Don DeLillo et l’expérience hérétique de la littérature : une lecture de L’étoile de Ratner, par Gregory Mion (17/03/2013)

Crédits photographiques : Lannis Waters (The Palm Beach Post via Associated Press).
«Le chef-d’œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la Providence se sert pour parvenir aux fins qu’elle se propose sur l’homme, et de tracer, d’après cela, quelques plans de conduite qui pussent faire connaître à ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu’il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fatalité à laquelle on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu ni à la connaître, ni à la définir.»
Sade, Justine, ou les malheurs de la vertu, incipit.


DeLillo et la conception du roman

On serait tenté d’évoquer un genre de prototype romanesque à propos de L’étoile de Ratner (1); on verra peu à peu comment situer ce spécimen de la littérature dans le champ historique des lettres modernes. Il s’agit d’un de ces objets littéraires difficilement identifiables, d’une longueur certes suffisante pour parler d’un roman, mais d’un contenu à tout le moins hétéroclite, nourri de personnages dysfonctionnels et tonifié par une intrigue d’allure incertaine.
Localisé au sein d’une époque futuriste, le livre dresse au départ le portrait d’une société qui n’en a pas encore fini avec ses guerres. Ce parti pris d’un monde constamment bousculé par les idéologies n’est pas surprenant de la part de Don DeLillo, réputé pour critiquer les racines défectueuses de la société, celles qui accouchent justement des «bruits de fond» dont il est malaisé de se débarrasser une fois qu’ils ont atteint le cœur de l’opinion publique – on ne saurait en effet rien attendre de perspicace venant d’une foule dont le langage est instruit par l’imprécision, le bourdonnement ou la rumeur des paroles inconséquentes. En d’autres termes, DeLillo choisit pour cible les collectivités où préside une certaine malformation des discours, motivée par un pouvoir illégitime devenu imperméable à la contradiction, un pouvoir fatalement vertical qui déploie une lumière zénithale et trompeuse sur tous ses sujets ramollis, transformés en auditeurs apathiques, réduits à une masse inerte qui se contente de recevoir une parole en forme de bruitage, malgré, de temps en temps, la lueur d’une réflexion, ou peut-être le commencement d’un aphorisme (2).
Reste que la sensation d’incomplétude semble caractériser les personnages de l’œuvre de DeLillo, comme si, au final, tout accès à la justesse d’une idée devait être interrompu par un réseau de contraintes insurmontables, vidant les êtres de l’intérieur, les empêchant de concrétiser une action, voire la moindre intention susceptible d’aboutir à quelque chose de viable. À beaucoup d’égards, le cosmos littéraire de DeLillo repose sur la frustration de ses acteurs. Face à l’adversité d’un monde sémantiquement infecté et péniblement guérissable, il y a la possibilité de valoriser une réponse humoristique, un humour que les commentateurs ont parfois qualifié de «baroque», sans doute en raison de ses aspects excentriques, comparable à un bas-relief d’église qu’on aurait vissé au fronton d’une maison des plaisirs. En résumé, donc, nous avons chez DeLillo un monde aux puissances mal dites, un univers avorté dans sa formulation, directement greffé sur des protagonistes incongrus qui se débattent tant qu’ils peuvent pour s’en sortir, le plus souvent sans réelle perspective tenable. Alors le rire et l’ironie ont bonne figure au milieu de ces énergies hétérogènes. L’étoile de Ratner, disons-le maintenant, répond à cette structure à mi-chemin de la désespérance et de la prescription : certes les choses sont ce qu’elles sont, elles nous résistent et ne veulent pas nous faire plaisir, mais rien ne nous interdit d’essayer d’inventer du nouveau, quitte à échouer et à tout reprendre.

Anti-héros, narration disloquée, intrigue contrariée

Le personnage central du roman s’appelle William Dennis Terwilliger Jr., diminué en Billy Twillig par sa mère, au prétexte qu’un nom de famille doit être ajusté aux attentes de l’audimat (p. 40). Est-ce là une attention maternelle prémonitoire ou une simple marque de la détérioration des consciences engendrée par la télévision ? Toujours est-il que le petit Billy, alors qu’il n’est qu’un adolescent de quatorze ans, reçoit de l’académie Nobel un prix récompensant ses recherches en mathématiques. Primo nous somme à une époque où le Nobel a augmenté sa liste de lauréats au domaine des mathématiques. Secundo nous comprenons que Billy condense en lui toute la matière fictionnelle d’un enfant surdoué. Cette douance d’exception constitue une inclinaison cruciale pour le type de littérature que l’auteur va privilégier. À contretemps d’un jeu habituel des représentations, du moins selon nous, DeLillo s’engage franchement dans une question qui pastiche le titre d’un célèbre article de Thomas Nagel : «What is like to be a gifted young boy ?» (3).
