Macbeth et le Mal de Stéphane Patrice (03/11/2010)

Crédits photographiques : Feng Li (Getty Images).
Rappel
Fair is foul, and foul is fair : Macbeth ou l'ontologie noire.
La démonologie dans la Zone.

412D4KxkdCL._SS500_.jpgÀ propos de Stéphane Patrice, Macbeth et le Mal (Éditions Descartes et Cie, coll. Essais, 2010).

Macbeth et le Mal est une nouvelle illustration d’une habitude typiquement française, qu’aucun autre pays ne nous envie : celle du pseudo-érudit, professeur ou universitaire commettant un guide de lecture (1) sur une œuvre qui ne l’intéresse que comme illustration, commode, de sa thèse, souvent ridicule, dans le meilleur des cas parfaitement inutile. Bien sûr, parce que deux universitaires valent mieux qu’un, c’est Blandine Kriegel, aux cours de laquelle j’assistai il y a quelques années à l’Université Lyon 3, qui a la redoutable tâche de préfacer le livre inepte dont elle ne pense que le plus grand bien, de son collègue. La proie que pourchasse Stéphane Patrice a vite fait d’être levée : Macbeth, la pièce la plus noire de Shakespeare, ne serait point si noire mais grise voire, tout bonnement, franchement rose et éclatante d'une douce lumière démocratique, les doigts de fée de l’aube trouant les épaisses ténèbres amoncelées par le dramaturge élisabéthain au-dessus de ses personnages. Ainsi, à «trop nier la part d’amour et d’amitié à l’œuvre dans la tragédie, à trop se concentrer et insister sur le couple Macbeth, voire sur le vieux général de l’armée anglaise, on a tendance à masquer sinon minorer la raison politique du théâtre, à évacuer la portée politique de la pièce et à occulter la dimension de la raison ou de l’amitié» (pp. 79-80). Le gibier traqué, qui m'a tout l'air d'être une simple bécasse, est toutefois de ceux dont l'instinct surpasse la ruse, à vrai dire de peu de ressources, de notre chasseur peu expérimenté. Du Mal, Patrice ne verra pas grand-chose. Du Bien non plus à dire vrai, à moins que nous le confondions, suivant la maigre leçon de l'auteur, avec quelque acte sublime de résistance contre un tyran que Patrice a tout l'air de confondre avec le noir Macbeth.
Sans insister trop pesamment sur le fait que Macbeth est une pièce d’autant plus noire qu’elle est bien près de noyer toute parcelle de lumière, ce qui ne signifie donc point que la lumière n’existe pas dans cette œuvre mais qu’elle est cernée de toutes parts, évoquons plutôt la thèse que Stéphane Patrice croit lire dans ce texte génial, et que sa lecture d’une profonde nullité, voire totalement ténébreuse pour le coup, nous sert sans beaucoup de fioritures : Macbeth est «ultra-conservateur» (p. 80), il n’aime guère les «racailles» et les «canailles» qu’il élimine sans l’aide d’aucun produit de nettoyage industriel et, tout personnage sorti de l’imagination de son créateur qu’il est (certes aidé d’éléments bien évidemment historiques, comme nous l’apprennent les érudits), il n’exprime pas du tout la pensée de Shakespeare lorsqu’il affirme par exemple (à l’acte V, scène 5) que la vie est un récit conté par un idiot plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien. Nous voici en terrain connu : mort de l’auteur qui n’est qu’une fallacieuse illusion censée nous cacher le solipsisme rayonnant d’un texte qui n’est, lui-même, qu’assemblage de signifiants démontables puis remontables, aptes à fournir aux petits malins autant de mécanos aux formes et couleurs les plus diverses.
Certes, Patrice n’écrit point aussi nullement que Georges Molinié, rendons-lui cet unique hommage mais enfin, c’est bien le même fatras épistémologique qui a guidé ses méditations.
Macbeth, courageux, téméraire, intelligent, colérique, envieux, assassin, époux malheureux, veuf troublé, tyran exécré, pantin trompé par les trois sorcières et leur père, le diable, est bien évidemment Shakespeare, tout comme chacun des plus grands personnages du dramaturge est celui-ci, tout comme, sans doute, chacun des plus insignifiants et fugaces de ses seconds rôles. On s’en veut de rappeler de telles banalités à notre auteur : pour rendre un personnage vraisemblable, y compris et surtout vraisemblable dans la démesure, un écrivain digne de ce nom a dû puiser en lui très profondément. Macbeth est Shakespeare, ce qui ne signifie point que Shakespeare ne soit que Macbeth. Devenons borgésien, un instant, en affirmant que Stéphane Patrice lui-même est Shakespeare, dont l’incroyable invention de langage est également grosse de tous les enfants prématurés exerçant leurs petites quenottes malhabiles sur les parois de cet Himalaya verbal que sont les pièces du grand dramaturge.
Mais Stéphane Patrice, comme le sont tous les professeurs qui commentent à la petite semaine, n’est point homme à se laisser facilement convaincre. En effet, si, fort bizarrement, Macbeth «n’est d’aucune manière le porte-parole de Shakespeare, si ce n’est pour le trahir» (p. 82), la pièce elle-même, tout comme, allez donc savoir pourquoi, La Princesse de Clèves, «n’est pas une lecture accessoire dans l’urgence politique et éthique du monde qui se dérobe. Macbeth, poursuit notre docteur en philosophie, amateur des œuvres de Foucault, Deleuze et, forcément, Derrida, est l’archétype de la rupture dont la destinée tragique peut nous donner quelques raisons, dans le désordre et les malheurs du temps, non seulement de ne pas avoir peur et de ne pas s’abandonner à l’apolitisme qui risque toujours de servir les révolutions conservatrices, mais d’espérer et de croire aux forces de l’art et de l’esprit» (p. 83). Ce commentaire est tellement ridicule, en plus d’être très passablement écrit, qu’il pourrait être appliqué à n’importe quel ouvrage d’un peu de poids ayant été publié il y a moins de quinze minutes et, s’il faut ici faire étalage d’une remarque parfaitement personnelle, je me suis surpris à méditer bien des vers de Macbeth lorsque j’ai été enfermé