Mélancolie française d’Éric Zemmour ou forces et faiblesses du conservatisme français, par Germain Souchet (15/06/2010)

Crédits photographiques : Julie Jacobson (AP Photo).

La voici donc, sous la plume de Germain Souchet qui s'était hélas fait bien trop rare sur mon blog, cette critique véritable que j'appelai de mes vœux du livre d'Éric Zemmour, justement récompensé par le Prix du Livre incorrect dans le jury duquel j'ai eu le plaisir de siéger.

Les censeurs contemporains ont tort. Ils ne devraient pas chercher à faire taire des esprits libres. Cela donne envie de les écouter et de les soutenir, car on ne peut s’empêcher de penser qu’ils ont quelque chose d’intéressant à dire. En essayant d’abattre médiatiquement Éric Zemmour, devenu le porte-voix d’un certain conservatisme français, ils ont pu mesurer l’attachement des lecteurs du Figaro magazine et d’une part non négligeable des téléspectateurs de l’émission On n’est pas couché à l’expression libre d’un des rares intellectuels médiatiques de droite. Développer une pensée parfois exigeante, toujours historiquement et littérairement documentée, et en rupture radicale avec le politiquement correct, tout en étant une figure de la télévision et de la radio, voilà bien la gageure réalisée depuis quelques années par Éric Zemmour, que d’aucuns ont pu qualifier, non sans raison, de «Rush Limbaugh français», ce qui devrait être pris comme un joli compliment. Voilà sans doute aussi la raison de la virulence des attaques qu’il subit périodiquement.
La soi-disant «affaire Zemmour» – qui n’était une «affaire» que pour le microcosme parisien qui avait décidé d’en faire une – a au moins eu le mérite de révéler la popularité du journaliste et essayiste. Elle a en revanche eu le tort d’écarter l’attention de ce qui est sans doute pour lui, homme de l’écrit, l’essentiel : son livre, poétiquement intitulé Mélancolie française. Un livre qui se veut une lecture à thèse de l’Histoire de France, depuis ses origines jusqu’à nos tristes jours. Un livre intéressant et stimulant, en général bien écrit, bien mieux, en tout cas, que nombre d’essais politiques aux phrases stéréotypées, mais un livre toutefois inégal tant sur la forme que sur le fond.
D’un point de vue formel, le manque d’unité est regrettable : aux quatre premiers chapitres qui enjambent à grands pas quatorze siècles de notre Histoire en mêlant thèse historique et récit presque romanesque, succèdent les chapitres intitulés Le Maréchal et Le Général, plus thématiques, abordant successivement les questions de la démographie, du colonialisme et de la mémoire, puis de l’opposition entre la tradition nationaliste belliqueuse et le pacifisme internationaliste – «pour parler vite», comme le dit souvent le chroniqueur quand il résume un ouvrage à la télévision –, en faisant des allers-retours entre plusieurs époques. La fin du livre est encore plus surprenante, l’excellent chapitre Le Belge apparaissant davantage comme un texte autonome, un article sur les relations complexes entre la Belgique et la France, que comme la suite immédiate de la démonstration. La conclusion, quant à elle, logiquement intitulée La chute de Rome, concentre en quelques pages l’essentiel de la pensée zemmourienne, avec toutes ses forces et ses contradictions, ou tout au moins ses faiblesses, dans un style plus analytique et moins personnel qu’au début, le texte faisant la part belle aux citations diverses (ouvrages, déclarations d’institutions, etc.) et à quantité de chiffres, au demeurant très instructifs, sur la démographie et l’absence d’intégration – plutôt : d’assimilation – des dernières vagues d’immigrés.