Le jeune Billy est «plus ou moins une légende de son vivant» (p. 27) compte tenu de l’âge auquel on lui a attribué le Nobel. C’est la raison pour laquelle on le débauche du Centre de perfectionnement des structures idéationnelles, basé à Pennyfellow dans le Connecticut (4), afin de l’inviter dans le meilleur des agrégats scientifiques au monde, une espèce d’institut avant-gardiste en son architecture, lequel abrite derrière ses murs la crème de la science planétaire, c’est-à-dire des monstres d’épistémologie et des obsessionnels des nombres, aux identités naturellement farfelues : Byron Dyne, U.F.O. Schwarz, Viverrine Gentian, Orang Mohole, Celeste Dessau, le solitaire Endor, etc.
Géographiquement construit en plein désert, cet institut qui se veut unique s’excepte d’emblée du monde. Les relations se passent en interne, aucune intersubjectivité ne tracasse les protagonistes sinon les rapports que l’on peut entretenir avec les entités mathématiques. Cependant, à côté du fantasme des équations du énième degré, se distingue par petites touches comiques une nécessité de la concupiscence. Têtes avant d’être corps, cerveaux qui précèdent le registre des émotions, il n’en demeure pas moins que la majorité de ces personnages, dignes héritiers de Monsieur Teste, s’impliquent dans la chose sexuelle au gré de pulsions qui se conforment d’abord à un basculement linguistique. Aussi, au beau milieu d’une démonstration ou d’un raisonnement, le lecteur sera interpellé par tel qui traitera sa partenaire scientifique de «salope», ou par tel autre qui voudra subitement montrer à une chroniqueuse les accoutrements de son phallus. Comme quoi, vaille que vaille, l’hypertrophie des forces de l’esprit est encore une digue insuffisante contre la remontée des appétences charnelles, à ceci près que cette fratrie de cervelles-hyperboles n’a peut-être pas d’autre choix que la conclusion suivante : «C’était un dur labeur, le sexe» (p. 434). La sentence provient de Billy, observant les ébats détraqués de son maître, le professeur Softly. Les ébats en question sont effectués en compagnie d’une journaliste, madame Jean Venable, celle-là même qui sut résorber tantôt les envies exhibitionnistes d’un autre savant, nommé Lester Bolin, lui qui a quand même fini par étaler son machin, «un pénis de pop art», «vibrant et lisse» (p. 507).
Suivant cet ordre d’idées, l’acte sexuel est définitivement conçu à l’instar d’une conduite «impossible à inventer dans une histoire». Davantage inadaptée au rigorisme des sciences, «la possibilité sexuelle» se voit restreinte à un «fardeau» (p. 434). De surcroît, Softly est une personne à tous égards difforme, bossue de la tête aux épaules, jouissant assurément de la bosse des mathématiques chère aux phrénologues – partout, pourrait-on dire, le physique de Softly est accidenté des bubons furonculeux de la science ! En outre, sa nature «gnomique» serait due à une maladie contractée en Chine (p. 439); elle aurait entravé sa croissance, provoquant une incorrigible disproportion entre les développements du cerveau et les abréviations subséquentes du corps, la conscience prenant le dessus sur le zèle matérialiste, la tête se jouant des fantaisies du corps jusqu’à ce que les revendications de ce dernier, par intermittences imprévisibles, trouvent à se consommer dans l’intimité de Jean Vennable, curieuse malgré tout, attirée semble-t-il par les extrémités de la différence. À chacune des saillies étranges que lui administre Softly, mademoiselle Jean verrouille une partie de sa sensualité en ouvrant simultanément une partie de son système hypothético-déductif. Le corps affreusement disproportionné du mathématicien la fait littéralement réfléchir. Où qu’elle veuille toucher cet homme, elle ne paraît pouvoir qu’atteindre sa tête tant celle-ci est boursouflée de cervelle et de concepts, énorme boule qui pèse sur une anatomie malingre, délaissée par les hormones de croissance. Tout ce qui n’a pas physiquement grandi s’est hypertrophié dans le mental.
