De saint Thomas d’Aquin à Husserl : sur la contingence et la prudence de conservation, suite et fin (?) par Francis Moury et Serge Rivron (01/01/2005)

Crédits photographiques : Nicolas Asfouri (AFP/Getty Images).
Décidément, je ne parviendrai pas à mettre un point final à cette belle dispute entre Francis Moury et Serge Rivron. Une fois de plus donc, on lira le texte de Francis puis la nouvelle réponse donnée par Serge... Passionnant débat je dois le dire, auquel j'ai convié Marice G. Dantec qui, me semble-t-il, devrait, doit être intéressé plus que d'autres par ces questions et l'horizon métaphysique et eschatologique qu'elles supposent.

Bonne lecture.

Francis Moury a la parole :

Merci cher Juan pour ta diligence inappréciable et tes remarques, ainsi qu'à Serge Rivron pour les siennes.

Serge Rivron que je remercie de sa réponse précise sa position religieuse et je le comprends bien.
Numériser une image du soldat de plomb est suffisant à conserver sa trace et le rapport possible que lui, son père ou n'importe qui d'autre a eu, a et aura face à cette image d'une chose. Elle préserve la possibilité éternelle de ce rapport, tant qu'il y aura un homme pour le contempler dans ladite station, sur un écran d'ordinateur. On pourra d'ailleurs bientôt enregistrer numériquement les sensations et les reproduire de même : on le peut déjà en partie, comme tu le sais. La dimension visuelle ne serait pas la seule restante, donc... si la science progresse au même rythme avant une catastrophe possible. Quant à la mémoire personnelle du rapport, oui, elle serait perdue à moins qu'un texte n'en ait posé sur le papier la trace descriptive : là Rivron a raison de se plaindre. Mais c'est déjà le cas sur Terre actuellement ! Ceux qui sont morts sans rien avoir écrit ou dit qui fût enregistré, nous ne pouvons plus savoir leur rapport au monde. Nous n'aurions plus que des images et du langage dans cette pénible éventualité. Mais c'est déjà le cas de notre rapport aux hommes morts du passé : l'humanité étant constituée de plus de morts que de vivants, comme le disait Comte.
Quant à l'idée que Dieu seul décide de la fin de la terre, pourquoi pas ? Si on croit en lui, on sait que le temps lui-même est sa création. Mais ce ne serait pas la fin du monde ni celle de l'univers encore moins. C'est la fin de ce dernier qui ressort d'une Apocalypse au sens johannique – cf. l'article d'Henri-Marie Féret, Apocalypse, histoire et eschatologie chrétiennes, in Dieu Vivant n°2 (éd. du Seuil, Paris 1945, pp. 117-137) – ou d'une catastrophe cosmologique d'un simple point de vue grec pré-socratique.
Ta propre remarque sur le renversement du copernicianisme signifié par le titre donné par Husserl à ses trois écrits posthumes si tardivement traduits supporte l'objection de Rivron en profondeur et j'en viens à elle.

J'ai beau relire des pages de Husserl ou sur Husserl (écrites par Lothar Kelkel & René Schérer, Pierre Boutang dans la dernière partie de son cours d'agrégation de 1983 sur la nature et les espèces de l'irrationnel, par exemple) et relire des pages de Lévinas dans son Totalité et infini. Essai sur l'extériorité (éd. Martinus Nijhoff / La Haye 1961, II, p. 125 et sq.) qui médite sur l'idée de «demeure» comme point originel d'où l'homme vient au monde, je ne trouve pas contradiction ni contrariété : la contingence absolue de notre rapport à ces traces, d'ailleurs environnées de quelques objets tout de même puisque des hommes y vivraient avec elles, serait la même et passible de la même phénoménologie. La nature objective serait constituée de la même manière pour une conscience survivante. Dans ce condensé terrestre que serait une telle station, il y aurait une demeure (la station elle-même vue comme telle par ceux qui y naîtraient par exemple, par la suite), des objets, des hommes, beaucoup d'images et de textes, et encore autour le même monde et le même univers.

Mon souci, dans cette proposition de sauvegarde, est simplement inspiré par la vertu thomiste cardinale de prudence telle qu'introduite par Gilson dans son Saint Thomas d’Aquin (coll. Les moralistes chrétiens - textes et commentaires, sixième édition revue et corrigée, Gabalda & fils, Paris 1930, II, 2 pp. 266-267).
Je cite longuement l'introduction de Gilson à ce deuxième paragraphe de sa seconde partie car tous les éléments de notre discussion y sont je crois rassemblés, ce qui n'aurait pas étonné Boutang qui considérait Husserl comme nourri de philosophie médiévale grâce à son maître Brentano : «La prudence, nous le rappelons (voir p. 184) est une vertu cardinale dont le siège est dans la raison pratique, et grâce à laquelle nous sommes capables de déterminer quels moyens la volonté doit choisir pour atteindre sa fin [...]. Si nous la considérons [...] dans son activité concrète, elle nous apparaît comme se manifestant par une série de qualités intellectuelles qui en constituent, pour ainsi dire, les parties intégrantes.
L'homme prudent est d'abord un homme qui sait se souvenir, car la prudence est fondée sur l'expérience, et l'expérience se réduit au trésor des souvenirs grâce auxquels nous pouvons faire bénéficier notre vie présente des enseignements de nos vies passées. La mémoire dont il est ici question n'est évidemment pas la simple faculté de se souvenir [...] elle est bien plutôt l'art de conserver avec soin des souvenirs que l'on pourra plus tard avoir besoin de consulter. La vertu de prudence ne néglige rien de ce qui peut faciliter et régler nos opérations, pas même des procédés mnémotechniques à l'aide desquels nous fixons plus aisément nos souvenirs : associer à des images sensibles, qui se retiennent plus facilement parce que le sensible est l'objet propre de notre connaissance, les idées abstraites qui se retiendraient difficilement seules ; mettre nos idées en ordre, de manière à retrouver nos souvenirs, en passant des uns aux autres, y réfléchir et les méditer lorsque leur importance est telle que nous voulons les conserver […].»
Ne dirait-on pas, en lisant cela, que saint Thomas d’Aquin avait en somme préfiguré la nécessité de compresser et de sauvegarder techniquement nos mots et nos images des choses, afin que notre rapport à elles ne puissent plus être oublié ? Or quel oubli plus complet qu'une telle destruction si elle devait avoir lieu ? Et quel autre remède à cet oubli que ma proposition technique de sauvegarde – terme dont les sens religieux, moral, technique sont ici confondus dans une même finalité prudente ?

