Les SAS de Gérard de Villiers : un regard français sur le monde (SAS 1965-2013), par Francis Moury (08/11/2013)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_3899.jpg«[...] Cependant le philosophe ne méprise pas le mythe. [...] Encore faut-il avouer que cette aventure, dans laquelle nous nous trouvons bel et bien engagés, comporte de multiples périls, encore plus pour qui la tente du côté du mythe que pour qui la tente du côté des doctrines. [...] Pourtant, au point de civilisation où nous en sommes, et maintenant qu’à travers l’Europe les musées et les livres ont lâché tous les symboles de toutes les sagesses, tous les signes de toutes les magies, blanches ou noires, nous ne pouvons plus éviter la tâche de mettre de l’ordre dans nos richesses, d’apprendre à utiliser nos puissances et à enchaîner nos périls [...]».
Clémence Ramnoux, Mythe et métaphysique, in Revue de Métaphysique et de Morale (Éditions Armand Colin, 55e année, N°4 octobre-décembre 1950), pp. 408-431.

«John Turner se rapprocha de la glace du lavabo et inspecta soigneusement son visage. Il avait horreur d’être mal rasé. Le miroir lui renvoya l’image d’un homme aux traits réguliers mais sévères, les sourcils noirs fournis soulignaient des yeux gris verts qui semblaient inexpressifs. Le nez était important, au-dessus d’une grande bouche bien dessinée mais qui souriait rarement. John Turner était bel homme, mais son attitude distante et froide, due en grande partie à la timidité, accentuait son allure un peu gauche. Il semblait mal à l’aide dans son grand corps, et ne livrait rien de ses pensées».
Gérard de Villiers, SAS n°146 Le Sabre de Bin Laden (Éditions Gérard de Villiers / Malko Productions, 2002), p. 9.


Note liminaire du 1er novembre 2013.

La mort de Gérard de Villiers, survenue alors qu’il venait de publier, à la fois comme auteur et comme éditeur, son SAS n°200 (désormais dernier volume de la série, on le signale pour ceux qui veulent posséder la collection complète) rend d’actualité la réédition de notre texte initialement publié en 2005 sur le défunt site Internet Jeune France de Raphaël Dargent.
Notre ambition était simplement de faire le point sur quarante années de SAS, donc sur la période 1965-2005. La période 2005-2013 ne m’a pas fourni l’occasion de modifier mon point de vue : de Villiers est un auteur inégal mais, en ce qu’il a de bon, remarquable. Certes, de 2005 à 2013, les coquilles se font parfois plus quantitativement présentes au point que l’auteur lui-même doit s’en excuser dans une note liminaire d’un des deux volumes de SAS n°178-179 La Bataille des S-300. Les facilités demeurent : en 2006 dans SAS n°162 Que la bête meure – ne pas confondre avec le titre homonyme du film de Claude Chabrol de 1967 –, le milliardaire vénézuélien anti-Chavez dirige une agence recrutant des Miss, prétexte sociologique certes plausible à d’inévitables rencontres érotiques ! Ou bien encore tel personnage est nommé «James Whale», ce qui prouve que Villiers était cinéphile et connaissait l’histoire du cinéma fantastique américain classique : James Whale est en effet le nom du cinéaste qui a filmé Frankenstein (1931) puis La Fiancée de Frankenstein (1935). Ce qui a toujours intéressé de Villiers n’est pas la construction ni l’inspiration, c’est la réalité. D’où sa belle formule de l’écrivain «éponge» du réel sur laquelle la presse glose bêtement aujourd’hui. De fait, que tel personnage se nomme James Whale ne change rien à l’affaire : on trouve régulièrement dans chaque SAS de remarquables passages capables de résumer d’une manière incisive l’histoire d’une nation (par exemple la lutte anticommuniste – lutte interne contre le Pathet Lao et lutte externe des émigrés laotiens de 1968 à 2008 – au Laos dans SAS n°172 Retour à Shangri-La) ou d’un individu parfois emblématique mais demeurant concret, auquel on croit immédiatement (le transfuge nord-coréen dans SAS n°168-169 Le Défecteur de Pyongyang). Sans oublier les qualités de l’ouverture, en général stupéfiante de vérisme : par exemple la démentielle description du transfert physique de l’argent de la banque centrale de Bagdad au début du SAS n°163-164 Le Trésor de Saddam, en 2006 ou bien encore la manière dont on désosse un ancien pétrolier au Balouchistan dans SAS n°160 Aurore noire. Sans oublier l’ouverture presque néo-réaliste, d’une brutalité sordide mais vériste, du SAS n°190 Ciudad Juarez. Ce sont ces passages, ces moments souvent très forts par leur lucidité et leur puissance, qui permettent de considérer sans remord Gérard de Villiers pour ce qu’il fut effectivement : un passeur oscillant avec une précision méticuleuse, un sens du suspense non moins méticuleux, entre journalisme et lettres, politique et histoire, sociologie et géographie. Il fut, pour ma génération, à la fois notre Jean Hougron (car, de tous les continents, c’était probablement l’Asie que Villiers préférait) et notre Jean Lartéguy.