dans une cellule, tout particulièrement celui-ci, «And nothing is but what is not» qui évoque bien sûr le renversement du monde provoqué par le meurtre du roi Duncan, la déhiscence d’un mauvais rêve que seul la disparition de Macbeth fera crever. À défaut de n’avoir pas encore connu de Vendredi saint spéculatif ou même de grand soir où, subitement, l’esprit et le corps profondément ébranlés par la miraculeuse révélation, j’ai compris que nous vivions, nous, la France tout entière, sous la coupe d’un tyran, à défaut, donc, d’avoir subi mon choc sur la route menant à Damas, quelques mots rédigés voici plusieurs siècles par un homme dont on ne sait à peu près rien si ce n’est que c’est l’un des plus grands écrivains de tous les temps déjà passés et, probablement, à venir que n’importe quel barbouilleur se croit le droit et même le devoir de commenter, m’ont conforté dans la certitude que ce qui n’est pas, ce rien ayant pris la place de l’être, ne peut demeurer, se tenir, usurper très longtemps la place de ce qui est.
Certes, le professeur est une espèce malheureusement protégée dont la première qualité n’est pas le courage. À découvert, il détale plus vite qu’un lapin de garenne et, parce que sa complexion se moque des lois de la génétique, il est au moins aussi craintif qu’une poule d’eau. Ainsi, l’humble lecteur que je suis, qui remâche le texte shakespearien intitulé Macbeth depuis des années et qui à chaque nouvelle lecture découvre de nouveaux gouffres dans ce dernier, qui a lu tous les commentateurs que Patrice évoque avec dédain (hormis Yves Bonnefoy) et même ceux qu’il n’évoque point, comme Thomas De Quincey, ce lecteur aimant les grands travaux critiques et détestant les bluettes écrites entre deux corrections de copies, ce lecteur finalement discret, commun, banal, ne saura sans doute jamais, au-delà de la parabole naïve et sotte en quoi Stéphane Patrice aura essayé de transformer l’une des pièces les plus complexes de Shakespeare, ce que ce lamentable lecteur a tenté de nous dire et de faire dire à la pièce de Shakespeare. Affirmerait-il donc, bien clairement, noir sur blanc, que la pièce du dramaturge est une leçon de saine politique en ce sens qu’elle évoque une histoire où les justes renversent l’odieux tyran au profit d’une irénique démocratie ? Oui, il l’écrit en toutes lettres : «Après le règne du père (Duncan), la tyrannie du traître (Macbeth), la République du fils (Malcolm)» (p. 77). On se doute que le petit-fils, lui, sera tout simplement le vecteur d’un utopique paradis où la République elle-même ne sera plus considérée autrement que comme le synonyme d’un régime ultra-conservateur, peut-être même passéiste, voire, horreur inimaginable pour l'esprit de notre bon professeur d'éthique politique, affreusement réactionnaire.
Une bizarrerie, dans le livre de notre commentateur, retient notre attention. L’affirmation ci-dessus, tout de même particulièrement saugrenue, n’a-t-elle pas quelque curieuse ressemblance avec une fameuse trinité qui ne semble guère être l’horizon de pensée et de croyance de l’auteur puisqu’il n’a de cesse, tout au long de son fort heureusement petit livre, de montrer que le Mal, que le titre de son ouvrage flanque d’une majuscule et que son texte minusculise avec une belle systématicité, que ce qu’il nomme encore les «formes asilaires de l’ignorance» (p. 49), ces mêmes «forces du mal» qui ne peuvent donc s’entendre que «comme des effets théâtraux et des métaphores» (p. 27), à savoir les «sorcières», les «spectres», les «fantômes» et les «divinités», n’est pas, dans Macbeth, une thématique très riche ? (2)
Désignerait-il enfin, sans détours et indices ridicules, de quel drôle de personnage lui-même théâtral et dont la tête, allez savoir, finira peut-être sur une pique, Macbeth semble avoir été le modèle ? Non. L’homme, Stéphane Patrice, a beau avoir témoigné d’un magnifique courage, ayant bravé les sbires du pouvoir tyrannique qui nous gouverne, la menace du cachot et même la pédagogique relégation dans quelque geôle d’outre-Sibérie mise à disposition de l’État policier par le cousin russe peu avare de conseils démocratiques, Stéphane Patrice ne va point jusqu’à affirmer que Macbeth, comme d’ailleurs La Princesse de Clèves, est un texte écrit contre Nicolas Sarkozy.
Stéphane Patrice, en somme, reste discret sur ses intentions profondes, notre professeur est un modeste, un combattant de l’ombre, alors même que son essai pèche cruellement par un défaut qu’il s’est bien sûr empressé de découvrir dans d’autres lectures de la pièce de Shakespeare que la sienne. Ce très grave défaut, aux yeux de l'auteur, est la subjectivité, qu’il semble ne point pardonner à Jan Kott, auteur d’un Shakespeare notre contemporain (Payot, 1999), un livre dont le titre «indique» et «masque à la fois» une horrible vérité, celle qui a consisté à faire de l’immense dramaturge «non pas notre contemporain, mais le contemporain d’une forme de pensée propre aux années 1960, dans lesquelles le livre fut rédigé : existentialisme marqué par la violence de la Seconde Guerre mondiale et Auschwitz et expérience personnelle de l’auteur du totalitarisme des pays de l’Est» (p. 41).
Je terminerai en affirmant que je préfère, et de très loin, la si clairvoyante et fine subjectivité de Jan Kott à celle, stupide, lourde, si caricaturalement professorale qu’elle en devient comique, partisane d’une façon grotesque, si peu littéraire en fin de compte, horriblement prétentieuse de surcroît (3), de Stéphane Patrice qui, pressé d’en découdre avec un démon et un tyran imaginaires, non seulement semble avoir été la victime d’un de ces maléfices qui ne peuvent faire sourire que les esprits hautement éclairés auxquels il se targue d’appartenir, mais encore confond plaisamment véritable essai critique et petit libelle aussi poussif qu'inoffensif de combattant de carton-pâte.

