Les managers de la cohésion nationale. Lettre ouverte aux auteurs du rapport sur l’intégration, par Pierre Mari (26/12/2013)

Crédits photographiques : Matt Gade (The Deseret News via Associated Press).
Mesdames, Messieurs,


Vous avez récemment remis au Premier ministre un rapport sur l’intégration qui n’a pas manqué de soulever de légitimes polémiques. Permettez-moi de vous dire – toute acception de contenu mise de côté pour l’instant – que la lecture en est très éprouvante. Il s’agit bel et bien d’un «rapport», dans le pire sens que notre époque sait donner à ce mot : interminable, mal structuré, répétitif, vibrant de ce martèlement volontariste dont on se demande qui peut être dupe. Je passe sur le galimatias (1), les poncifs usés jusqu’à la trame (2), les néologismes saturés d’air du temps, les errements peu glorieux du vocabulaire, la syntaxe plus d’une fois hasardeuse et les défaillances ponctuelles de l’orthographe : je n’aurai pas la cruauté de souligner qu’un document où s’affiche la volonté de «faire France» – chacun a le droit de garder son sérieux devant cette expression – devait, avant toute chose, satisfaire à l’exigence d’une forme irréprochable.
Ma première réaction, après lecture de cette soixantaine de pages, a tenu en deux mots : silence accablé. Un silence dont j’ai failli ne pas émerger, tant on en vient, aujourd’hui, à ne plus savoir arbitrer entre l’envie de ne rien laisser passer et la nécessité de se réserver pour des tâches plus créatrices. Mais que voulez-vous, il est des circonstances où silence et parole ne sont pas des matières à option. Si je m’adresse à vous aujourd’hui, et si l’agressivité s’invite plus que de raison dans les lignes qui suivent, c’est qu’il m’est impossible de faire autrement. Toute solennité mise à part, il y va pour moi de la possibilité de continuer à vivre dans ce pays et à m’y reconnaître, de ma foi en sa vieille et forte culture, de l’espérance que je m’escrime à garder intacte envers et contre toutes les abdications de l’intégrité nationale.
Commençons par des questions faussement candides. De quoi s’agit-il, dans votre rapport, sinon de problèmes humains (je laisse aux agences orwelliennes d’émasculation du langage, qui constituent désormais l’essentiel de la presse écrite et audio-visuelle, le soin de les appeler «sociétaux») ? De quoi parlez-vous, sinon des débats douloureux, et en un sens terriblement charnels, d’une communauté nationale aux prises avec son histoire, son présent et son manque flagrant d’horizon ? J’imagine que n’importe lequel d’entre vous me l’accordera. Dans ces conditions, pourquoi cette rhétorique de consultants externes qui remettent un rapport d’audit à une grande entreprise en mutation ? Pourquoi cette cascade de divisions et de subdivisions néo-scolastiques, cette prolifération d’«enjeux qui se déclinent en axes d’intervention», de «transversalités», de «préconisations relatives à des principes», de «modes de gouvernance à optimiser», de «mises en place de recommandations», de «regards à porter en termes de potentialités» – novlangue dont le bourgeonnement même trahit l’impuissance et l’absence fondamentale de sérieux ? Vous êtes censés, que je sache, parler de ce que les gens vivent. C’est-à-dire vous ouvrir aux affres de ceux qui peinent à se faire reconnaître comme pleinement français autant qu’à la désolation de ceux qui sentent vaciller sous leurs pieds le socle de l’«identité» française, et à qui la bien-pensance s’acharne à faire honte de leur sentiment. Or vous n’avez rien de plus pressé que d’enfermer votre propos dans un de ces corsets orthopédiques dont le pseudo-rationalisme technicien nous apprend aujourd’hui à revêtir à peu près tous les problèmes. Vous parleriez mévente des vins du Bordelais ou crise qui frappe les équipementiers téléphoniques, la distance instrumentaliste, l’objectivation glacée et la fausse assurance seraient les mêmes. Analyse des difficultés existantes, affichage de grands principes, préconisations : votre démarche ternaire, reconduite d’une partie à l’autre sans crainte de l’auto-caricature, revient à signifier, au citoyen menacé par le trouble du questionnement, que la politique d’intégration, le «vécu de stigmatisations», la diversité problématique et potentiellement périlleuse de la France d’aujourd’hui relèvent d’une «boîte à outils» accompagnée de fiches pratiques.