Gérard de Villiers est peut-être l’écrivain français le plus populaire en France et dans le monde aujourd’hui. Les chiffres de la série des SAS – Gérard de Villiers a publié d’autres œuvres, et même tout récemment ses mémoires, mais ce sont uniquement les SAS qui nous intéressent ici – parlent d’eux-mêmes : de 1965 (date du premier SAS) à septembre 2005, il a publié 159 SAS, tirés à 200 000 exemplaires chacun, soit en tout à peu près 150 millions de volumes publiés sans compter les traductions innombrables (un ami bibliophile, connaissant notre péché mignon, nous a récemment ramené un exemplaire de l’édition turque du SAS n°27 Safari à La Paz) et les éditions pirates.
Quarante ans d’histoire du monde, quarante ans d’évolution géopolitique sont rassemblés dans ces 159 volumes, publiés au rythme de quatre volumes par an. Balzac avait écrit une Comédie humaine, Gérard de Villiers raconte l’histoire du monde. Il arrive que les deux se recoupent puisque les hommes sont les acteurs de l’une comme de l’autre. SAS ou une vérité de l’histoire, voire une histoire de la vérité au sens le plus hégélien du terme ?
En apparence Gérard de Villiers ne semble guère s’intéresser à la France : son altesse sérénissime (SAS renvoie à ce titre mais était aussi un clin d’œil à sa compagnie aérienne scandinave favorite) le Prince Malko Linge est autrichien et voyage en mission pour la CIA partout dans le monde. Sauf en France où il ne séjourne qu’en transit à l’aéroport ou le temps de faire quelques courses à Paris. Gérard de Villiers avoue d’ailleurs que s’il avait écrit en anglais ses aventures, il eût probablement vendu bien davantage encore de volumes : le fait que Malko Linge soit un espion international s’y prêtait admirablement. Mais de fait, les SAS sont écrits en français. Et la vision du monde qu’ils expriment est bien celle d’un Français sur le monde actuel. SAS est un Autrichien qui pense en français et voit le monde comme un Français peut le voir. Première raison pour laquelle, de toute évidence, les lecteurs français l’apprécient.
Formé à Sciences-po puis par le journalisme, Gérard de Villiers s’est, au fil des rares entretiens parus de 1965 à nos jours (si l’on excepte, encore une fois, ses récents mémoires beaucoup plus amples et réflexifs), défini à la fois comme un journaliste et comme un romancier (1). C’est la première originalité qui caractérise son style : avant de publier un nouveau SAS, Gérard de Villiers part systématiquement enquêter dans le pays où son action aura lieu et il y vit suffisamment de temps pour capter l’esprit du lieu comme l’esprit du temps. Comme tout romancier aussi, il lit et se tient au courant. Il a des amis journalistes, des amis fonctionnaires et a connu personnellement quelques espions et aventuriers dont SAS Malko Linge est un condensé au physique mais également au moral. Comme tout journaliste Villiers dit la vérité lorsqu’il la voit : les noms des rues, la géographie d’une région, les types d’armes légères (ou lourdes) employées, l’architecture, les mœurs, les religions, la situation économique et sociale sont reproduits d’une manière exacte dans chaque SAS. Pas seulement reproduits, mais aussi soigneusement sélectionnés en fonction de leur poids, de leur signification intrinsèque en regard du récit spécifique qui va nous être contés et qui met à chaque fois en jeu l’idée d’un cancer local menaçant la santé du monde libre par sa soudaine virulence.
