Une histoire politique de la littérature de Stéphane Giocanti (01/11/2009)

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Voici un livre au titre inexact (1) qui se lit vite, très vite même, il a d'ailleurs probablement été écrit tout aussi rapidement, n'est même pas inintéressant bien qu'il eût gagné à se débarrasser de quelques sottes formules typiquement journalistiques (2), d'affirmations pas franchement étayées (3), d'un aimable et peu discret népotisme (4), voire de consternantes bêtises de la plus belle eau (5). Nul ne s'étonnera que l'auteur, que je connais depuis l'un de ses premiers ouvrages publiés par Olivier Véron aux Provinciales, Les enfants de l'utopie, spécialiste de Charles Maurras auquel il a consacré une thèse puis une biographie (6) tout de même moins épaisse (mais pas plus intéressante) que l'énorme Maurras de Pierre Boutang, évoque l'auteur de L'Avenir de l'intelligence, plutôt finement et sans excessif parti-pris, ni même qu'il tente de nous démontrer que Frédéric Mistral est un des plus grands poètes que la Terre ait porté depuis Orphée. Peut-être, oui, serais-je tenté de répondre, l'attribution du Nobel (Mistral l'a reçu en 1904) ne garantissant en rien, hélas, l'excellence de l'écrivain récompensé, nous l'avons vu récemment à propos de Le Clézio...
Nous avons quand même eu de la chance que Stéphane Giocanti n'aille pas jusqu'à citer des extraits de son roman, Kamikaze d'été (Le Rocher, 2008) qui n'aura guère marqué les esprits, en tout cas pas le mien.
En revanche, et c'est là une heureuse surprise, les passages les plus intéressants de ce livre sont, étonnamment pour le fidèle maurrassien qu'est Giocanti (7), ceux qu'il consacre à Georges Bernanos, très bellement peint (même s'il est, à plusieurs reprises, salué, un peu trop facilement, comme un prophète (8)) : «Tout au long de sa vie, l'auteur de Dialogues des carmélites a subverti les catégories en cours et jusqu'à son propre camp, toujours en exil de lui-même, se portant vers le malheur des autres comme pour s'attirer une sorte de crucifixion, dont les essais forment la complainte et le pamphlet» (p. 102) et : l'attitude de Bernanos, «indépendante et farouche ne correspond pas seulement à un tempérament plein de panache. Elle s'explique encore moins par une utopie politique et religieuse, qui serait encore un moyen de céder au temps ce que Bernanos recherche dans l'éternité. Elle découle d'une théologie pénitentielle et doloriste – celle d’un flagellant espagnol – par laquelle le scrutateur Bernanos se penche sur toutes les plaies du monde. La politique n'est pas de la mystique dégénérée, elle est l'inévitable magouille de ce monde, le sinistre oubli de la charité et du pardon. Au milieu du drame politique que l'écrivain contemple en France, en Europe ou dans le monde, il recherche la Croix, le mystère de la blessure humaine, le combat avec le mal, la mort, le salut, le sang rédempteur» (p. 103).
Enfin (p. 105) : «La responsabilité qu’il a cherché à tenir par sa plume était d’ordre mystique : en rappelant que la politique constituait un lieu de perdition et de salut. Ses démesures, son exigence folle de sainteté immédiate ne sont pas des jeux littéraires, encore moins politiques, mais bien des combats avec le diable.»
On ne saurait mieux dire et ce sont ces jugements qui sauvent à mes yeux ce livre de n'être qu'une étude honnête mais sans âme, comme en paraissent des centaines par an.