Mais passons au fond qui, dans un essai de ce type, demeure l’essentiel, même si l’auteur affirmerait sans doute que le style est déterminant. Le cœur de la thèse d’Éric Zemmour est que la France a été, dès l’origine, l’héritière de Rome et qu’elle n’a cessé de poursuivre le rêve un peu fou de reconstituer l’Empire romain, non en conquérant tous les territoires européens autrefois rattachés à l’Empire, mais en asseyant fermement sa domination sur l’Europe continentale. À l’appui de son intuition, il convoque de manière très convaincante la géographie, l’histoire, la politique, les arts, donnant une vision ample et large à sa réflexion, digne des essais politiques de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle – ce qu’on appelait autrefois des ouvrages «érudits». Après avoir indiqué, dans sa superbe phrase d’ouverture, que «la France n’est pas en Europe; elle est l’Europe» (p. 9), il n’a de cesse de montrer que notre pays occupe une place stratégique sur le continent, qui dès le départ lui commandait de l’unifier, à condition toutefois de se déployer pleinement jusqu’à ses «frontières naturelles», en intégrant la rive gauche du Rhin et l’Italie du Nord, comme au temps des deux empires, celui de Charlemagne et celui de Napoléon (1). L’incapacité de notre pays à tenir durablement cet espace laissa en suspens ce que l’auteur appelle astucieusement la «question d’Occident» (p. 17) qui, finalement, n’a jamais été réglée, ou plutôt l’a été négativement par l’abandon pur et simple du projet romain par le Vieux continent et sa reprise outre-Atlantique.
Que la France soit ou ait voulu être la «nouvelle Rome» ne va plus forcément de soi aujourd’hui. Zemmour rappelle que l’Empire romain fut pourtant le modèle invariable de tous nos régimes, tant des monarques mérovingiens, carolingiens et capétiens – les références à l’Antiquité culminant sous Louis XIV, comme le montrait fort bien la magnifique exposition consacrée au Grand Roi par le château de Versailles l’hiver dernier – que de la jeune République révolutionnaire puis bonapartiste. Mais surtout, l’auteur précise en quoi cette référence n’était en rien usurpée : il fut en effet de politique constante de la France de vouloir instaurer une paix durable dans toute l’Europe («l’Empire, c’est la paix», p. 14) et de faire avancer son modèle de civilisation selon le modèle impérial, avec «des armées, des routes, des codes, des administrations» (p. 60). Ce modèle se retrouva plus tard dans la façon qu’eut la France de coloniser, fort différente de celle des Britanniques, et enfin dans sa manière d’assimiler les étrangers, «à la fois hautaine et égalitaire», comme le note très justement la quatrième de couverture. Une assimilation désormais mise de côté au profit d’une «intégration» qui se veut plus respectueuse des cultures d’origine, mais qui favorise en réalité l’éclatement de l’unité nationale, comme le démontre, chiffres et études à l’appui, le dernier chapitre du livre.
Sur tout cela, il n’y a rien à redire. La réflexion d’Éric Zemmour rejoint en fait l’antique tradition nationale et l’idéal égalitaire et civilisateur des Lumières, et l’on s’étonne qu’elle dérange tant une gauche qui, arrogante, n’a de cesse de se proclamer, seule, humaniste et républicaine.
De la même façon, l’auteur livre quelques-unes de ses pages les plus convaincantes quand il oppose le pacifisme pusillanime à la volonté de puissance qui seule apporte la paix – c’est la grande leçon de la pax romana, qui ne fut pas permise par des bons sentiments mais par l’invincibilité des légions romaines – et qu’il établit une originale filiation entre la pensée fénelonienne et la politique étrangère d’accommodation poursuivie avec constance par Louis XV, Talleyrand et la monarchie de Juillet, avant de culminer en 1917. Thèse originale et presque dérangeante que celle d’Éric Zemmour dans le chapitre intitulé Le Maréchal : à rebours de l’historiographie officielle, il estime que le choix fait par Pétain d’arrêter la grande offensive de 1917, au moment où l’Allemagne était sur le point de s’effondrer, incapable de tenir les deux fronts, qu’elle avait imprudemment ouverts à l’Ouest et à l’Est, et d’attendre les renforts américains, priva notre pays de sa dernière grande victoire au printemps 17 et marqua son déclassement irréversible, déjà obtenu à prix d’or par l’Angleterre à Waterloo, à peine un siècle plus tôt. La citation du général Mangin, réhabilité au passage, a quelque chose de prophétique et d’amer, puisque, avant même la fin de la Première Guerre mondiale, il affirmait : «Avec Pétain, les Boches seront encore là en 1940» (p. 111). Thèse iconoclaste, donc, mais crédible et même convaincante, précisément en ce qu’elle s’inscrit dans une vision historique de long, voire de très long terme.