La toute première question que se pose le lecteur d’un SAS est : «Comment peut-on être SAS ?» et à cette première question, Gérard de Villiers a toujours soin de répondre. Il rappelle les motivations de son héros : elles sont d’abord économiques puisqu’il est rétribué pour ses missions et qu’il a, comme tout homme, besoin d’argent. Mais Linge étant un honnête homme bien éduqué et d’une lignée respectable, l’aspect éthique et politique de son travail ne lui est pas indifférent. Il arrive même que cet aspect contredise le précédent, le mette lui-même en danger, le pousse éventuellement à exécuter un des fonctionnaires (SAS n°60 Terreur à San Salvador) de l’organisation qui le commandite. Autrement dit, Linge est un héros répugnant à employer n’importe quel moyen pour arriver aux fins qui lui sont assignées. Il est systématiquement conscient des horreurs qu’il doit commettre pour éviter de plus grandes horreurs. Il mesure en outre à chaque passage dans un lieu les injustices sociales parfois terrifiantes qui ont créé le terreau favorable à la naissance du terrorisme qu’on lui demande de combattre. Ce terrorisme fut longtemps celui du communisme rouge international soutenu par l’URSS et la Chine maoïste. Pas exclusivement cependant : SAS a combattu des néo-nazis rescapés de la seconde guerre mondiale ou inspirés par elle, des complots africains, des escadrons de la mort paramilitaires comme leurs cibles paramilitaires de gauche, des narcotrafiquants, le terrorisme palestinien, israélien, l’islamisme fondamentaliste djihadiste et bien d’autres formes avérées prises par l’esprit de l’histoire. Ouvrir un SAS, c’est se trouver dans la situation de Hegel ouvrant son journal du matin. Un nouvel aspect véritable du monde va nous être donné : nous le savons d’avance. Nous savons aussi que nous allons découvrir un contenu véridique, violent parce que véridique, véridique parce que source de morts et de violence réellement advenues.
SAS n°59 Carnage à Abu Dhabi et SAS n°61 Le complot du Caire – écrits tous deux vers 1980 – traitaient déjà du djihadisme puisqu’ils s’inspiraient de faits réels au cœur desquels le lecteur informé savait le repérer comme cause motrice. Telle une abeille, Gérard de Villiers puise le nectar acide de l’histoire du monde au jour le jour et la relate. Il en livre parfois une version exacte à 80 % mais ignorée du grand public. Il modifie ou intervertit parfois aussi les données de telle équation mais le lecteur informé peut en rétablir les termes exacts (SAS n° 140 Enquête sur un génocide) ou, du moins, croit y être arrivé. D’une manière générale, depuis quarante ans, le lecteur français a le très net sentiment, lorsqu’il lit un SAS, qu’il passe de l’autre côté du miroir et qu’il a entre les mains une version non censurée des faits que lui livrent parcimonieusement les médias, un peu moins parcimonieusement les enquêtes journalistiques publiées sous forme d’articles dans les quotidiens sérieux ou sous forme de livre plus ample.
À cela plusieurs causes : la vérité des mentalités est d’abord la première. Certains personnages sont caricaturaux mais contiennent une part fondamentale de vérité. D’autres ne sont nullement caricaturaux et sont absolument véridiques. Simplement, la violence de leur pensée, de leurs actions, de leur langage est difficilement recevable par la critique littéraire française «bon chic bon genre» qui n’admet pas qu’on dépeigne des psychopathes ou des criminels d’une manière aussi directe. On ne le pardonne pas à Gérard de Villiers alors que c’est une de ses grandes qualités : il dit là le vrai. Les mêmes ne lui pardonnent pas davantage le vérisme sexuel : la pornographie et l’érotisme sont parties intégrantes des SAS car parties intégrantes de la vie des personnages qui sont parfois tout bonnement des personnes dont le nom a simplement été changé. La pornographie et l’érotisme seraient selon eux des figures de style populaires et vulgaires alors que ce sont précisément des éléments de la vérité de l’histoire lui permettant de progresser : leur part d’irrationalité existe et Gérard de Villiers le sait. Il les met en œuvre et le lecteur sincère s’y retrouve correctement. Certes, la maîtresse de Linge, la fameuse Alexandra, nous a pour notre part toujours, il faut bien l’avouer, laissé de marbre, mais bien des personnages féminins nous ont paru marqués au coin de la vérité documentaire la plus pure, la plus brûlante et la plus véridique. Les figures marginales de la sexualité sont représentées assez régulièrement par de Villiers : Linge pose sur elles un regard assez distant et compassé, mais il en tient compte en homme de terrain, sans les juger en moraliste. Il les croise, encore une fois, parce qu’elles existent.