Le professeur Softly, maladif et débile, possède donc un corps d’enfant dans lequel Billy, par procuration, scrute ses propres gourmandises; l’adolescent comprend en creux les fonctionnalités autrement disponibles de sa personne (5). Ajoutons à cela que la formation scientifique de Billy a été perfectionnée par Softly. Billy, dans le Connecticut, fut le disciple de Softly – c’est là qu’il fut initié aux secrets des mathématiques pures. Par ailleurs, c’est sur la recommandation expresse du professeur Softly que le jeune Terwilliger Jr., fils d’un inspecteur du métro new-yorkais et d’une mère téléphage, est invité à se présenter au cœur du désert, parmi l’aristocratie mondiale des scientifiques. Quel est le problème ? Pourquoi sollicite-t-on les compétences juvéniles de Billy ? On désire la présence de M. William Terwilliger à dessein de résoudre un code énigmatique probablement envoyé par une civilisation extraterrestre. Après tout, ce jeune surdoué a déjà affecté de son nom de famille deux éléments scientifiques de première importance : un «élément twillignilpotent» ainsi qu’un «twilligon étoilé» (p. 164). C’est dire la portée de ses découvertes ! Quant à savoir de quoi relèvent exactement ces entités twilliguesques, cela ne nous est pas intelligible par le fait même que nous n’ayons pas nos entrées dans une assemblée aussi savante (6).
Ce code extraterrestre est en réalité une fréquence radio composée de 101 caractères : 99 impulsions interrompues deux fois (14 impulsions / interruption / 28 impulsions / interruption / 57 impulsions; fin du message). Ce code, du reste, descend de l’étoile de Ratner, nommée de la sorte en hommage à Shazar Ratner, un érudit à qui l’on doit la situation de l’étoile dans l’espace. Depuis lors, Ratner a tourné le dos à la science. C’est un homme qui a mal vieilli et que l’on maintient en vie dans ce qu’on appelle une «biomembrane roulante» (p. 289), un curieux type de papamobile qui abrite l’ersatz corporel de Ratner. Un long passage nous décrit la procession de la biomembrane au cours duquel on incite Billy à entrer en contact avec Ratner. Il résulte de cet épisode une série d’angoisses qui instaure chez Billy un commencement de déconnexion, un début de lâcher-prise avec les exagérations de la science (p. 313). Il se peut que l’état de délabrement du corps de Ratner suscite chez l’adolescent une projection subite : ce que deviendrait son corps s’il continuait à se nourrir uniquement d’intelligibilité. Ce n’est qu’une hypothèse, toutefois nous l’estimons suffisamment sérieuse car la suite directe du texte mentionne un «espionnage poétique mené par les sens» (p. 336), en l’occurrence une proposition d’expérience que l’on fait à Billy et qui insinue quelque chose d’inexploré dans son langage de pubère. Bien que l’adolescent refuse catégoriquement de se livrer à cette expérience de langage arbitraire qu’est la poésie, qui plus est dominé par l’empire des sens, il n’en reste pas moins que Billy finit par confesser un chapitre non négligeable de sa vie. Lorsqu’on lui demande de confier quel est son héros éventuel du monde de la science, Billy se fait laconique, répondant comme s’il assénait un de poing à son interlocuteur : «Les gens du Bronx n’ont pas de héros.» (p. 338). Est-ce à dire que l’étude des mathématiques pures inspire la neutralité des références à ceux qui la pratique ? Nous préférons plutôt imaginer que le jeune Billy, à ce point de son périple dans l’institut, s’apprête à effectuer une inversion décisive de sa volonté, s’inscrivant de ce fait parfaitement dans la matrice littéraire de DeLillo en ce qui concerne la construction de ses personnages. Mais il ne s’ensuit pas nécessairement que Billy parviendra à un accomplissement inespéré de lui-même, nous l’avons remarqué dès notre paragraphe d’introduction. Au contraire, la réorientation d’un personnage anticipe de prochains déplacements, car s’il est une caractéristique des romans de DeLillo, c’est que chacun d’entre eux présuppose une intranquillité constitutive du texte, en cela que la littérature finit toujours par se réapproprier un être, une conscience ou une chose dès lors qu’on peut avoir le pressentiment d’une résolution définitive d’une intrigue ou d’un découpage narratif.

