Diapsalmata ou interlude entre diverses lectures (07/02/2005)

Crédits photographiques : Mel Evans (Associated Press).
«O solitude, my sweetest choice !
Places devoted to the night,
Remote from tumult and noise,
How ye my restless thoughts delight !».
Traduction libre d'un poème de Saint-Amant par Katherine Philips, mis en musique par Henry Purcell


Quelques modifications, pour commencer, dans mes listes de liens. Quelques nouveaux liens aussi, il faut contribuer n'est-ce pas à l'extension du domaine de la Toile, qui finira bien par enserrer complètement un monde devenu transparent, desséché, comme cette araignée évidée qu'évoque quelque part Gadenne, reprenant d'ailleurs une image de saint Jérôme. Une araignée desséchée, suspendue à un coin de poutre, ou bien cette coquille de noix abandonnée sous un meuble dont parle Jean Blanzat dans un étrange roman, oublié de tous, Le Faussaire, voilà ce que je suis, certainement pas le loup solitaire qui de loin contemple les hommes et s'en retourne, trottinant de travers, au plus profond des bois silencieux.
En attendant, peut-être, la traduction française d'une monumentale biographie sous la plume de Joakim Garff dont le numéro du 28 janvier de TLS se fait l'écho, lecture, dans la collection de poche publiée par les éditions Allia, des Diapsalmata (en fait, il s'agit du deuxième texte de la première partie de L'Alternative) de Kierkegaard et immédiate, douce évidence que, comme pour Bernanos, Bloy, Gadenne, je devrais TOUT lire de ce génial imprécateur, de ce médecin légiste d'un christianisme mort plutôt que moribond, qui sur lui exerce son art avec une ironie tranchante.
Haine et dégoût, par la même occasion et puisque je reçois nombre d'invectives depuis que j'ai écrit ce papier, de ces lecteurs du dimanche qui sans pudeur aucune estiment que j'exagère, que je file trop loin certaines métaphores de mauvais goût, qui en fait tripotent Bernanos comme Matzneff les petits enfants, un sourire aux lèvres et le vit mollement gonflé, qui remplissent leur dé à coudre d'émotions dans l'immense et inquiétante marmite bloyenne alors qu'il faudrait s'y plonger comme dans une bassine de plomb fondu : vous verriez alors comment l'âme, tordue de mille façons exotiques, pousserait d'étranges cantiques, les mêmes peut-être que ceux de ces malheureux condamnés à bouillir dans le taureau de Phalaris et dont les hurlements étaient transformés en mélopées au moyen de flûtes dissimulées dans les naseaux de l'animal... Que ne suis-je allé plus loin dans l'effronterie, dans l'impolitesse suprême qui eût consisté, après les avoir indisposés, à définitivement dissoudre ces mouches de pissotière sulpicienne et heureusement tout de même que je n'ai pas affirmé que j'éprouvai, à l'égard de certains de ces idiots qui se plaignent des brutalités de reître que je fais subir à leur petite cervelle formolisée, heureusement que je n'ai pas écrit cette jouissive banalité : j'éprouve un plaisir sans borne à rudoyer, lorsqu'il me lit avec ses lunettes sales de petit gommeux de gauche, mon adversaire, à le provoquer, non pas à le tuer (Dieu, quel aveu terrible qui eût affûté, au-dessus de mon cou gracile, la lame de la bien-pensance !) mais à le blesser, pourquoi pas, puisqu'il est bien vrai que la parole est une arme, ce que semblent avoir oublié la cohorte interminable de ces puceaux stakhanovistes du bavardage qui se vident de leurs insignifiantes jérémiades dans le bidet virtuel de Pierre Assouline ou bien, sur tel ou tel forum, nous convient sur leur esquif mité à faire le tour de la seule île dont ils connaissent les amers ô combien dangereux : leur propre nombril.
J'ai noté cette réflexion de Kierkegaard, l'une des dernières des Diapsalmata, qui me plonge dans un abîme d'étrangeté et me fait immédiatement songer à quelque digression borgésienne : «Tout ce qui est d'ordre fini et accidentel tombe dans l'oubli et s'efface. Alors, je reste comme un vieillard aux cheveux gris, livré à mes pensées ; j'explique les images à voix basse, presque, en murmurant ; à mes côtés est assis un enfant qui écoute, bien qu'il se rappelle tout dès avant mon récit.»
J'ai aussi pensé, poursuivant ma lecture du terrible Automne allemand de Dagerman qui stigmatise l'attitude de certains journalistes occidentaux contemplant l'Allemagne en ruines, qu'il n'était pas inutile de préciser la parfaite conception que Kierkegaard se faisait des journalistes lorsqu'il écrivait, cette fois en ouverture de son texte : «Bien entendu, le critique ressemble au poète comme un frère, moins les tourments au cœur et les accents mélodieux sur les lèvres. Et c'est pourquoi j'aimerais mieux, poursuit le Danois, garder les porcs à Amagerbro et être compris d'eux, que d'être un poète que les hommes comprennent tout de travers.»

Tout est dit.

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, philosophie, sören kierkegaard, diapsalmata, stig dagerman, automne allemand | | |  Imprimer |