La chanson d'amour de Judas Iscariote devient un livre (28/07/2009)

Antoon Van Dyck, La capture de Jésus, 1618-20, Musée du Prado, Madrid.

«Jésus lui dit : Judas, tu trahis le Fils de l'homme par un baiser ?»
Évangile selon Luc, 22, 48.

Bref historique d'un manuscrit parmi tant d'autres.

J'ai commencé à écrire mon texte il y a quatre ou cinq années, je ne sais plus vraiment, presque d'un jet, comme le long monologue d'un des frères du personnage du sous-sol de Dostoïevski, sans idée précise de l'orientation que j'allais donner à mon texte. Judas ? Il s'imposait comme une évidence, puisque mes longues recherches dans les textes démonologiques, et bien évidemment la lecture des textes sacrés, m'avaient fort rapidement fait croiser la figure, tour à tour sombre, chafouine ou désespérée, du Traître le plus célèbre du monde.
Plusieurs éditeurs dont j'ai fort heureusement oublié le nom, contactés par mes soins, ont refusé mon texte. Lettre type, dans le meilleur des cas, affublée de quelque phrase sur la double circonstance malheureuse tenant au fait que mon texte était incontestablement de grande qualité mais que, hélas, aucune collection ne pouvait l'accueillir du fait de ses particularités évidentes, voire de son absence de particularités évidentes, allez donc comprendre...
Je ne sais plus quel fut l'ami (Matthieu Baumier ?) qui me conseilla de l'envoyer à Michel Surya. Je ne résiste pas au plaisir de redonner la réponse qu'il me fit après avoir lu mon texte, réponse d'une stupidité pétrifiante d'idéologue moisi :

«Paris, le 20 mars 2006.

Cher monsieur.

J’ai reçu et lu votre Chanson d’amour de Judas Iscariote. La première chose dont je m’étonne, c’est que vous ayez pu songer à me l’adresser. Je peux former cette hypothèse : que vous ne sachiez pas qui je suis, ce que j’écris et ce que je publie (la revue et la maison d’édition Lignes). Mais cette hypothèse tient mal : il semble en effet que vous soyez au courant de tout. Cette autre hypothèse se proposerait alors : vous le sauriez mais vos préventions politiques pèseraient moins que l’amour que vous avez de la littérature. Je peux d’autant mieux l’imaginer que je ne pense pas autrement. Et vous auriez pu penser que je réagirais de même.
Cela ne nous aide guère cependant : mes amis, ce que je défends (politiquement du moins), ce que j’écris et pense moi-même incarnent tout ce que vous invectivez à longueur de blog. Et inversement, ce que vous défendez est ce contre quoi tout en moi s’insurge.
Alors ? Alors je ne publierai pas votre livre. C’est dommage, parce qu’à quelques minimes détails près, c’est le plus souvent un très beau livre que vous avez écrit et que j’ai lu. Je le dis d’autant plus volontiers que Judas est une figure qui m’intéresse au plus haut point et que je ne peux être, à son sujet, qu’extrêmement exigeant.
À ce très beau livre, je souhaite un éditeur que n’arrêtent pas les considérations qui m’arrêtent et dont je me devais de vous faire part.

Bien à vous.

Michel Surya».