La guerre des langages : préfiguration d’une perforation du verbe

La codification prétendue des extraterrestres est le lieu d’une immense expectative : officialiser l’existence d’une civilisation hyper-technique, comprendre la grammaire de ce que ces individus ont pu vouloir nous raconter (p. 89). Il s’agit en quelque sorte d’un corrélat des mathématiques et même d’un dépassement de celles-ci. En cette occurrence, n’importe quelle ressource de la connaissance est susceptible d’apporter de l’eau au moulin de la logique. On a premièrement essayé de connecter les impulsions radio au «Cerveau Spatial» dans le but de créer une rencontre profitable entre l’intelligence extraterrestre et l’intelligence humaine. En effet, ce qu’on appelle le «Cerveau Spatial» est un immense ordinateur dans lequel se concentre la totalité des énergies des scientifiques appartenant à l’institut. Si cet ordinateur a réussi à s’émanciper, et même à fonder sa propre autonomie du fait même que plusieurs têtes pensantes lui octroient des droits, il a d’abord été dépendant de ceux qui l’ont mis en service. Tout «spatial» qu’il puisse être, ce «cerveau» informatique reste le fruit d’une conjonction de génies humains, l’enfant-composants d’une intelligence anthropomorphe. En consignant le code extraterrestre dans son disque dur, on a par conséquent espéré qu’il se produise un affrontement dynamique, on a envisagé un genre de concomitance énergétique qui puisse révéler au monde des hommes quelques-unes des qualités mystérieuses d’un royaume extra-mondain. C’était bien entendu aller trop vite en besogne. Les langages impulsifs de la radio et les programmes spontanés de l’ordinateur ne sont pas parvenus à un accord. Aussi a-t-on suivi les conseils de Softly : on a mandaté William Terwilliger Jr.
Sauf que Billy Twillig, semblable à tout adolescent surdoué dont on suppose une rare éligibilité aux épreuves de Wechsler (7), est un gamin relativement brouillon, apte à s’investir à fond dans un sujet ou une activité s’il juge que c’est pertinent. Le code extraterrestre devient donc une source d’intérêt éprouvée par de nombreuses tentations annexes. La nature même de l’institut encourage un instinct de curiosité : c’est une structure «cycloïde» en apparence, une construction qui a pour nom «Expérimentation Numéro Un» (p. 28). La forme cycloïde, selon ses propriétés géométriques, suggère un mouvement de roulement. Rapportée à la configuration d’un bâtiment, cette forme spéciale énonce le paradoxe d’une géométrie renouvelable, ouverte et brimbalante. Autrement dit, ce qui arrive à l’intérieur de la construction cycloïde n’a pas vraiment de point défini dans l’espace. L’architecture interne peut changer, fabriquer de l’intervalle ou de l’appel d’air, stimulant à toute heure les tempéraments prédisposés à s’étonner. Billy, eu égard à sa précocité, ne peut dans un tel endroit que subir la dissémination de ses intérêts. Il perd graduellement la mesure de ses repères, balancé entre le scrupule scientifique de la démonstration et l’attrait infini de la configuration cycloïde. Outre cela, le rôle affiché d’Expérimentation Numéro Un se fixe des objectifs grandiloquents : «Nous ne pourrons découvrir si nos calculs définitifs sont vrais ou faux que si nous apprenons à penser en tant qu’esprit planétaire unique. Tel est le but d’Expérimentation Numéro Un» (p. 94). En reformulant le propos, c’est ni plus ni moins qu’une phraséologie catégorique de la science que l’on vise. On ambitionne une capitulation des phénomènes par l’entremise d’un langage hautement stabilisateur, rêve insensé d’un nouvel espéranto qui inclurait non seulement l’humanité connue, mais aussi le continent supposé d’une planète extraterrestre.
Dans ces conditions, il est normal qu’un adolescent de la trempe de Billy soit attiré par des objets qui excèdent le cadre de sa mission de décodage. Ainsi notera-t-on une rapide digression sur la catachrèse (pp. 86-87), un brossage de dents qui nécessite un mot de passe pour la bouche (p. 67), une ontologie du trou (p. 123), etc. La question du trou est par ailleurs fondamentale, l’environnement souterrain et le thème de l’obscurité constituant le motif d’un rabâchement tout au long du roman. Dès l’âge de raison, Billy a été initié à la compagnie des catacombes : «Lorsque l’enfant avait atteint l’âge de sept ans, Terwilliger l’aîné (plus connu sous le nom de Babe) l’avait emmené dans le réseau souterrain pour le plaisir de la frayeur, pour une sorte d’initiation thébaine.» (p. 12). Souvenons-nous que le père de Billy est un inspecteur du métropolitain new-yorkais.
