Au-delà de l'effondrement, 44 : Souvenirs du futur de Sigismund Krzyzanowski (14/05/2013)

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Tous les effondrements.

Les souvenirs du futur (1957, cf. p. 91) que Maximilien Sterer rapportera dans le passé (1928) duquel il est parvenu, au moyen de son invention formidable, à s'échapper, comptent infiniment moins que la dialectique interne qui se joue dans l'écriture de ce texte qui, comme les autres signés par Sigismund Krzyzanowski, ne fut pas publié de son vivant.
Car, en poursuivant son idée obstinée dont absolument rien ne semble pouvoir le détourner durant des années, mettre au point une machine capable de couper le temps, l'auteur nous livre une véritable leçon d'écriture éprouvant sa solidité face à une époque extrême ou, comme l'a écrit Leo Strauss, qui s'exerce sous la persécution.
L'enseignement est double : pour pouvoir espérer plier le temps, il faut écrire coûte que coûte, quitte à ce que la quête obstinée vous brûle comme la figure de Dante (1) fut brûlée, dit-on, par le spectacle effrayant qu'il contempla aux Enfers, mais il faut aussi pouvoir compter sur de miraculeux relais, invisibles cicérones, qui permettront à votre expérience, retranscrite par vos propres soins, de brûler d'autres yeux après avoir circulé sous le manteau, comme un texte interdit qui, découvert par les autorités en votre possession, pourrait vous conduire au peloton d'exécution : «Le manuscrit [de Sterer] resta étroitement ligoté dans le carton de la rédaction. Mais les textes ont la propriété de se diffuser; des paragraphes isolés, certaines pages des Souvenirs suintèrent hors du carton et, se multipliant et donnant des variantes, ils commencèrent à tourner lentement de main en main, d'esprit en esprit. Ces feuillets se cachaient dans des poches latérales, se faufilaient dans les porte-feuilles en se glissant entre les rapports administratifs et les protocoles, ils déployaient leurs corps pliés en quatre pour entrer dans le cercle des abat-jour; un sédiment de lettres se déposait dans les circonvolutions du cerveau, se saupoudrait en débris de mots sur les conversations de couloir, entre deux exposés officiels, se contorsionnait dans une anecdote ou une périphrase» (p. 117). Le texte se diffuse, coupe le temps qui ne peut rien contre lui tout autant que les esprits, que ces derniers le reçoivent ou le refusent.
Être un cicérone, c'est le rôle que Stynski va jouer auprès de Sterer : «L'intelligence, mon cher Sterer, ce n'est pas suffisant, il faut aussi avoir quelqu'un d'intelligent qui se comporte intelligemment avec l'intelligence, qui soit une courroie de transmission vers les idées. Alors, laissez-moi être le bateau-pilote qui conduit le vaisseau» (p. 111), la métaphore navale ou maritime, commune dans le texte pour désigner la machine de Sterer, ne pouvant que renforcer l'idée d'un guidage nécessaire, d'une route, c'est-à-dire d'un passage ouvert quasiment de force (via rupta), sous les pieds de celui qui, quel que soit l'obstacle, n'en continuera pas moins d'avancer coûte que coûte.
Il s'agit de faciliter la tâche du génie qu'est Sterer, bien incapable de parvenir, seul, à se débrouiller et, de fait, plusieurs personnages, dont son propre père dont il dévorera la fortune pour construire sa machine, serviront de leur mieux l'inventeur, qui jamais n'aura un mot de remerciement pour eux, tout obsédé qu'il est par son idée fixe, ayant germé dans son esprit depuis que son père lui a raconté, alors qu'il n'était qu'un tout jeune enfant, l'histoire de Tic et Tac (cf. p. 7), l'auteur ajoutant que la «première tentative de passer le seuil qui sépare les mots de l'action se situ[a] vers la sixième année de la vie de Max» (p. 8), lorsqu'il s'échappa de sa maison pour se lancer à la poursuite des facétieux Tic et Tac.
Guider Sterer, c'est lui offrir les conditions d'accomplir son rêve solitaire et fou mais c'est aussi l'aider à coucher par écrit son saut minuscule et pourtant inouï dans le futur, parvenir à le rendre intelligible, en dépit même du refus de l'éditeur de publier un texte dont nul, si ce n'est le futur devenant présent lui-même, ne peut authentifier les déclarations extraordinaires, confirmer les dires, inquiétants comme l'évocation de ce drapeau rouge pâlissant où, «comme en toute chose, progressivement, seconde après seconde, se déposait une certaine grisaille, comme de la cendre, un voile d'irréalité qui décolorait tout» (p. 105).