Lire un SAS produit un double effet constant et identique : la satisfaction provoquée par une nouvelle connaissance, augmentée, du monde dans lequel nous vivons mais aussi la peur. La description de l’envers du miroir fait peur. Sans doute parce que nous devinons qu’une partie absolument exacte de la vision proposée est authentique ou parce que nous le constatons si nous connaissons bien la situation et avons visité, au même moment et à la même époque, le pays en question. Et aussi parce que l’autre partie, celle dont nous sommes incapables de savoir si elle est inspirée de faits réels ou non, apparaît si réelle qu’elle nous impressionne autant que la précédente. Dès lors qu’importent certaines coquilles, certaines rapidités coupables d’écriture qu’on peut repérer au hasard de certains volumes. Balzac lui-même orthographiait bien de diverses manières le même mot : l’essentiel n’est pas là. Qu’importe aussi certaines facilités de structure qui d’ailleurs, compte tenu de la nécessité dramaturgique du récit, n’en sont finalement pas car elles reproduisent tout bonnement ce qui se passerait effectivement dans tel ou tel cas de figure relativement (totalement, parfois) fondé. Le fond (la vérité dite en partie, en partie cachée) comme la forme (la manière de montrer la vérité, de la faire ressentir au lecteur) sont l’essentiel aux yeux de Villiers. Il n’y a pratiquement pas d’erreur concernant les descriptions d’armes légères : il sait ce qu’est un fusil d’assaut «M14» américain, «FN F.A.L» belge, «G3» ouest-allemand. Il sait aussi qu’un pistolet semi-automatique allemand Walther P38 est chambré en calibre 9mm Parabellum et pas en calibre 38 Spécial, encore moins, comme nous avions pu le lire une fois dans le journal Le Monde il y a bien longtemps, en calibre «P38 spécial» qui n’existe pour sa part absolument pas ! Il connaît l’univers physique, industriel, technologique qu’il décrit. Et il connaît l’univers moral, intellectuel, politique qu’il décrit. La fiction met en branle tout cela juste assez pour que la projection soit vivante aux normes de la fiction. Mais c’est bien d’abord la charge virulente extrême de la réalité qui demeure impressionnante dans tout bon SAS qui se respecte. Le rapport réalité-fiction est inversé par rapport aux proportions habituelles du genre : telle est la source féconde de l’originalité et de la valeur de cette série remarquable.
En tant que lecteur, nous avions cru possible à une époque, vers 1990 si nos souvenirs sont bons, de définir un âge d’or de la série. Nous pensions que les 40 premiers SAS parus pouvaient le constituer. Mais nous avons revu depuis ce jugement. Comme toute série, celle-ci connaît des hauts et des bas et régulièrement tel ou tel nouveau SAS nous surprennent. Il faut bien prendre la mesure de ce phénomène : on pouvait concevoir qu’il soit facile de surprendre un Français de 1965 n’ayant jamais voyagé, ne lisant pas Le Monde, Le Figaro ni Libération quotidiennement. Celui de 1980 était un peu plus au courant de l’histoire du monde, nolens volens. Eh bien, celui de 2005 – y compris l’intellectuel – peut toujours être surpris, en dépit des innombrables moyens de diffusion de l’information à sa disposition. C’est qu’en effet, cette politique-fiction repose sur un style propre, une vision du monde spécifique, acérée, lucide, à nulle autre pareille dans le genre «espionnage». Nous nous souvenons qu’un architecte cambodgien nous avait avoué son étonnement devant la richesse d’information (sur tous les plans) de la situation décrite en son temps et en son lieu par SAS n°35 Roulette cambodgienne. Et que, lorsque nous avions lié connaissance avec un jeune appelé laotien lors de notre service militaire au 110e RI, il nous avait confirmé les détails géographiques que nous lui citions, de mémoire de fervent lecteur, d’après SAS n°28 L’Héroïne de Vientiane. Autre souvenir : un jeune homme dont le père avait été en poste à Bagdad nous vantait la précision des descriptions de SAS n°14 Les Pendus de Bagdad.