En somme, la préoccupation d’Éric Zemmour est, à travers tous ces développements, de montrer que la France n’est grande que quand elle assume pleinement sa mission civilisatrice et pacificatrice, ce qui passe par une politique de puissance complète – et non sa réduction à l’illusoire «soft power» tant vanté par les pacifistes contemporains. Sur tout cela, il n’y a décidément rien à redire.
En revanche, le raisonnement zemmourien pèche sur plusieurs points. En premier lieu, la grille de lecture opposant Rome et Carthage et croyant retrouver Carthage dans l’Angleterre puis dans les États-Unis, utilisée de façon systématique, finit par devenir schématique. Comme l’opposition très commune entre puissance maritime et puissance continentale, qui fleure un peu trop ce qu’on «nous a enseigné à Sciences-Po» (p. 139), pour détourner une citation de l’auteur. En effet, si la référence romaine paraît effectivement peu valable pour la «perfide Albion», on ne peut ignorer qu’elle est en revanche clairement et légitimement revendiquée par l’Amérique. Nouvelle République impériale, nouvelle démocratie militaire ayant à cœur d’assurer dans le monde entier la sécurité de ses citoyens, nouvelle puissance civilisatrice unifiant le monde avec sa langue, sa culture – qu’il est trop commode de réduire à l’entertainment, même s’il est, hélas, prédominant – et ses valeurs, que les conservateurs français s’échinent à ramener avec mépris au culte de l’argent, l’Amérique est incontestablement, à bien des égards, la nouvelle Rome triomphante qui impose, grâce à son armée dominatrice, une pax americana imparfaite mais durable, précaire mais réelle, dans de larges parties du monde. Zemmour préfère esquiver la question et conclure qu’après la Seconde Guerre mondiale, «la nouvelle Carthage américaine prenait le relais» (p. 107).
En second lieu, fidèle à une vision exclusivement cynique – sans que ce mot ne doive être entendu de manière péjorative – de la politique, l’auteur n’aborde jamais la question des valeurs. Ce qui n’est pas sans poser problème dans la définition de l’identité française : car qu’a-t-elle de spécifique si elle n’est que puissance civilisatrice ? De quelle civilisation parle-t-on ? Et en quoi la France se distingue-t-elle des autres nations européennes et, même, des nations d’autres continents ? Éric Zemmour effleure le sujet quand il parle du catholicisme, qui est indissolublement lié au génie national français, mais il l’évacue trop vite en réduisant la religion à une forme de politique (2). Or, s’il est évident que l’Église est souvent entrée dans des querelles de pouvoir très humaines, c’est une erreur à mon sens majeure de ne pas voir la puissance propre de la religion en général, et du catholicisme en particulier. Sa prétention à la Vérité n’est pas une manœuvre habile pour justifier une domination terrestre, elle repose sur une conviction intime et collective qu’il existe une transcendance à laquelle tout est soumis, même la sphère politique. Quand ils étaient sacrés à Reims avec l’huile de la Sainte Ampoule, les monarques de toutes les dynasties ne se pliaient pas seulement à un rite asseyant leur légitimité, mais reconnaissaient l’origine divine de leur pouvoir et donc aussi ses limites; quand il réunissait les reliques de la Passion sur le territoire de son Royaume, Saint Louis agissait aussi par simple piété chrétienne; quand Louis XIV assistait quotidiennement à la messe, ce n’était pas un acte politique, ou pas uniquement, mais aussi le révélateur de la grande foi du Roi Très Chrétien. Car la France, avant l’Amérique, avait aussi en vue d’être la nouvelle Jérusalem, en sus d’être la nouvelle Rome et même la nouvelle Athènes, ce que Zemmour pressent en écrivant que «la monarchie française s’était rêvée en lointain descendant du roi David» – sans en tirer toutes les conséquences.