J'affirmai plus haut que le thème du voyage dans le temps n'importait finalement que peu à l'auteur. Ainsi, Krzyzanowski se livre dans cette nouvelle remarquable à un véritable travail d'élucidation du langage, symbolisé par de nombreuses descriptions de textes ou de slogans d'affiche flous, illisibles, incompréhensibles, comme si, avant de prétendre couper le temps, il fallait ne pas craindre de couper dans l'épaisseur des textes inutiles que plus personne ne se donne la peine de lire : «quel innommable fatras, regardez un peu cette croûte extérieure qui recouvre la couche de papiers placardée sur la colonne d'affichage : des femmes qui mettent en valeur leurs lèvres, des hommes qui mettent en valeur ce qui en sort – on dirait que tout ça vient d'un vieux bouquin aux pages collées entre elles» (p. 113).
Ce travail d'élucidation s'opère également au moyen d'une écriture riche de descriptions étonnantes (2) et de magnifiques métaphores, dont je ne donne que deux extraits, tant le texte en regorge : «Entre-temps, l'aurore fermentait, levait comme une pâte rouge, là-bas, derrière les blocs de pierre des maisons, elle débordait des toits, reteignait en rouge l'air noir» (p. 83) et, à propos du polygraphe qui deviendra le biographe de Sterer : «La plume de l'écrivain Iossif Stynski se distinguait par son nomadisme effréné : tantôt elle s'agitait dans un petit article, tantôt elle s'enlisait dans les lentes réflexions et les périodes d'un traité économico-politique; trempée dans l'encrier, elle ne séchait jamais en même temps qu'une phrase avortée, elle avait l'air de glisser sans déraper, elle savait se pavaner devant chaque fait nouveau ou idée nouvelle» (p. 87).
Ce sont les rares textes de Sterer lui-même qui doivent être déchiffrés, «décodés» (p. 27), comme s'il s'agissait de traduire en langage clair un texte réservé aux seuls initiés : «En triant et en mettant en ordre les feuillets pâlis, ils se réjouissaient de trouver, parmi les signes hiéroglyphiquement incompréhensibles agencés en formules plus incompréhensibles encore, des mots clairs – comme des clairières dans la forêt» (pp. 121-2).
De fait, peu importe que le savant Sterer disparaisse après la visite d'un personnage éminent (s'agit-il de Staline lui-même, puisqu'il est «impossible de ne pas reconnaître son visage, reflété des centaines de fois par les feuilles de papier plaquées sur les kiosques» ?, p. 118) et que cette visite soit précédée par la description d'une scène apocalyptique (3), où le monde semble se défaire.
C'est que le monde, à vrai dire, celui du présent de la narration, est déjà défait, et nul besoin que les nouvelles du jour confirment, jour après jour, les faits que Sterer a consignés dans son manuscrit impubliable (cf. p. 122), ni que celui-ci explique à son biographe pour quelle raison il n'a été que le spectateur d'un monde futur s'enfonçant dans la grisaille (parce que, en somme, il était déjà mort (4)), pour que nous comprenions de quelle catastrophe Krzyzanowski veut nous parler, lui qui écrivit son texte en 1929 et qui jamais ne le publia, cette catastrophe étant celle «où l'aveugle et gluant suffixe «-isme» rampait partout, se collant comme une ventouse à la fin des mots» (p. 110) et, oserions-nous écrire, condamnant au silence des femmes et des hommes d'une façon qui en aucun cas ne pouvait être confondue, même à l'époque, avec les besoins insatiables de la Révolution, donnant l'impression, au voyageur revenu du futur, que le présent est lui-même contaminé par le futur (et, à vrai dire, comment ne le serait-il pas, puisque c'est lui qui a enfanté ce dernier), Sterer, comme d'ailleurs le voyageur de Wells, étant accablé par le spectacle affligeant qu'il contemple au retour de son expédition intrépide : «quand j'observe les gens qui m'entourent actuellement, j'ai l'impression que ce sont des gens sans «maintenant», des gens dont le présent est resté quelque part derrière eux, dont les volontés, projets, paroles ressemblent au tic-tac d'horloges remontées il y a longtemps, dont les vies sont floues comme une dixième copie carbone» (pp. 108-9).