Souvent, le meilleur passage des meilleurs SAS est le premier chapitre, qui plante le décor et met en branle l’action qui va déterminer au chapitre suivant le recours à Linge. Gérard de Villiers utilise pour cela deux procédés éminemment cinématographiques : soit il part d’un plan d’ensemble pour ensuite isoler un détail; soit il part d’un détail pour élargir celui-ci en «zoom-arrière» et le planter dans sa proche universalité. L’efficacité de l’écriture, sans que le héros soit encore intervenu, est alors en général maximale. On n’oublie pas, une fois qu’on les a lues, les ouvertures des SAS n°20 Mission à Saigon, SAS n°17 Amok à Bali, SAS n° 22 Les parias de Ceylan, SAS n° 32 Murder Inc. Las Vegas et tant d’autres comme celles, admirables du point de vue de la dynamique et du rythme, de SAS n° 53 Croisade à Managua, SAS n°98 Croisade en Birmanie ou encore celles de SAS n° 97 Cauchemar en Colombie et SAS n°102 La Solution rouge.
Les chapitres suivants agissent comme révélateurs au sens photographique du terme, suivant un processus narratif classique. La réalité globale et brute, complexe, parfois ahurissante de violence révélée par le premier chapitre, sera progressivement investie, tournée et retournée en tout sens jusqu’à livrer la clé de son énigme. Cette clé est parfois probante, parfois douteuse. Aucune importance. L’ouverture démesurée de SAS n°92 Les Tueurs de Bruxelles, pourrait presque se suffire à elle-même tant elle est surréaliste et précise à la fois : à partir du fait-divers inexpliqué d’une série de braquages dirigés par un géant cagoulé dont le lecteur se souviendra sans doute car ils avaient défrayé la chronique vers 1988, Gérard de Villiers ouvre les portes les plus noires, oscillant entre littérature policière et littérature fantastique par le recours sadien à la nécrophilie mise en scène, et revendiquée comme mise en scène. Comme dans les histoires fantastiques du détective Harry Dickson adaptées et réécrites par le génial Jean Ray, l’explication est encore plus invraisemblable que les faits avérés qui ont suscité sa recherche. Mais à fait aberrant et réel, explication aberrante et demie : le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable. Le doute subsiste longtemps dans l’esprit de SAS Malko Linge : c’est un personnage cartésien, presque sceptique. Il s’en tient à une ligne de conduite empiriste, certes morale mais morale parce que la morale, d’un point de vue positiviste, est ce qui sauve le monde et lui permet d’être vivable. Malko Linge est le témoin privilégié, au carrefour de la fiction (20 %) et de la vérité du monde (80 %) et ce qui aurait tendance à l’étonner serait plutôt les 80 % en question que les 20 % reconstruits à partir de ceux-ci (2).
Écrivain français confronté au chaos du monde contemporain depuis quarante ans, en rendant compte depuis quarante ans obstinément avec succès. Sans précautions oratoires. Gérard de Villiers est un témoin de notre monde : nous disons «le nôtre» d’un point de vue chronologique. Nous avions cinq ans lorsque le premier SAS a paru : c’est bien de «notre» monde, de celui dans lequel nous avons grandi, que parle chaque SAS, quatre fois par an. Nous avions déjà écrit ailleurs (à l’occasion d’une discussion sur Simenon, que nous n’aimons guère et que Gérard de Villiers n’aime guère non plus) qu’il faudra très sérieusement songer à recommander aux étudiants en sciences-politiques de lire non seulement les manuels d’histoire contemporaine parus aux éditions Masson mais encore de lire la collection complète des SAS s’ils veulent avoir une idée de ce que fut le monde dans lequel nous avons vécu, s’ils veulent connaître leurs origines politiques et morales. Gérard de Villiers a choisi dès 1965 son camp qui fut celui de tout Français rationaliste et moral à une époque où l’intelligentsia n'accomplissait pas sa mission : il fut un anti-communiste vigoureux. Et il a dépeint avec exactitude les ravages mondiaux causés par la guerre froide jusqu’à la fin du bloc soviétique et même au-delà. Il est aussi un démocrate pessimiste : la seule espèce saine de démocrate. Il est de la race de Thucydide : sans illusion mais réaliste. Parfois idéaliste en ce sens que l’éthique a un sens pour son héros. Un sens plein : il risque sa vie pour elle mais sans gloriole et sans préjugés, parce qu’il a une conscience exacte de la situation dans laquelle il se trouve. Malko Linge est plus d’une fois dans la situation d’un héros de Malraux (aussi bien celui de La Condition humaine que celui des Conquérants) ou de Sartre (notamment ceux des volumes composant Les Chemins de la liberté parce qu’ils sont immédiatement en situation au sens métaphysique sartrien le plus pur), à sa manière, et dans son genre. Simplement cette situation est décrite avec des mots évoquant plutôt la rudesse du roman noir américain, et son analyse demeure objective, jamais visionnaire. Elle se maintient dans de strictes limites à l’intérieur desquelles la concaténation souveraine des eaux glacées du calcul (égoïste ou politique) broie les pions que sont les protagonistes (3).