Cette erreur d’appréciation en entraîne d’autres. En particulier, elle mène l’auteur à faire un contresens complet sur la laïcité. Il faut ici citer assez largement un extrait du premier chapitre du livre : «Henri IV annonce la séparation de la religion et de l’État. [Avec l’Édit de Nantes], la règle d’or était fixée : la religion doit s’incliner devant le politique; le sacré doit céder le pas devant la paix civile. Une «invention» inouïe : la loi de Dieu doit se soumettre à la loi des hommes.
[…] La France, d’instinct, retrouvait ses vieux réflexes romains d’avant le christianisme, qui acceptaient tous les dieux des peuples conquis à condition qu’ils respectassent l’autorité de Rome et de son empereur. Mais la liberté religieuse impliquait le refus des enclaves autonomes qui voudraient imposer leur loi sur une partie du territoire […].
C’est le paradoxe français. Pour instaurer cette «paix des braves» religieuse, et la liberté confessionnelle, il fallut passer par le renforcement de l’autorité royale. Seule une «monarchie absolue», avec son faste impérieux, et sa machinerie administrative naissante, pouvait imposer aux adeptes des deux confessions le respect mutuel. La sacralisation de l’État et du politique s’avéra le remède français pour mieux désacraliser l’espace public et imposer la paix à des fois belliqueuses. […]
[Pourtant], à cette époque où se constituaient les États modernes, on n’imaginait pas encore sortir de l’épure unitaire, «une foi, une loi, un roi». Lorsque Louis XIV abolira l’édit de Nantes (1685), il s’alignera sur le reste de l’Europe. C’en était fini – provisoirement – de l’exception française» (pp. 24-26).
Pourquoi est-ce un contresens ? D’abord, parce que Rome ne connaissait aucune séparation entre le politique et le religieux; pire, elle confondait les deux en une idolâtrie du pouvoir politique, qui fut un terrible facteur d’oppression, et qui explique bien davantage la décadence impériale que les soi-disant «bons sentiments» de l’Église envers les Barbares, étrangement comparés à ceux de la «religion des droits de l’Homme» à la fin de l’ouvrage (p. 224). Le christianisme vainquit au contraire durablement cette idolâtrie, libérant ainsi l’homme antique de l’asservissement à un État justement sacralisé, et sauvegarda l’héritage romain et sa puissance civilisatrice, son modèle administratif et juridique. Néanmoins, si le christianisme fut le premier à séparer l’ordre politique et l’ordre religieux, il affirma toujours que le premier était soumis au second. La distinction entre politique et religion ne signifie pas la séparation étanche entre les deux, contrairement à ce que semble penser l’auteur. Car si l’État est athée, il est en fait religieux par la négative. Au demeurant, l’Édit de Nantes, loin d’être l’ancêtre ou le préfigurateur de la laïcité à la française, fut simplement un «traité de paix», comme le note justement Michel de Jaeghere dans son éditorial du Figaro hors-série consacré au bon roi Henri, qui fut accepté par nécessité dans un pays exsangue, mais qui ne signifia pas le renoncement de la monarchie à défendre ultérieurement l’intégrité de la foi catholique. Les règnes successifs de Louis XIII (3) et Louis XIV le démontrent largement. Établir une filiation entre l’Édit de Nantes, qui tente d’apaiser deux camps chrétiens ayant tous deux la prétention de régir l’espace public, et la laïcité, qui nie la légitimité de la religion à s’exprimer dans ce même espace public, est assez curieux. En fait, elle révèle qu’Éric Zemmour commet la même erreur que de nombreux et authentiques républicains de droite, qui croient sincèrement mais naïvement que la laïcité fut portée comme une valeur «positive», quand elle ne fut jamais rien d’autre que le cache-sexe rhétorique d’un anticléricalisme militant, idéologique et belliqueux, qui tomba le masque dès la Révolution française et sa tentative de soumission totale de l’Église au pouvoir républicain (4), et qui poursuivit son œuvre de déchristianisation violente au début du XXe siècle. La loi de 1905, aujourd’hui présentée comme une loi de concorde nationale, fut en réalité une ultime déclaration de guerre au catholicisme, comme le rappelait utilement Jean Sévilla dans son livre Quand les catholiques étaient hors la loi, qui imposa de force un athéisme d’État (5). Dès lors, il n’est pas étonnant de constater que l’immense majorité de la gauche «laïcarde» est prête à toutes les concessions face à un Islam conquérant, ce qui laisse le plus souvent Éric Zemmour et quelques autres héritiers du rationalisme des Lumières incrédules – sans mauvais jeu de mots.