Les apprentissages cryptiques du fils prodigue trouveront un écho inattendu en la personne du professeur Endor. Le savant docteur Endor s’est frotté à l’exotisme du code extraterrestre avant que Billy ne débarque à l’institut. Après avoir testé des tas de possibilités, Endor a déclaré forfait, puis il est parti vivre dans un trou, aux environs d’Expérimentation Numéro Un. Quand Billy le rencontre, ceci imprègne une rupture fondatrice dans le déroulement narratif. Endor est celui qui transmet implicitement au jeune homme la fécondité cachée des milieux souterrains, illustrateur en ce sens d’un mythe inversé de la Caverne. Endor complète en fin de compte les premiers enseignements du métro : il est possible que la noirceur soit riche de sens, à condition toutefois d’en retirer les bénéfices véritables, ce qui ne peut advenir qu’au prix d’une attention spéciale au particulier. Or cette diligence envers la chose obscure, elle ne pourra s’avérer fructueuse qu’en prenant l’exacte mesure de ce qui incombe à l’inventeur authentique. Lors d’une nouvelle rencontre avec Endor, celui-ci adressera à Billy un poignant discours sur le sacerdoce que représente le travail de création en mathématique (pp. 265-267). Du trou d’Endor monte la voix caverneuse d’une méthode en tout point différente de celle que pratiquent les autres érudits. À la suite de ces discussions, Billy va progresser dans la résolution du code. De la même façon, il va apprendre à résister à l’épidémie de mauvaise ombre qui envahit l’institut, les murs de la bâtisse cycloïde étant formellement imbibés d’une tache d’ombre grossissante (p. 36).
Soit : l’adolescent avance dans la décomposition du message radio tandis que le reste du contingent scientifique, Endor mis à part, continue de rivaliser en pédanteries et coquetteries chiffrées, avides d’imposer à toute obscurité la source inépuisable d’une puissante lumière incontrôlable à sa source. Petit à petit, à leurs yeux, le code paraît moins primordial, en conséquence de quoi le personnage de Billy va entrer en hibernation narrative. Softly, pour sa part, plaide pour davantage de systématicité (p. 369), mais Billy paraît insensible à cette injonction, comme déjà persuadé que la solution qu’il recherche dépend moins d’un argument rigide que d’une forme de souplesse mentale. Aussi, dès qu’une équipe décide de se rendre dans les profondeurs d’Expérimentation Numéro Un en vue de travailler au projet Logicon (8), on décide que Billy doit en faire partie, néanmoins sa présence se fait de plus en plus discrète. Ce qui tarabuste le jeune garçon, ce n’est pas le potentiel d’une vie souterraine consacrée à la science, c’est au contraire l’intuition qui se décèle au contact des souterrains.

Noir comme le pétrole : le logos imbibé

Ainsi toute la seconde partie du livre («Réflexions : projet Logicon moins un», pp. 379-595) se concentre sur l’hétérogénéité entre les préoccupations de Billy et les surenchères de ses pairs. Le corollaire de cette partie, c’est le lent désistement des forces scientifiques chez William Terwilliger Jr, une désaffection qui lui permettra au demeurant de saisir l’information du code dans toute son évidence (9). «De quoi le souterrain est-il le nom ?» pourrait être l’interrogation centrale de cette seconde moitié de l’histoire. Encore une fois, nous n’émettrons que des suppositions.
Écrit au cours des foisonnantes années 1970, L’étoile de Ratner a probablement été dicté par toute une série de contingences – nous évoquions dès le départ l’influence sous-jacente de Thomas Nagel. Parmi le réseau des influences possibles, l’actualité du marché pétrolier, alors en crise dans les années 1970, a certainement dû affecter DeLillo. Le pétrole symbolise l’énergie souterraine, celle-là même qui polarise les attentions de Billy après sa rencontre avec Endor. Le «noir» du pétrole est convoité; on perfore les sous-sols du monde afin d’en atteindre coûte que coûte la substance (10). Cependant le pétrole n’est pas une énergie éternelle. L’épuisement des ressources naturelles a entraîné des guerres durables, sous-tendues par des lobbys qui veulent superviser l’ensemble de ces ressources. Il faudra désormais se fier à d’autres types d’énergies et DeLillo, sous les traits du fantaisiste professeur Maurice Wu, pose que le guano des chauves-souris n’est autre que la solution des lendemains énergétiques. Autres énergies, autres souterrains : ce sont les grottes où habitent ces goules animales qui fourniront maintenant le carburant de la planète.