Notes
(1) Rappelons que la pièce de Shakespeare est au programme des classes préparatoires scientifiques à la prochaine rentrée.
(2) «Refuser de voir en Macbeth ou en Macbeth l’apocalypse du mal [selon la thèse de G. Wilson Knight, exposée dans sa belle préface de Macbeth, Flammarion, coll. GF, 1993], c’est autant refuser une vision subjective et réductrice du mal qu’une vision hégémonique; c’est considérer que le mal s’inscrit dans un système de relations complexes où il n’est pas condamné à engendrer le mal, mais où il peut aussi affronter les forces du bien dans un jeu social et géopolitique irréductible à l’ordre des sujets et des familles» (p. 62). Curieuse position tout de même. Rappelons que le premier sens du mot «apocalypse» est celui de révélation; en clair, il s’agit d’une dissipation du mal. Faisons en outre remarquer à notre savant lecteur que la question de savoir de quelle façon les auteurs des XVe, XVIe et XVIIe siècles croyaient en la démonologie est encore âprement débattue par les spécialistes. Conseillons à Stéphane Patrice qui pourtant cite Frances A. Yates, d’ajouter un ouvrage, celui de Marianne Closson, à sa fort maigre bibliographie : il s’agit de L’Imaginaire démoniaque en France (1550-1650) (Droz, 2000), dont la seule introduction est un travail autrement plus riche, documenté et intelligent que l’ouvrage de Patrice. Ajoutons-y, pour faire bonne figure auprès de notre nécessiteux universitaire, l’ouvrage classique de Jean Céard, La nature et les prodiges. L’insolite au XVIe siècle, également paru chez Droz (coll. Titre courant, 1977 puis 1996).
(3) Prétention qui est presque toujours la marque des petits professeurs : «L’heure est, écrit ainsi Stéphane Patrice qui n’a visiblement pas peur du ridicule si l’on considère la maigreur des thèses qu’il développe dans son opuscule, si ce n’est à la synthèse, à un bilan d’étape de la critique macbéthienne, moins humble et plus ambitieux que la remarque d’Auden [qui affirmait, humblement, lui, qu’il était difficile au sujet de la pièce de Shakespeare «de dire quoi que ce soit de très neuf ou de révélateur», p. 17], ouvre de nouveaux possibles, de nouvelles interprétations – des jeux et enjeux inédits avec Shakespeare», pp. 17-8.

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