La question des «valeurs» étant assez largement laissée de côté, Mélancolie française finit aussi par tomber dans un autre travers du conservatisme français, qui est de considérer que le modèle social bâti après la Seconde Guerre mondiale, et hérité du programme d’inspiration socialiste du Conseil National de la Résistance, est conforme au génie national français, qu’il se confond avec son identité, alors qu’il apparaît en fait largement comme une construction idéologique très récente.
En effet, si on ne peut qu’être d’accord avec l’auteur quand il critique les effets niveleurs de la mondialisation et l’excessive marchandisation de notre société, il est plus difficile de le suivre quand il prête au «capitalisme» la volonté d’abattre les nations et de favoriser l’immigration ou quand il écrit, par exemple, que «très habilement, le capitalisme consumériste mondialisé utilisa les changements culturels apparus à la fin des années 1960» (p. 233), dotant ainsi un système économique d’une conscience et d’une volonté propres, avec des intentions malignes qui plus est. En cela, Zemmour rejoint l’analyse marxiste classique, ce dont il ne se cache pas, citant à plusieurs reprises le penseur allemand et reprenant notamment les concepts très usés «d’armée de réserve du capitalisme» et de «baisse tendancielle du taux de profit» (p. 232). Or, il me semble qu’invoquer Marx, c’est commettre une double faute : une faute d’analyse, d’abord, car la plupart des théories marxistes se sont avérées inexactes – le capitalisme n’étant pas encore mort d’une concentration excessive, qui, paraît-il, le menaçait pourtant déjà à la fin du XIXe siècle; une faute de proposition, ensuite, car on sait très bien que les remèdes marxistes ont conduit aux pires régimes d’inégalités qui soient, ce qui, du coup, fait douter de la validité du diagnostic. Le problème insurmontable en effet, tant de l’analyse que des préconisations de Karl Marx, réside dans son approche strictement matérialiste de l’Histoire et de la quête de bonheur des Hommes.
En reprenant ne serait-ce que le cadre de pensée marxiste, Éric Zemmour s’égare ainsi inévitablement, car il ne voit pas que le mal n’est pas le mercantilisme, mais le matérialisme mercantile, et qu’on ne peut surmonter ce mal qu’en remettant au cœur de nos sociétés des valeurs spirituelles et morales. Plus de dirigisme, plus de protectionnisme, plus de régulations ne résoudront rien, tant que la préoccupation du monde restera matérialiste. Ce n’est pas la liberté économique qui provoque des ravages, mais la liberté économique dans un monde qui a perdu ses valeurs et use mal de cette liberté. Certes, le matérialisme voit ses forces décuplées par la puissance sans commune mesure de l’argent, des réseaux mondialisés et du recul des structures traditionnelles. Mais ce n’est pas la liberté qui est en cause. Au contraire, on peut même penser que la sacralisation excessive de l’État, le renforcement extraordinaire de son rôle et de ses instruments de contrôle tout au long du XXe siècle, et notamment au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, n’ont fait qu’aggraver les choses. C’était d’ailleurs le sens de la critique traditionnaliste, maurassienne ou même barrésienne (qu’on songe aux Déracinés, notamment), qui considérait que l’État moderne, par le biais d’une politique volontariste d’uniformisation de ses citoyens, avait progressivement asservi un pays autrefois «hérissé de libertés» et permis l’émergence de l’individu moderne dépourvu de tout ancrage, de toute culture, et, finalement, de toute capacité de résistance aux forces matérialistes du marché.