Quoi qu’il en soit, rien n’a l’air de se jouer en surface dans ce roman. Même le prix Nobel de Littérature, le cacochyme Chester Greylag Dent, âgé de quatre-vingt-douze ans et jadis favorable à la cause des sciences, a lui aussi tourné le dos à l’ostentation des raisons ordonnées, faisant écho à la geste d’Endor. Il s’est affranchi du monde en façade, rejoignant les fonds marins à l’aide d’un bathyscaphe ultramoderne (p. 462). On peut évaluer les conséquences adventices de sa retraite : «Naguère grand et large d’épaules, il avait paru rétrécir, et sa présence physique se limitait désormais à une réalité centrale assez fragile» (p. 468). Telle est l’apparence resserrée de Dent lorsque Robert Hopper Softly lui fait une visite de la dernière chance, censée lui apporter les chaînons manquants du Logicon. À la demande de Softly, Dent se montre presque dédaigneux, sûr de son intelligence relocalisée à présent qu’il vit au fond des eaux : le seul conseil qu’il daigne transmettre à son collègue, c’est d’arithmétiser. Quelle que soient les difficultés, peu importe, il ne faut qu’arithmétiser. Cela veut-il dire quelque chose ? Pas le moins du monde, toutefois la contenance oraculaire du verbe «arithmétiser» suffit à faire déguerpir Softly, lequel est assuré d’avoir obtenu une information décisive sur les moyens de maîtriser le Logicon. Softly croit sincèrement que l’arithmétique lui offrira les clés d’une compréhension du monde, à l’extérieur (dans les phénomènes) comme à l’extérieur (dans les expériences privées de la conscience).
Seulement voilà, les choses finissent par atteindre un point de saturation, tant dans l’expression littéraire que dans l’équilibre narratif. Métaphoriquement impulsée par le vol libérateur d’une quantité incroyable de chauves-souris, une éclipse se produit au-dessus du continent asiatique, sans doute à l’heure que Billy avait perçue dans le code sur lequel il a travaillé (pp. 582-8). L’éclipse parachève le motif de l’obscurité qui peuple d’un bout à l’autre L’étoile de Ratner. S’il est donc une étoile, au bout du compte, elle n’est qu’une lumière extinguible, effacée par la valeur d’un gigantesque assombrissement. Le paradoxe de cette éclipse, en outre, c’est qu’elle dévoile ce que Bourdieu aurait nommé «la misère du monde» (11). Or toute misère implique une conversion du regard. Billy a graduellement converti son regard d’enfant précoce à la hauteur d’une réalité où les corps sont chargés de signification. Avoir un corps, consentir à s’extraire des seules cogitations, c’est se confronter à la part incommensurable d’une perception obscure. L’intellect est parcellaire, il ne peut pas tout prévoir – la preuve, il n’a pas su anticiper l’éclipse finale, pourtant prévue depuis des millions d’années par les hommes des premiers temps, ceux dont on a récupéré incidemment les impulsions. L’éclipse, à la toute fin, recouvre la démesure du logocentrisme. Elle enfouit profondément le logos, le renvoyant à l’expérience originaire d’une parole dépourvue de concept (12). C’est pourquoi le livre se clôture dans la contradiction absolue du logos : avec un cri. Ainsi la longue démonstration s’est échouée sur les rebords d’un langage sauvage qui puise au fondement des émotions. C’est un cri du cœur, une semonce lancée à la tête de la raison, semblable au hurlement qui termine Théorème, le film de Pasolini au titre également évocateur. Le cri, éventuellement, c’est ce qui reste à la littérature qui creuse fort dans les encaissements de la carcasse humaine.

Notes
(1) L’étoile de Ratner (Éditions Actes Sud, 1996, traduit de l’américain par Marianne Véron). Notre article fait référence à la version poche parue dans la collection Babel. Le texte original de Ratner’s Star a quant à lui été publié en 1976 aux États-Unis. Il faut immédiatement souligner le défi que cette traduction a dû représenter. La version française finale est d’ailleurs remarquable. Marianne Véron, au-delà du décorticage linguistique, a commis un superbe travail d’écrivain, comme c’est le cas des traducteurs qui possèdent une connaissance rare de la langue anglaise et dont on peut citer quelques noms : Pierre Furlan, Christine Le Bœuf, Jacques Mailhos, Freddy Michalski.
(2) Cette description d’un langage en sourdine et vicié atteint son point culminant chez DeLillo dans son roman Bruit de fond (1985), un titre explicite duquel nous ne faisons que travailler l’image. On peut étayer ce sentiment d’éraflure du langage avec d’autres titres comme Outremonde (1997), ou plus récemment encore avec L’homme qui tombe (2007).