Exit Michel Surya, comme disent les journalistes. Cette lettre, à laquelle je répondis pour le moins sèchement, me fit douter de mon texte, alors même qu'elle était au contraire plutôt élogieuse à son endroit. Je rangeai mon Judas dans quelque recoin de mémoire électronique tout en continuant de dévorer tous les livres, savants ou idiots, qui évoquaient la figure du Traître. L'histoire de Judas me fascinait, comme elle en a fasciné tant d'autres et puis je n'allais pas me laisser abattre parce que, tout en le trouvant bon (en règle générale), aucun éditeur ne voulait de mon texte !
Léo Scheer, que je rencontrai après avoir tenu, sans être payé hélas, un cours magistral de littérature et de critique littéraire sur son blog, aurait pu être cet éditeur, lui qui se targue de ne jamais s'ennuyer en faisant son métier.
Je me souviens qu'alors il me déclara deux choses, à propos de mon texte : la première, que la réponse de Surya était stupide. Il avait parfaitement raison et je salue, quels que soient les défauts de l'éditeur et nos désaccords pour le moins abyssaux quant à ce que nous entendons par le mot littérature (et conséquemment critique littéraire...), sa capacité à ne point politiser, au sens le plus stupide de ce terme, des livres qui ne sont pas forcément écrits depuis son bord, si je puis ainsi maladroitement évoquer une réalité hélas incontournable en France, alors même, bien sûr, que mon Judas ne contient pas une seule virgule je crois que l'on pourrait regarder d'un œil soupçonneux.
La seconde chose qu'il me dit fut la suivante : mon manuscrit malchanceux, qu'il m'assura avoir lu, était parfaitement incompréhensible. Il avait tort bien sûr. Quoi qu'il en fut, il n'en voulut donc pas en tant que livre et me proposa d'en agiter le chiffon rouge en ligne, dans sa collection M@nuscrits afin que, grâce aux commentaires des uns et des autres, mon texte soit... amélioré non, travaillé.
Refus net de ma part (avant d'être lu par d'autres yeux que ceux de son auteur, un livre est la chose la plus secrète existant au monde), alors même qu'il était prêt, à cette époque tout du moins, à publier l'énorme travail collectif que représentaient Les Infréquentables, un projet que je lui retirai comme je l'ai expliqué ici.
Tout récemment, Léo Scheer a écrit un commentaire sur mon refus de voir mon texte publié en ligne sur la plateforme des M@nuscrits, auquel j'ai longuement répondu. Beau joueur, il m'a souhaité bonne chance et je l'ai remercié.
Les choses, entre personnes civilisées, peuvent donc être finalement assez simples.
Demeure le fait que je n'avais toujours pas d'éditeur pour cet étrange texte, après le refus (par lettre-type) d'Allia, l'un des éditeurs les plus prétentieux et surestimés de France.
Je ne me souviens plus exactement des circonstances qui me firent évoquer l'existence de ce texte, au mois d'avril dernier, auprès de François Miclo que je contactai à propos de certain article (de l'inénarrable Jérôme Leroy il me semble) paru sur Causeur, Miclo qui me conseilla, je cite de mémoire, de ne surtout pas l'envoyer à un truc bigot (bien que le Cerf ou Desclée, selon lui, eussent été évidemment preneurs), alors que Gallimuche ou Grassimouille, ça pourrait le faire... Même la mère Cremesi, chez Flam, ajouta-t-il, précisant que le fait d'avoir Judas dans le titre était, aujourd'hui, une véritable planche de salut éditoriale...
Ah bon ? Nous verrons bien, mais je doute que le jour approche où je pourrai me prélasser sur une plage de sable fin à l'autre bout du monde, grâce uniquement à l'argent qu'un de mes livres m'aura rapporté...
Quoi qu'il en soit, François Miclo, qui a peut-être lu ce texte, ne m'a plus jamais donné la moindre nouvelle. Il est peut-être, qui sait, en train de placer ce texte chez Gallimuche, après que Richard Millet l'intransigeant en a vanté la haute tenue littéraire !
J'ai envoyé également ce texte d'une grosse soixantaine de pages, par l'intermédiaire de Nadine Straub, excellente attachée de presse au demeurant, aux éminences féminines et néanmoins quelque peu grises de La Table Ronde, puisque cet éditeur avait décidé de ne plus publier que des récits de fiction, ce qui est à mes yeux une erreur prodigieuse, si l'on tient simplement compte du riche fonds d'essais dont cette vénérable maison peut s'enorgueillir, si l'on tient compte encore du programme de la rentrée littéraire prochaine qui, hormis un texte de Lucien Suel, n'est pas franchement alléchant.
Aujourd'hui, tout le monde ou presque s'invente romancier, y compris même de petites dindes survitaminées dont les lèvres suintent encore le lait de maman et déjà la semence de leur généreux mécène. Il est tout de même, pour le moment, un tout petit peu plus difficile de s'improviser essayiste, malgré les succès de librairie d'un Michel Onfray et de tant d'autres pseudos intellectuels consanguins qui du reste n'écrivent même pas leurs propres livres (je connais quelques nègres de profession, mais qui n'en connaît point, tant la profession est florissante ! Rimbaud ne s'était pas trompé : c'est bien l'âge des mains ou plutôt, dans ce cas, des pieds !).
Je crois me souvenir que je parvins, toujours grâce aux efforts de Nadine Straub, à discuter avec la patronne de la Table Ronde, Alice Déon : notre discussion, montre suisse en main, dura exactement 47 secondes. Je vous prie de croire qu'elle ne fut pas franchement consacrée à des questions à haute valeur métaphysique. Je me demande même si j'ai eu le temps de parler de mon Jud... Désolé, non Monsieur, r'voir ! Les éditeurs, nous le savons, sont des personnes extraordinairement occupées. Le flair est un don si rare qu'il ne faut surtout pas l'abîmer à tenter de dénicher de mauvaises truffes.
Quoi qu'il en soit, mon texte, que je vais relire et amender comme il se doit (mais point trop le modifier; le texte étant vieux, il me faudrait le réécrire de sa première à sa dernière ligne, un travail que je ne veux pas faire. Les dés sont donc jetés...), sera publié par une belle maison d'édition, je l'espère en février ou en mars de l'année prochaine.
Je viens de renvoyer à l'éditeur un exemplaire paraphé et signé de mon contrat, la chose est donc faite, quoi qu'il arrive désormais, y compris les Cosaques et même l'Esprit Saint et même si d'ici là quelque nouveau couillon branché à une prise téléphonique ne nous a pas annoncé le définitif triomphe de l'édition électronique de livres devenus purs faisceaux de photons
Que ce texte difficile sur Judas ne connaisse pas les catastrophiques mésaventures de diffusion et de distribution connues par mon Maudit soit Andreas Werckmeister !, un livre bizarre et exigeant qui durant des semaines est resté tout simplement introuvable en librairies, qu'il ait même un tout petit peu de succès serait, en fin de compte, le plus beau pied-de-nez fait à celles et ceux qui n'en ont pas voulu.

Pour d'excellentes raisons bien sûr...

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, judaïsme, religion, christianisme, judas, juan asensio, françois miclo, michel surya, alice déon, éditions léo scheer, éditions allia, éditions de la table ronde | | |  Imprimer |