Seule l'expérience du voyage dans le temps, très sobrement décrite à la différence de celle du roman de Wells, si sobrement décrite que nous ne savons pratiquement rien de ce que Sterer a vu (cf. p. 105), semble présenter un quelconque intérêt d'un point de vue métaphorique, elle qui permet d'ouvrir le cachot dans lequel s'est volontairement enfermé le savant (5) et qui donne lieu à ces images saisissantes : «L'espace fendu par ses muscles lui semblait résistant et pénible. L'air, inhabituel après tant de jours de séparation, était visqueux et difficile à pénétrer. Pas une feuille ne bougeait sur les arbres du boulevard où Sterer, faiblissant sous l'effort, arriva, mais l'air n'était tout entier qu'un vent immobile, à la vitesse zéro et à la force infinie. Ramené des durées aux longueurs, il se sentait comme un nageur qui, fendant la surface d'une mer toujours mouvante et bienfaisante à son corps, aurait brusquement été projeté dans une anse d'eau douce stagnante envahie de lentilles d'eau, enserrée dans le dur étau carré des berges» (p. 81).
Il est frappant de constater que le temps, dans le livre de Krzyzanowski, est moins une donnée physique que le milieu dans lequel baigne la conscience, mais aussi qu'elle est capable d'influencer et même de modeler à sa guise, ne serait-ce, comme je l'ai dit, que par la monstrueuse volonté de Sterer, sa prodigieuse ténacité puisque la «réflexion, c'est une dispute avec soi-même» (p. 95) et que l'obstiné, en aucun cas, ne saurait s'avouer perdant : «Ce fut une sorte de partie en temps limité que l'homme et le temps jouèrent l'un contre l'autre pendant une semaine insomniaque et convulsive. Le temps avançait ses pions : les événements, et l'homme les siens : le progrès de sa machine. Pour l'homme, c'était clair : si le temps gagnait, sa machine serait perdue, et si c'était lui qui gagnait, le temps se perdrait lui-même» (p. 44).
Mais le temps ne gagne pas, car Sterer a montré et démontré qu'il pouvait le vaincre, non tant par sa machine dont le fonctionnement complexe ou même les possibilités ne constituent pas pas le sujet principal, ni même secondaire, du livre de Krzyzanowski, que par la volonté dont il a fait montre, depuis son plus jeune âge, pour expliquer la seule énigme qui a jamais retenu son attention : Sterer, en effet, n'a pas peur de souffrir, de vouer sa vie à une seule idée dévorante, alors même qu'il explique, de façon assez borgésienne, le temps par la nécessité, pour la conscience, de lutter contre ce qui peut la détruire, en éloignant justement le danger potentiel ou réel au moyen du passé (cf. p. 25).
Il est ainsi étonnant de constater que l'écriture, une fois de plus, a maille à partir avec le temps ou plutôt, avec la garde de ce qu'il faut à tout prix conserver, préserver : le secret de l'obstination, le terrifiant secret de la brûlure qui fait de Sterer un homme à part, effrayant les pauvres gens cloués au présent comme des mouches à de la glu, Sterer vivant dans son moi «comme dans une chambre sans chauffage» (p. 37), tellement vampirisé par son unique obsession qu'il n'a nul besoin de tracer sur une feuille les plans de son invention : «Dans la neige jusqu'aux genoux, il en retira un bout de bois qui traînait là et traça sa formule sur le sol. Le lendemain, le dégel commença et le document qui révélait le secret de sa machine fut biffé par les rayons du soleil. Par la suite, l'inventeur travailla sans se fier ni aux gens, ni au papier» (pp. 38-9) (6).
Cette thématique rejoint celle que présentent nombre de romans post-apocalyptiques, où la survie de l'humanité, si elle peut encore être espérée, ne peut être possible que grâce à la présence (et par la grâce de), véritablement miraculeuse, de livres, de textes transmis oralement comme dans Fahrenheit 451, l'importance de l'écrit étant rappelée par une formule mystérieuse de Krzyzanowski, que rien n'explique vraiment dans le texte, et qui arrive au détour d'une phrase banale : «Et de nouveau une formule où l'on peut se perdre plus sûrement qu'en plein bois. En littérature, on ne va que d'une orée à l'autre» (p. 34), peut-être parce que, en attrapant le temps «qui se cache sous le crâne [...] comme on coiffe un papillon sous un bonnet» (p. 20), Maximilien Sterer a pu, enfin, comprendre le mystère contenu dans les lettres composant le mot temps, «qui furent les premiers signes avec lesquels il essaya de construire, en guidant sa plume le long des réglures obliques, un mot" (p. 9).
Mais, de cette compréhension, vision extatique ou mutisme de l'idiot, nous ne saurons absolument rien.