Francis Moury, ce dernier soir de l'année 2004.

Réponse de Serge Rivron :

Désolé d’y revenir et surtout de vous y contraindre aussi – Mais merci surtout à vous et à F. Moury, de m’avoir permis ce Nouvel An à l’enrichissement inattendu.
Le dernier acte posé par Francis Moury dans la dispute qui nous rassemble, me suggère plusieurs réflexions sur les prémisses de ce qui la fonde.
Je reviens d'abord sur mon sentiment premier, cette désespérance que je sentais et continue de pressentir dans l'attitude consistant à imaginer que l'homme puisse (et doive, si l'on en croit Francis Moury par Saint Thomas d'Aquin) «sauver les meubles» (même s'il appert que ce soit surtout des immeubles que l'on puisse pour l’heure sauver) pour pallier le cas de la disparition de la Terre. Je dois reconnaître qu'il y a au fond une belle espérance – au sens où l'espérance est essentiellement mariage d'optimisme et de générosité – à penser que par-delà l'effondrement du sol promis, des survivants humains ou humanoïdes puissent utiliser encore à profit ou par révérence la substantifique moelle que nous d'avant l'Orage, pourrions satelliser à des fins conservatoires et édificatrices.
Il y a tant de vertus liées à ce devoir de transmission par lequel l'humanité a forgé son destin et sa trace, qu'il faudrait être imbécile pour nier qu'à s'y soumettre c'est autant la part divine que l'espèce en eux que font perdurer et parfois grandir les hommes – et qu'étant hommes, c'est aussi la Terre qui les fonde qu'ils espèrent, finalement, dans l'attachement à irriguer le futur de cette mémoire.
Jusqu'ici, nous lisons Francis Moury et moi, la vertu cardinale de prudence énoncée et décrite par Thomas d'Aquin, à peu près de la même manière je crois.
Mais faire vœu de prudence ni s'obliger à transmettre notre culture à l'hypothèse de notre descendance ne me semblent pas – toujours pas – relever de l'Espérance chrétienne au moment où il serait question par là pour l’humanité d’espérer se soustraire au Jugement de Dieu – et c'est bien ici que s'ancre la divergence fondamentale de notre point de vue : pour le chrétien que je suis, l'effondrement de la Terre (au même titre que la disparition totale, de quelque manière qu'elle arrive, de l'humanité) constituerait bien la manifestation par excellence de la Justice divine, c'est-à-dire le Jugement Dernier de Dieu sur cet insigne moment de sa création qu’Il a faite à son image, qu’Il a sculptée d’une seule et même matière, en laquelle Il s’est incarné et qu’Il a promise à cette engeance.

«Tu es poussière...». Les soldats de plomb de mon père y retourneront avec moi, et l’humanité n’en gardera, TANT QU’ELLE EST CHAIR (je souligne, mais on aura compris que cette circonstance équivaut ni plus ni moins à mes yeux qu’à la persistance de la Terre), que du Verbe, ce qui est le contraire de la «pénible éventualité» qualifiée à juste titre comme telle par mon excellent contradicteur de ne garder des cohortes de morts anonymes qui nous ont précédés «que des images et du langage» : car la transmission ne se peut ni ne vaut que d’être entée à ce Verbe mystérieux qui a choisi de s’incarner en Terre. Et si nous n’avons en fait ni images ni langage des milliards d’êtres déjà disséminés dans la Terre, nous en restons à jamais leurs contemporains parce qu’elle nous a pétri de leur poussière, et parce que nous buvons la même eau et nourrissons la même Chair.

Reste l’impression qu’au fond de cette controverse qui, c’est la loi du genre, fait appel ici et là à de fumeuses intuitions plus ou moins étayées sur de non toujours moins fumeuses références, se trouve une autre vertu cardinale, mise en exergue aussi par Léon Bloy (c’est assez rassurant au fond, bien que ne constituant en rien une preuve à quoi que ce soit qu’on ait pu avancer, de s’apercevoir qu’on tourne autour du même pôle) : l’Obéissance. «Tout ce qui arrive est adorable», n’est pas un béat constat, c’est un commandement. Espérer sans penser que c’est un commandement, c’est-à-dire sans nous penser comme la poussière à laquelle il nous est promis d’être rendus, sans l’attendre et, bien plus que s’en contenter seulement : le vouloir – c’est, profondément, désespérer – des hommes, de la Terre, et de Dieu.
J’essaye simplement, cher Francis, en résistant à l’orgueilleux speculum d’une science de moins en moins fictionnelle à laquelle comme vous je voudrais croire, de ne pas me laisser tenter.

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