Lefeu ou la Démolition de Jean Améry (29/02/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
2806066416.jpgPar-delà le crime et le châtiment.





IMG_1600.jpgJe ne suis pas certain que la postface que Jean Améry a écrite à la suite de Lefeu ou la Démolition et intitulée Le pourquoi et le comment nous permette de débrouiller l'écheveau complexe de ce très étrange roman, qui mérite une place dans ma galerie personnelle des monstres romanesques.
S'il est assez évident que le texte explicatif (ou censé l'être) de Jean Améry est celui «d'un écrivain que tourmente sans cesse l'angoisse de l'échec dans toute entreprise, aussi modeste soit-elle» (1), nous comprenons vite que l'auteur semble avoir éprouvé de conséquentes difficultés, peut-être même des difficultés insurmontables, pour tenter de comprendre ce qu'il a lui-même voulu écrire, emporté par la langue en dépit même de ses plus farouches réserves, avec son propre livre. D'un côté la certitude, exprimée dans ce texte comme dans Lefeu ou la Démolition, que le langage quotidien considéré, fort banalement, comme «moyen de communication», «a toujours été le dernier mouillage» où il a voulu s'ancrer et, de l'autre, exprimée dans la même phrase, la certitude qu'il ne pouvait que se laisser «porter, mouvoir, baigner par la langue», sans que nous soyons bien certains, à la différence de ce qu'il estime et même ne cesse de répéter, qu'il n'a pas voulu la mettre en pièces, «ni de manière méthodique», ni en s'introduisant «dans l'intimité de ses rouages» pour se «laisser broyer avec elle et par elle» (p. 210).
IMG_5937b.jpgPourtant, nous ne pouvons qu'être d'accord avec l'intime exigence qui a poussé Jean Améry à tenter de rendre compte de ce qui l'a conduit lorsqu'il a écrit Lefeu ou la Démolition : «Toute construction littéraire – et c’est là une opinion que j’avance le plus sérieusement du monde – devrait être complétée par une réflexion de l'auteur, non pas pour des raisons philologiques, mais parce qu'une telle entreprise, celle de l'ouvrage remis cent fois sur le métier de l'analyse, devrait faire partie intégrante du travail. Ce faisant l'auteur met en évidence le «proprement-dit» du texte : son authenticité subjective. Tout texte est plus que ce qu'il est : aucun texte ne peut, n'a le droit d'être détaché de la nature profonde de l'auteur – ou plutôt : oui, il en a le droit, bien sûr, mais cette nature profonde devrait elle aussi avoir le droit de s'affirmer au-delà du texte pur, dans sa quête du texte» (p. 218).
Cette remise à l'honneur de ce que Jean Améry appelle la «subjectivité annexe» (p. 219) peut nous aider à comprendre quelle aporie, je le disais, l'écrivain a voulu surmonter, à moins que, conscient comme toujours d'être taraudé par l'échec, il n'ait volontairement désiré s'exposer à la corne de taureau aussi tentatrice que dangereuse, lui qui déclare ne jamais avoir voulu «tirer une ligne de démarcation techniquement bien visible», comme dans les romans de Hermann Broch précise-t-il qu'il a goûté par le passé, «entre les parties-essais et les parties narratives», puisque la «langue et les images se sont infiltrées dans les parties où la préséance revenait à une clarté intellectuelle totale» (pp. 219-20).
Nous sommes ainsi conviés au spectacle d'une étrange désappropriation. L'auteur ne jure que par la droite raison, la lumière, la clarté de la pensée et (donc) de la langue. C'est pourtant Jean Améry qui ne peut que lentement constater la montée inexorable d'une nappe venue des profondeurs laquelle, lui arrachant la langue, lui ravit la pensée et la claire énonciation du monde, la santé mentale et l'harmonie somme toute raisonnable dans laquelle enserrer sa paisible vie quotidienne, fût-elle celle d'un peintre qui s'obstine à ne point vouloir quitter sa demeure insalubre, aux côtés d'une femelle fixant le plafond et débitant des insultes et des propos scatologiques, et qui finira à l'asile, pauvre poétesse qui, pour le coup, elle, a toujours voulu se laisser dévorer par un langage remis en liberté comme un monstre dangereux.


La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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