Mais cette objectivité est parfois si remarquablement réaliste qu’elle atteint une qualité proprement phénoménologique. On a rarement décrit la subjectivité de la mort d’une manière aussi intense que dans les SAS : nombreuses sont les notations psychiques de personnages voyant leur mort survenir, livrant leurs dernières pensées, sensations, impressions. Ces notations sont parfois dignes d’un manuel de psychologie classique, tantôt à tendance phénoménologique, tantôt à tendance de «psychologie de la forme». Et la psychanalyse n’est pas oubliée. Certains héros négatifs le sont en raison de la lourdeur névrotique de leur histoire familiale, reconstituée d’une manière analytique plausible. C’est le cas notamment de certaines «passionnaria». Autre est le cas de personnages secondaires qui sont décrits d’une manière moins complexe mais en termes simples, nets et précis. Certaines biographies ou même autobiographies (tel comparse se remémorant sa vie jusqu’au moment où il se retrouve ici et maintenant) sont véritablement très étonnantes : tel tueur colombien, en une demi-page, résume sa vie, ses motivations, son environnement psychosocial avec une densité et une vérité rarement atteintes. Pas plus d’une demi-page parce que la personne en question n’a rien de plus à dire sur elle-même : son univers mental se limite à cela. Et Gérard de Villiers rend compte avec une terrifiante vérité de la limite exacte en question. Elle est décrite, posée d’une manière sèche, parfois un peu ironique tant certains portraits sont objectivement frappés au coin de la folie objective. Mais ils sont – on le sait, on le ressent au plus profond de nous-même – absolument véridiques : fonds comme formes ne forment alors plus qu’un pour livrer, en somme, la vérité totale d’un être. Cette création littéraire est donc inadaptable au cinéma, comme toute création purement littéraire : au moins 30% de chaque SAS est constitué par de telles synthèses psychologiques, intraduisibles à l’image dans le cadre d’un récit cinématographique classique. Raison pour laquelle toutes les tentatives d’adaptation cinématographique des SAS furent des échecs cinglants. Et preuve, a contrario, que les SAS sont bien de la littérature française servant le genre populaire du roman d’espionnage d’une manière originale.

Remarques additionnelles sur les couvertures illustrées des SAS de 1965 à 2013.

Les premières éditions étaient simplement munies d’une couverture dessinée en N.&B. représentant le héros en imperméable, lunettes noires, passant un coup de téléphone avec des airs de conspirateur avéré. Elles étaient efficaces : c’est l’espion tel qu’on se l’imaginait alors. La présentation n’était pas si éloignée de celle des couvertures N.&B. des éditions françaises de James Bond, au demeurant, qu’elle pouvait évoquer au lecteur contemporain. Mais la présentation est vite devenue plus luxueuse.
Les deux premiers volumes de la collection (SAS n°1 SAS à Istambul et SAS n°2 SAS contre C.I.A.) étaient illustrés par des photographies assez «pop-art», belles et efficaces mais non créditées. SAS n°3 Opération apocalypse (1965) amorce le principe de la mention du photographe en crédit (principe qui ne sera pas appliqué systématiquement : certaines couvertures seront signées, d’autres non) puisque c’est Francis Giacobetti – photographe-cinéaste né en 1939, auteur du film Emmanuelle 2, l’anti-vierge [1975] plastiquement bien supérieur au film antérieur de Just Jaeckin inspiré du roman d’Emmanuelle Arsan – qui la signe. Elle demeure, encore aujourd’hui, une des plus belles.
SAS n°4 Samba pour SAS (1966) présente la particularité d’avoir été édité sous deux illustrations différentes, toutes deux non créditées : d’abord une femme aux cheveux courts auburn, demi-nue, dissimulée par une végétation luxuriante, arbore un P.M. Thompson M1 masquant sa poitrine sur l’une; puis une jeune femme blonde demi-nue en plan américain rapproché, sur fond uni rouge, au regard dur, protège pudiquement sa poitrine mais tient un pistolet semi-automatique équipé pour le tir de compétition sur l’autre. C’est un cas unique dans la série SAS en édition française, à notre connaissance.