(3) Soit : «Qu’est-ce que cela fait d’être un enfant surdoué ?» Thomas Nagel, philosophe des sciences, a lui posé cette question en 1974 : «What is like to be a bat ?» («Quel effet cela fait d’être une chauve-souris ?»). L’objectif de Nagel, pour le dire rapidement, était de montrer la résistance du monde des phénomènes par opposition à nos descriptions scientifiques qui font abstraction de la finesse des choses mêmes, c’est-à-dire de toutes les couches de délicatesse du monde empirique – c’est que toutes les expériences en première personne détiennent un degré d’intimité inviolable, qui plus est lorsque nous nous aventurons à penser des expériences qui ne dépendent pas de notre appareil sensori-moteur, en l’occurrence, ici, le caractère exclusif de la perception d’une chauve-souris (en pareilles circonstances, même le plus rigoureux des énoncés scientifiques doit être taxé de fonction littéraire). Le sous-texte du problème soulevé par Nagel, c’est que nous aurons beau convoquer la meilleure volonté d’empathie, nous aurons beau vouloir comprendre ce que c’est que de se mettre à la place d’une chauve-souris, nous n’y parviendrons jamais vraiment faute de partager le même encodage de la réalité phénoménale, si bien que nous sommes forcés de faire un aveu aux conséquences morales importantes : «Il est difficile d’être réaliste», ou «Il faudrait pouvoir perdre nos concepts, mais qui en est capable ?». Du coup, c’est à la littérature de prendre le relais parce qu’elle est à même de proposer un fort coefficient d’imagination morale, doublé d’une attention au particulier (cf. sur ce point les travaux de Cora Diamond, notamment dans son recueil L’importance d’être humain (Éditions PUF, 2011), particulièrement l’article intitulé La difficulté d’être réaliste et la difficulté de la philosophie, pp. 271-306).
Étant donné que L’étoile de Ratner a été publié en 1976 et qu’il offre un second rôle décapant aux chauves-souris (cf. le personnage de Maurice Wu, expert en vampires zoomorphes et obsédé par les qualités premières du guano), nous pensons que DeLillo a forcément lu l’article de Nagel pendant sa rédaction, d’autant que cet article fut assez retentissant dans la communauté de la philosophie des sciences. De plus, les chauves-souris ne sont mises au premier plan qu’à partir du dernier tiers de l’histoire, en quoi notre présomption d’une influence de Nagel gagne en consistance, fût-elle de l’ordre d’une influence in extremis, seulement intervenue lors des ultimes stades de l’écriture.
Terminant nos hypothèses sur Nagel, nous avons le goût de croire que DeLillo, plus modeste dans son exercice d’empathie, a souhaité s’introduire dans la tête foisonnante d’un adolescent précoce, histoire de calibrer la littérature selon le faisceau de ce que les psychologues appellent désormais un «potentiel spécifique», évitant ainsi toute notion de supériorité. En termes romanesques, ceci occasionne un livre où tout est spécifiquement renversé, où tout est remisé à l’état de puissances parce que les actes au complet seraient incommensurables à l’ordonnance d’un monde normal. Les personnages et l’intrigue sont ainsi suspendus à l’excès d’une expérience intérieure (la précocité) qui justifie la spécialité du Billy Twillig : les mathématiques produisent des relations mais celles-ci sont exclusivement dépendantes d’une activité de l’esprit. Par conséquent L’étoile de Ratner peut dérouter et même ennuyer, réactions parfaitement compréhensibles étant donné que le roman paraît avoir égaré l’ensemble des forces standards de la narration.
(4) Le nom de la ville est évidemment fantaisiste. Il est construit sur la coexistence de «fellowship» (association, partenariat) et de «penny» (un sou), suggérant une «penny-fellowship» qui signifierait ici une notion de «relation fructueuse» du point de vue intellectuel, cela va de soi.
(5) Dans toute la seconde partie du roman (pp. 379-595), Billy s’estompera du paysage littéraire, se transformant en vrai faux personnage secondaire. Pendant ce pseudo-entracte, l’adolescent méditera les enseignements collatéraux de ce qu’il contemplera chez les adultes, au premier rang desquels la figure de Sofly tient une place logiquement privilégiée. D’une certaine manière, si le personnage de Billy s’estompe, c’est parce que sa conscience entraperçoit des possibilités non pas sexuelles, mais des possibilités simplement «autres» que celles qui dérivent de la théorie. Or dans la mesure où L’étoile de Ratner joue le jeu d’un intellectualisme forcené, il va de soi qu’un personnage qui s’intéresse moins à ses aspirations scientifiques doive se retirer provisoirement au fond des coulisses de la narration.