Au demeurant, l’idée selon laquelle l’horizon indépassable de la politique publique serait d’assurer une égalité sociale par le biais de systèmes de redistribution massifs n’était même pas celle d’une grande majorité de la gauche au début du XXe siècle. La majorité parlementaire opportuniste de centre gauche de la IIIe République restait relativement méfiante vis-à-vis de l’État central, recherchait la confiance des milieux d’affaires – le gouvernement Herriot ne tomba-t-il pas face au «mur de l’argent» ? –, et conduisait une politique économique tout à fait libérale, avec une imposition faible, un strict équilibre budgétaire, et une place boursière qui rivalisait largement avec celle de Londres (6). Ce n’est finalement qu’après 1945 que la majorité politique conjoncturellement marxisante – avec un PCF et une SFIO surreprésentés au lendemain de la Libération, sans doute pour de mauvaises raisons, soit dit en passant – a réussi à imposer cette idée, trouvant des alliés objectifs et inattendus chez les gaullistes, et profitant du besoin temporaire de notre économie d’être dirigée en vue de sa reconstruction. Ayant rapidement investi l’école, l’université et le milieu des intellectuels dans les années 1950, selon la méthode très éprouvée de l’entrisme idéologique de tous les partis communistes européens inféodés à Moscou, le courant marxiste put à loisir transformer un consensus politique d’un instant donné en «modèle social français» trouvant ses racines dans la politique «colbertiste», ce qui, quand on y pense, est une vaste plaisanterie (7).
Dès lors, on ne voit pas ce que la poursuite de l’égalité sociale aurait de spécifiquement français, étant en fait spécifiquement socialiste, et on voit encore moins pourquoi le libéralisme serait un produit d’importation anglo-saxon qui viendrait dégrader notre identité. Au contraire, la bonne manière de remettre la France sur le chemin de la prospérité et du «développement humain intégral», pour employer l’expression de Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate, me paraît être de combiner un libéralisme économique décomplexé mais aussi pragmatique – les États-Unis eux-mêmes ne se privent pas de défendre leur industrie nationale quand elle est menacée – et un retour à des valeurs spirituelles, naturellement d’inspiration chrétienne, capables d’éduquer la liberté pour qu’elle ne perde pas dans un matérialisme asservissant et dans le règne désastreux de l’Argent-Roi. Seules ces valeurs, d’ailleurs, peuvent donner un nouveau souffle à des structures aujourd’hui affaiblies tant par les tenants du matérialisme mercantile que par l’idéologie relativiste, féministe et laxiste héritée de mai 68. C’était, en principe, le sens profond du projet politique de Nicolas Sarkozy en 2007, lui qui avait centré sa campagne de l’entre-deux tours sur la question des valeurs, précisément, en citant expressément parmi ses modèles le regretté Jean-Paul II. Que le président de la République, une fois élu, ait mené la politiquement exactement inverse de celle attendue – avec un mélange de néo-dirigisme et la poursuite des politiques de gauche sur le plan sociétal conduisant, par exemple, à une énième réforme du mariage allant dans le sens de la banalisation du divorce – ne discrédite pas le modèle, bien au contraire.
En somme, Mélancolie française résume bien les forces et les faiblesses du conservatisme français aujourd’hui. Ses forces sont de poser un constat lucide sur la dégradation du sentiment national, avec la perte très nette de la volonté de puissance de la France, sur le drame de l’affaiblissement des structures traditionnelles et enfin sur le relativisme culturel et éducatif, qui, tous ensemble, expliquent que la «romanisation […] s’essouffle», que «la francisation, comme disait le général de Gaulle, […] reste en panne», et que «la France risque de redevenir cet agrégat institué de peuples désunis que décrivait Mirabeau à la veille de la Révolution française» (p. 251). En somme, que la France, comme Rome bien avant elle, cette Rome dont elle se voulait l’héritière, soit entrée dans une lente décadence démographique, économique, politique et morale. Mais la faiblesse de ce même conservatisme est de chercher des remèdes dans des principes forgés en différentes époques par la gauche – la laïcité, dont on a dit qu’elle n’était qu’un anticléricalisme; le modèle social, dont on a dit qu’il n’était qu’un projet socialisant – pour, justement, arracher la France à son triple héritage – et donc à sa triple vocation – grec, romain et chrétien, que le général de Gaulle, encore lui, rappelait dans une phrase devenue aujourd’hui imprononçable (p. 247).