Notes
(1) Puisque Stéphane Giocanti n'évoque que la littérature française, dans ce livre qui s'inscrit dans le sillage éditorial de l'étude intitulée Une histoire des haines d'écrivains sous les plumes d'Anne Kern Boquel et d'Étienne Kern. Autant dire que nous nous situons avec cet ouvrage qui ressemble à une commande et en a adopté quoi qu'il en soit l'écriture journalistique, pressée d'exposer le plus clairement possible, à quelques encablures des grandes déclarations et des belles sentences des Enfants de l'utopie comme celles-ci : «Car, fondamentalement, cette négation du Politique se confond avec l'immense oubli du pouvoir de nommer et avec le risque de faire disparaître tout enfantement amoureux et toute poésie. Nous perdons le tact, le goût et l'odorat. Les animaux politiques redeviennent des bêtes, font le choix de se rapprocher de la faute d'Adam, au lieu de la résurrection du Christ. Dans cette comédie que nous nous jouons, où le rire se plaint autant que les larmes, où nous ne faisons que répéter que un plus un font deux sans y croire tout à fait, et en s'en méfiant, nous consentons au néant sans oser l'avouer, au miroir qui répète infiniment à notre vanité que nous avons perdu notre nom» (L'Âge d'homme, coll. Les provinciales, 1998), pp. 197-8. Il faut croire que c'est l'expérience de l'enseignement, l'homme étant professeur (j'évoque ce point parce que lui-même en fait l'objet d'un chapitre de son livre) qui a appris à Stéphane Giocanti un certain sens de la modestie : «Quelle que soit l’attitude qu’il observe, jamais l’écrivain n’a l’occasion de toucher plus concrètement à la vérité sociale et politique, d’échapper à l’emprise des grands mots et aux sollicitations de sa propre idéologie, lorsqu’il en a une : comme l’écriture, l’enseignement a sa vérité objective», p. 67 de son Histoire.
(2) Ainsi : «Aujourd'hui, les écrivains explorent le passé de la France davantage qu'ils ne cherchent à en construire le futur», p. 191. Faux bien sûr, que l'on songe aux exemples d'un Maurice G. Dantec ou, bien meilleur styliste, d'un Julien Capron. Autre exemple de passage digne d'orner quelque Petite Encyclopédie portative du truisme : «Ce que nous voyons parfois en très gros chez les écrivains – et plus généralement chez les artistes – ne diffère pas beaucoup de ce que l'on observe souvent chez les autres : ignorance relative, hypothèses fragiles sur le présent, manque de prudence, goût du jugement définitif, sectarisme, autosatisfaction. L'écrivain : un humain trop humain ?» (p. 149). Notons enfin que le livre de Giocanti ne remplace absolument pas certains ouvrages nettement plus érudits qui me semblent incontournables sur la question des liens entre les écrivains et la politique, livres qu'il oublie même de citer, alors qu'ils sont directement consacrés à son sujet, tels que ceux, excellents, d'un Jean-Louis Loubet del Bayle (Les non-conformistes des années 30), d'une Jeannine Verdes-Leroux (Refus et violences. Les milieux littéraires à l'extrême-droite des années 30 à la Libération) ou d'un Jeffrey Mehlman (Émigrés à New-York. Les intellectuels français à Manhattan, 1940-1944). Stéphane Giocanti, qui décidément veut remercier tous ses amis dans son livre, n'omet pas, en revanche, de citer les essais, aussi intéressants que mal fichus, de Sarah Vajda. Beaucoup plus grave : pas un mot n'a été consacré par l'auteur à Raymond Abellio dans un essai se mêlant d'étudier les relations entre la littérature et la politique ! Il est vrai que Dominique de Roux lui-même n'a guère droit qu'à quelques mentions sans le moindre intérêt. Vous me répondrez qu'on ne peut être exhaustif. Oui, surtout quand le livre se veut tous publics...
(3) Pour écrire de Richard Millet que des ouvrages comme Désenchantement de la littérature ou L'Opprobre répondent à la bêtise par «une ironie altière» (cf. pp. 163-4), il faut soit désirer plaire à un homme d'influence, soit ne pas avoir lu ces livres apprêtés.
(4) Stéphane Giocanti salue en Fabrice Hadjadj (dont il est le parrain, ce qu'il oublie de nous dire) qui pourtant n'hésite pas à s'afficher avec Philippe Sollers, un écrivain catholique infiniment plus subversif que «tous les Sollers et les Houellebecq, cherchant à discerner la Croix dans le cœur de l'homme, à une heure où la déchristianisation se veut triomphante et où, dit-on, les religions feraient mieux de disparaître» (p. 163). Il est assez piquant de constater que, dans son livre, Giocanti n'a pas l'air de beaucoup apprécier l'inénarrable Sollers (un point que nous n'oserons jamais lui contester !) mais que, lorsqu'il revêt sa bure de patron de la revue royaliste Les Épées, il a l'air de penser (et il n'a pas tort) que le fait d'inviter ledit inénarrable écrivain sera synonyme d'affluence publique lors d'un débat.
(5) Je suis parti d'un grand éclat de rire en lisant ce que Stéphane Giocanti a eu l'audace d'écrire sur les chevau-légers de Philippe Sollers, les ridicules Yannick Meyronnis et François Haenel, à moins que ce ne soit l'inverse, je me trompe toujours, qu'il ne craint pas de surnommer «les enfants perdus de Debord et Joyce» : «Leur cri [celui de nos jumeaux] peut être rapproché de ceux de Drieu la Rochelle (Mesure de la France), de Montherlant ou d'Orwell, parce qu'ils participent à une communion d'inquiétude devant la catastrophe planétaire», op. cit., p. 266. Je conseille de toute urgence à notre auteur de relire Montherlant, Drieu ou Orwell ou bien de lire Meyronnis et Haenel.
(6) Charles Maurras. Le chaos et l'ordre (Flammarion, coll. Grandes biographies, 2006).
(7) Je soupçonne le fait que Stéphane Giocanti, assez bon lecteur de Pierre Boutang, a tenu compte de l'évolution de l'auteur de l'Ontologie du secret vis-à-vis du Grand d'Espagne.
(8) «Pour achever ce portrait, répétons que nul, surtout pas Bernanos, n’est prophète en son pays : l’histoire littéraire de la France compte peu d’écrivains d’autant de lucidité sur les hommes, les régimes politiques, les idéologies (au risque, peut-être, de navrer tout ce qu’il y a d’humain et de rationnel); sa prophétie enfonce à la fois Céline, Sartre, Malraux et Mauriac», p. 175. Parler de Bernanos en tant que prophète est une de ces trop typiques accroches dignes d'un échotier. Il y a de même quelque ridicule consommé à prétendre, en quelques mots seulement, alors que tant d'études comparées existent, que Bernanos surclasse d'autres écrivains. Un tel sujet mériterait bien évidemment bien plus qu'une simple mention, aussi frustrante que grossière.

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