi-même, affirmeraient les petits prosateurs s'inspirant de métaphores jaunies et vaguement djihadiques. Contre les autres surtout, contre ce qu'ils incarnent.
Cette charité est celle de René Ehni (que François Miclo de Causeur, qu'il en soit remercié, m'a fait découvrir) lequel, dans ce petit livre foudroyant, Apnée qu'il faut bien évidemment lire d'une seule traite, en retenant sa respiration, convoque les morts (1) et pas seulement son ami éditeur, la nature icône de Dieu (2), la langue qui est trace du Verbe et, hissée à une telle puissance, un peu plus que trace du Verbe, musique ou, pour le dire ironiquement avec Ehni, miousik : «Une Sonate [de Ravel]. Je n’y vois nulle trace de lager. Bach, je l’entends au lager, que voulez-vous. Je trouve les rabbis de l’État d’Israël extravagamment sages qui refusent de voir les futaies abominables de Wagner s’animer en bois des pendus» (p. 14).
Une écriture qui tisonne, qui martèle la langue française, qui la rougit (3), une écriture traduite seulement de lui-même, de René Ehni (4) ? J'en doute, la strate est infiniment plus profonde où Ehni, comme un Guy Dupré, comme tout grand écrivain, va puiser son eau trouble, qu'il s'agira de purifier, en tenant compte d'une seule nécessité intérieure, la vôtre, pas celle de vos lecteurs : «Lorsque le divin apôtre Paul à Athènes veut aux penseurs de la vie parler de la Résurrection des corps, ils lui crièrent : «On t’écoutera une autre fois» et ils se perdirent dans la foule. Sur bien des mystères de la foi achoppait le «théologien hellène», comme les théologiens grecs chrétiens l’appelaient. Mais voilà que le Christ ouvre un passage : «J’attends la résurrection des morts et la vie des siècles à venir.» L’essentiel du pur amour» (p. 52).
Amour qu'il est impossible de confondre, pour Ehni, avec une quelconque bassesse intellectuelle, une trouille de l'âme et du corps qui flanche parce que seule une chair privée de vie le soutient. Amour au contraire qui est acceptation du jugement et plongée dans un tuf primordial qu'il nous est impossible de sonder réellement, mais qui constitue néanmoins la source que les grands artistes cherchent sans relâche, dans laquelle, du moins le temps d'un livre, ils chutent, pour le dire avec Albert Camus qui faillit bien se perdre dans les dédales de la ville infernale où officie son terrifiant et ironique juge-pénitent : «Mais, juge miséricordieux, sauve-moi, dans ton amour. Tout cet oppressant tableau de la crainte du Jugement semble complètement disparu dans l’opinion publique. C’est terriblement refoulé mais on voit, lorsqu’on marche dans la ville, des avocats qui courbent le dos sous leur conscience vendue, des architectes qui ont honte de maçonner, des pédagogues, des notaires, des agents de change qui ont honte, des politiques qui chient la honte. Parlez-leur du Jugement Dernier, ils s’enfoncent dans la bouche de métro et sur le quai ils savent que leur dernière heure est venue… La culpabilité est générale et personne n’en sait rien» (p. 67).
Non. Quelques-uns savent que la culpabilité est générale, et c'est d'ailleurs pour cela qu'ils écrivent.

Notes
(1) «C’est au vivant de porter l’ami mort dans cet espace empli de brumes et de brouillards où toute relation est bannie. Si nous ne portons pas les morts, ils n’arriveront jamais», et […] «j’étais prédestiné à vivre avec les morts», René Ehni, Apnée (Christian Bourgois, 2008), p. 36 et 50. Toutes les pages entre parenthèses renvoient à cette édition.
(2) «Il y a pas que Pascal qui tombe en un effrayant puits lorsqu’il quête les étoiles – la création encore appelée nature ou miousik comporte l’effroi de la révélation. Là, l’homme Pascal pense plus loin que son ombre. C’est un choix», p. 16.
(3) «Les nuages sont rouges comme sous le pas de Dieu qui vient», p. 17.
(4) «Je me traduis de moi-même. De la lave teutonique j’édifie un menhir», p. 78.

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