(6) On en apprendra un peu plus au cours d’un monologue exquis de Siba Isten-Esru, une femme fantasque qui se livre à une élucidation du patronyme «Twillig», corroborant d’une étymologie saltimbanque le métier de mathématicien de Billy. Il suit de là que le nom justifierait la fonction, comme jadis le visage, dans la littérature du XIXe versée dans la physiognomonie (Balzac en tête), renseignait sur la profession (p. 214).
(7) Les épreuves de Wechsler, qui se déclinent en trois versions selon l’âge des patients qui les complètent, sont des outils dont la synthèse des items sert à déterminer le quotient intellectuel total (Q.I.T.) d’un individu. Ces épreuves ont permis de limiter les conclusions superficielles à propos du profil-type des surdoués. Historiquement, d’un point de vue purement anecdotique, s’il est un seul critère de distinction stéréotypé qui contient une réelle part de vérité sur l’apparence du surdoué, c’est que celui-ci souffre en général d’une myopie avancée. Ainsi, conformément à tout le bagage que nous possédons désormais en psychologie pour parler des «potentiels spécifiques», on peut regretter, ne serait-ce qu’avec fantaisie, que le jeune Billy Twillig ne soit pas porteur de lunettes. La couverture du livre, dans la version poche où nous l’étudions, rattrape (inconsciemment ?) ce «manque».
(8) C’est le nom du nouveau langage conquérant auquel on aspire. Le Logicon doit «se débarrasser de la crasse du langage ordinaire» (p. 411).
(9) En fait, le schéma 14/28/57 concerne un horaire : il se produira quelque chose, à un jour indéterminé, à 14 heures, 28 minutes et 57 secondes. Si les extraterrestres ont communiqué une information, ils ont vraisemblablement donné l’heure, à l’instar d’une horloge parlante ou méta-parlante (pp. 522-23). Peu après cette découverte, les scientifiques invalident la théorie des extraterrestres. Il semble que l’impulsion provienne plutôt d’un temps archaïque de la Terre, du moins à en croire les conclusions de Walter Mainwaring (originaire de Toronto, directeur d’un centre des Techniques Cosmiques) et de ses thuriféraires (p. 555).
(10) Le premier chapitre du roman est intitulé «Substratum». Peut-être que le passage où l’on décrit les apprentissages de Billy dans le métro sont à prendre au sens d’une métaphore large. En tant qu’art d’aménagement des souterrains, le métro préfigure une notion de fluidité, une optimisation de la circulation des masses, comme les flux pétroliers signifient la bonne santé de l’économie aussi bien que l’endurance positive des souterrains terrestres. Mais quand vient à manquer l’un ou l’autre de ces substrats (coupure d’électricité ou accidents de métro, pénurie potentielle de carburant ou sursauts des indices boursiers), c’est toute la subjectivité humaine qui encourt le danger d’une excrétion ontologique alors que, simultanément, le monde se rappelle à nous, loin de n’être qu’un monde-objet destiné aux caprices régulateurs des langages scientifiques. Cette sensation d’une emprise sur le monde qui a dépassé l’entendement, Billy la ressent à mesure qu’il explore la dignité des cryptes, voire «le trou des trous» tel qu’a pu le lui suggérer Endor. À trop creuser bille en tête dans l’intimité de la matière naturelle, on risque d’une part de perdre le contrôle de tous nos artefacts (techniques de forage, méthode de recueillement des ressources naturelles, etc.), et d’autre part notre lisibilité du monde risque de se dégrader. C’est donc un avertissement écologique que formule Don DeLillo en même temps qu’une urgence éthique. Sur ce thème et en relation avec le potentiel littéraire du pétrole, nous conseillons de lire Brut, un beau roman de Dalibor Frioux (Éditions du Seuil, 2011).
(11) DeLillo, dans une transe descriptive, représente les vomissures sociales de l’Inde et du Bangladesh. Quand il parle du vomi «cholérique» d’une population se situant au dernier seuil de la pauvreté, on peut l’opposer à l’étrangeté biologique d’un Softly dont le vomissement est tranquille – «soft vomiting man» faudrait-il écrire d’un point de vue patronymique. Ici, la science de Softly est parvenue à un tel degré de négation du vivant que même son vomissement nie la réalité d’une pénible expectoration.
(12) «Le babillage est le métalangage» peut-on d’ailleurs lire à la page 494.

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