Notes
(1) Maximilien Sterer est du reste comparé à Dante par un des personnages, Joseph Stynski qui deviendra d'ailleurs son biographe : «Je me suis quand même rappelé la légende de Dante, brûlé par le soleil et la flamme des cercles infernaux. Non, ces hommes-là, on n'en a jamais pitié et il n'y a pas de quoi : de toute façon ils ne remarquent pas la pitié [...]» (p. 92). Les pages entre parenthèses renvoient toutes à la remarquable traduction du texte de Krzyzanowski qu'a donnée Anne-Marie Tatsis-Botton pour les Éditions Verdier en 2010. Ces mêmes éditions ont publié plusieurs textes de l'auteur, comme Le retour de Münchhausen, Le Club des tueurs de lettres ou encore Le Thème étranger.
(2) Lesquelles procèdent le plus souvent en gommant les personnages et en se contentant de décrire les faits et gestes de leurs membres, si je puis dire : «Une pièce de cinq kopeks faillit s'approcher de la silhouette pétrifiée et, prenant peur, revint se réfugier dans une poche. À côté, près du banc voisin, tressautèrent les coudes et les brosses d'un cireur de chaussures» (p. 84). Ce procédé confère une espèce de rigueur toute objective, marmoréenne, au texte de Krzyzanowski, comme si l'auteur s'efforçait de disparaître absolument derrière l'histoire qu'il raconte, ou alors de laisser la première place au biographe de Sterer, Stynski, bien que ce dernier ne soit pas lui-même celui qui raconte l'histoire du savant fou ou génial, nous ne savons. Ce procédé permet aussi de chosifier les perceptions de Sterer, totalement enfermé dans son rêve fou, et qui semble ne même pas voir la réalité extérieure, sauf quand celle-ci vient cogner contre lui : «Les chaussures entrèrent dans son champ de vision, s'activant à faire scintiller leur vernis noir, et à cet instant une association, arrachant le vernis, lui substitua du feutre gris. Sterer fit remonter son regard des chaussures à la tête et vit des lunettes rondes, en or, sur un visage rond» (p. 63).
(3) «[...] on aurait dit qu'à la suite des chapeaux arrachés s'envoleraient les têtes arrachées, et encore plus haut, comme une feuille ayant perdu sa branche, la terre déviée de son orbite glisserait de soleils en soleils" (p. 118). D'autres scènes baignent dans une atmosphère apocalyptique tout autant que fantastique, Sterer, après son retour du futur, étant présenté comme quelque Melmoth temporel dont le regard est terrifiant.
(4) «Maintenant, j'ai compris pourquoi le je serai dans lequel j'ai été m'est apparu si mort et comme à travers un voile : tout ce que j'avais reçu, c'était la différence entre «je serai" et «je ne serai pas"; je veux dire : un mort attaché à la selle d'un cheval peut faire l'ascension d'un pic, mais... ce ne serait bien sûr qu'un hasard stupide, et sans ce hasard, vous comprenez...» (p. 115).
(5) Sans doute serait-il intéressant d'étudier le texte de Krzyzanowski en détaillant les différents procédés d'écriture qui lient la lente élaboration du projet de Sterer à l'accomplissement du texte lui-même, comme si l'auteur ne faisait rien d'autre, en somme, que se projeter dans le temps, et de nous expliquer les puissances phénoménales de l'écriture, véritable machine à plier le temps : «Il allait, entièrement plongé dans ses pensées, tantôt s'arrêtant brusquement en même temps qu'elles, tantôt poursuivant son chemin en suivant le syllogisme qui s'était mis en branle» (p. 62). Ainsi, l'auteur ne parle de rien d'autre que de sa propre ténacité, de la formidable persévérance de son écriture, lorsqu'il décrit ainsi son personnage : «Mais une seule chose importe : l'idée fichée dans son cerveau et son cerveau fiché dans sa boîte crânienne survécurent, et seule la peau tendue sur la boîte pensante se rida par endroits et se colla plus étroitement aux os» (p. 61).
(6) Le lecteur ne peut que songer aux gestes mystérieux du Christ qui écrivit quelque chose sur le sable avant de l'effacer. Il faut également remarquer que le jeune Sterer a eu comme projet farfelu de créer une semaine des cinq vendredis, «tous les cinq étant... des vendredis de la Passion» (p. 30), le mot étant de son biographe Stynski qui estime à bon droit que ledit projet «ressemble plus à une torture qu'à une expérimentation» (ibid.).

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