À l’individu moderne réduit à l’état de consommateur, il ne faut donc pas opposer l’État, mais plutôt la personne, libre et capable de faire des choix en raison, car riche de son Histoire, de sa culture et de son ancrage national et familial. Il faut restaurer la transmission de valeurs et du savoir que notre patrie a accumulé au fil des siècles. Mais cela, l’État seul ne peut et même ne doit le faire. C’est pourquoi le conservatisme doit se doubler d’un vrai libéralisme politique et économique. Car il ne peut y avoir de vraie liberté sans éducation à la liberté, il ne peut y avoir de libéralisme sans conservatisme. À l’inverse, le conservatisme n’a de sens qu’en ce qu’il permet l’éducation à la liberté, et donc le bon usage du libéralisme. Loin d’un appel à la réforme permanente, que d’aucuns avaient tantôt qualifié de «bougisme», mais résistant aussi à la tentation du retour à un étatisme confortable, c’est sur ce chemin exigeant alliant libéralisme et conservatisme que la droite française doit travailler à une véritable refondation de sa pensée, afin d’affronter les défis des temps modernes et faire taire en nous cette mélancolie française qui nous a hélas gagnés.

Notes
(1) Il est amusant de constater, d’ailleurs, que les deux moments où la France porta le titre d’Empire (j’exclus volontairement le Second Empire, qui aurait dû s’appeler empire secondaire) coïncident avec son extension géographique maximale et, il est vrai, «naturelle», au sens où celle-ci correspondait naturellement à sa vocation de puissance unificatrice de l’Europe.
(2) Il est intéressant de noter que le chroniqueur d’On n’est pas couché déclarait dans le même sens, au cours d’une récente émission, que «c’est très politique, le Pape».
(3) S’il n’hésita pas à s’allier à des princes protestants à l’extérieur, Richelieu combattit résolument le protestantisme à l’intérieur : exercice d’équilibriste d’un machiavélisme total, mais illustration, en somme, de la distinction entre les intérêts nationaux, qui commandaient ces alliances, et la soumission du politique au religieux qui imposait de rétablir, en France, l’unité catholique perdue.
(4) L’auteur ne le fait pas, mais d’autres n’ont pas hésité à voir dans la constitution civile du clergé la continuation du gallicanisme monarchique : or, si on a d’un côté l’asservissement de la religion à la politique, on a de l’autre une volonté de contrôle institutionnel de l’Église en France et le seul refus de la soumission de la royauté à la papauté. La différence est de taille et c’est justement ce qui fit que jamais le gallicanisme ne dégénéra en «anglicanisme à la française»…
(5) En fait, la réconciliation nationale ne fut véritablement obtenue que par le sang versé en commun dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, mais la question resta en suspens, notamment parce que les catholiques français renoncèrent progressivement à leurs prétentions, s’avouant de facto vaincus par la politique anticléricale. La virulence nouvelle que suscite le concept de «laïcité positive», mis en avant par Nicolas Sarkozy et repris par le pape Benoît XVI lors de son voyage en France en septembre 2008, est révélateur de ce que charrie véritablement la notion de laïcité pour la gauche.
(6) Cela est très bien expliqué dans le remarquable ouvrage Le Grand méchant marché. Décryptage d’un fantasme français, de David Thesmar et Augustin Landier (Flammarion, 2007). Les deux économistes rappellent opportunément que le premier système de retraite français était un système par capitalisation, qui correspondait bien à l’esprit passionnément boursicoteur de la classe moyenne de l’époque. En réalité, la France n’a jamais rejeté qu’un des aspects du libéralisme, à savoir le libre-échange, ce qui s’explique par la structure sociale de petits propriétaires qui fut longtemps celle de notre pays. Il s’agissait donc d’une opposition par intérêt, et non idéologique ou intrinsèque…
(7) L’État parvenant alors tout juste à asseoir son autorité administrative sur l’ensemble du territoire national, après un effort multiséculaire en ce sens, on peine à imaginer comment il aurait pu contrôler ou réguler l’économie à la manière moderne !

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