Constantes aisément repérables : les femmes sont érotiques mais armées; leur regard toujours direct est parfois séduisant mais le plus souvent intimidant voire franchement inquiétant. L’ensemble produit souvent l’effet d’une rencontre avec une sorte de Sphinx moderne. Des photographes variés (Toscas, Robert Brown, Jérôme Da Cunha, Vloo, Thierry Vasseur) servent depuis quarante ans cette même ligne générale esthétique qui unifie la série et lui confère une partie de son charme premier. Certaines couvertures de SAS conservent une intangible beauté, une intangible faculté de suggestion, telles celles signées Toscas et aussi certaines autres, non créditées mais remarquables.
Les lettrines et les graphismes ont, pour leur part, subtilement évolué mais ont toujours conservé leur unité, en dépit de modification de détails comme l’introduction de la numérotation des dos, les changements de société d’édition induisant un nouveau «logo». Depuis 2005 le sigle patronymique du héros est encadré de couleur dorée, en léger relief : effet de luxe orientalisant. La matière brute augmente : après le slogan «25 % de SAS en plus» apposé visiblement sur la couverture du SAS : Mission Cuba (2005) justifiant ainsi une hausse du tarif naturelle, certaines aventures parues depuis 2006 (Le Trésor de Saddam, Le Défecteur de Pyonyang, Al-Quaida attaque) occupent deux volumes au lieu d’un. On approche en ce mois d’août 2008 les 7€. Autre modification, apparue également en 2005, l’idée d’écrire manuellement un petit slogan, une petite accroche, elle aussi en lettres d’or, résumant le sujet du livre. Elle peut être fonctionnelle : Aurore noire (2005) comporte comme slogan «Al-Quaida attaque». Cette fonctionnalité est efficace au point que ce slogan est transformé en titre à son tour (2008, en deux volumes) ! Elle peut donner des indications plus précises sur l’intrigue. En outre, les anciens numéros sont parfois réédités sous la dernière esthétique, ce qui peut engendrer une certaine confusion au niveau des dos et ce qui contraint à soigneusement distinguer les éditions originales des rééditions.
Cela dit, les SAS demeurent tout autant reconnaissables par leur double qualité esthétique immédiatement perceptible : clarté et sophistication.

Notes
(1) «On ne découvre pas cela [le fait qu’on ait un talent d’écrivain] tout seul. Ce sont les autres qui s’en chargent. Notamment lorsque l’on commence à vendre des livres. [...] Vous savez j’étais journaliste, donc j’écrivais. C’est là que j’ai appris à dire le plus de choses possibles avec le moins de mots possibles. Et j’ai surtout appris à écrire pour être lu, ce qui est très important. Il y a des trucs techniques que l’on apprend dans le journalisme et dont je me sers quotidiennement. (….) J’écris toujours de la même façon. Je vais toujours sur place, je fais une enquête tout à fait journalistique. [...] [SAS n°53] Croisade à Managua était un bon exemple de précision. [...] J’ai une vision des choses très particulière, c’est cela qui me différencie des autres. [...] J’ai toujours eu beaucoup de curiosité, j’ai toujours voulu savoir ce qui se passait [...]», Gérard de Villiers, extrait d’un entretien avec Gérard-Julien Salvy, in Playboy édition française n°70, septembre 1979, pp.17-92
(2) «Mes livres reflètent 80 % de la réalité», Gérard de Villiers, cité par Edgard Davidian in L’Orient-Le jour du 12 novembre 2003. Ajoutons que cet «effet de réel» est récemment encore augmenté par le rassemblement en un seul épais volume de plusieurs volumes déjà parus et dédiés à un même conflit géopolitique (conflit israélo-palestinien, etc.) constituant ainsi un véritable «dossier fictif-réel» sur son évolution, courant parfois sur plus de vingt ans. De tels volumes sont vendus plus chers que chaque volume simple, naturellement.
(3) «Je n’écris pas comme la Comtesse de Ségur. J’ai besoin d’une histoire forte, qui implique de la politique, de la violence. Je fais de la géopolitique appliquée, si l’on peut dire. [...] Je n’écris jamais de choses invraisemblables», Gérard de Villiers, extraits d’un entretien accordé à Yves Couprie le 07 mars 2005.

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