Ne me dites pas, surtout, qu’il s’agit seulement d’une question de forme, et que je vous fais un mauvais procès qui laisse de côté la substance du texte. Ce genre d’alibi se retournerait contre vous. Car la forme, en l’occurrence, c’est le fond où la France n’en finit plus de s’abîmer depuis une trentaine d’années – le gouffre qui sépare de plus en plus dramatiquement l’expérience vive (dont Jacques Maritain disait qu’elle est «le fruit inexprimable de la souffrance et de la mémoire») et les discours qui, comme le vôtre, diagnostiquent, pronostiquent, évaluent, préconisent, synthétisent et optimisent à tout-va. Quand le langage censé inspirer l’action publique souffre à ce point de désincarnation, quand il s’avère incapable de prendre en charge les sentiments communs pour les aider à y voir plus clair, les décanter, les orchestrer, quand il creuse, avec une inconscience qui laisse pantois, l’abîme entre l’épreuve quotidienne du réel et les postures de l’arrogance programmatique, c’est décidément que quelque chose ne va plus. Et qu’il est grand temps de sonner le tocsin (ou du moins les humbles petites cloches que chacun de nous garde à sa disposition).
Il y a parmi vous des universitaires, des chercheurs, des conservateurs de bibliothèques et de musées, des directeurs de théâtre, des responsables d’association, des chargés d’affaires culturelles, des élus (et j’en passe) : vous auriez souhaité démontrer à vos commanditaires que toutes ces singularités de parcours, de statuts, de fonctions, de sensibilités, virtuellement porteuses d’enrichissement de la dialectique sociale, étaient capables de se nier en tant que telles, et de se fondre dans le creuset de la pensée et de la prose managériales, vous n’auriez pas procédé autrement. La mention, allongée sur cinq pages, de ce que vous êtes les uns et les autres, me paraît tristement inutile. A moins qu’elle ne soit terriblement instructive, et ne nous assène la preuve que la diversité des rôles sociaux et des origines n’est plus désormais qu’un leurre : enseignant-chercheur ou responsable d’association, élu ou conservateur de bibliothèque, Français «de souche» ou Français d’origine maghrébine, à peine êtes-vous réunis en conclave à l’initiative des plus hautes instances qu’une loi maléfique vous pousse à réprimer vos singularités, et à raisonner unanimement en managers de la cohésion nationale. Pierre Legendre, penseur bien trop méconnu que vous gagneriez à lire, dit du management qu’il «aplatit le matériau humain pour en gérer les fragments» (3). Formule implacable, qui s’applique mot pour mot à votre rapport. Vous gérez des fragments, des pièces, des bribes et des morceaux. Vous n’avez plus le moindre sens, ni exaltant ni douloureux, du tout organique d’une société. Et vous avez beau invoquer à chaque page ou presque la nécessité du «vivre-ensemble», ces mots sonnent comme une antiphrase : votre langage est de ceux qui détruisent tout tissu conjonctif, parce qu’il n’identifie des problèmes que pour en empêcher tout déploiement, les écraser aussitôt sous une misérable batterie de recommandations et de préconisations. Je vous laisse juges de ce qu’un tel portrait en creux des «élites» contemporaines peut engendrer de désespérance et de tentations extrémistes.
Parlons-en, justement, de vos recommandations et préconisations. Parce qu’elles ont le douteux mérite d’être redoutablement précises. Une fois, en effet, que vous abandonnez les généralités («Le défi aujourd’hui est celui de construire les conditions d’un vivre-ensemble respectueux de la diversité des identités, sans les opposer et dans un souci d’égalité et d’accès aux droits», etc.), les mesures proposées suscitent, c’est le moins qu’on puisse dire, une franche perplexité. J’espère d’ailleurs que l’obsession de quadrillage social qui les anime aura fait sursauter plus d’un esprit libre. «Inscrire», «revisiter», «mettre en place», «produire», «renforcer», «organiser», «remettre à plat», «missionner», «poursuivre», «ressaisir», «valoriser» – les infinitifs conquérants se pressent en cataracte sous votre plume, au point qu’on hésite entre sourire indulgent (vous avez apparemment une conception naïve, et assez touchante, du volontarisme politique) et frisson de répulsion (vous semblez prêts à mener, au nom d’un respect mutuel érigé en Bien suprême, une traque sans limite). Aucun domaine, en tout cas, n’échappe à votre frénésie de redressement, aucun angle mort «sociétal» ne pourra prétendre rester à l’écart.
Vous permettez que je reprenne mon souffle avant de vous citer très partiellement ? Vous proposez pêle-mêle, pour œuvrer à une «société de reconnaissance contributive» qui «tire parti de ses apports multiples», de multiplier les chartes d’accueil dans les administrations, de recommander aux médias écrits et audiovisuels de ne pas mentionner l’origine d’un individu lorsque cette information n’est pas pertinente, de systématiser l’application du «label diversité» dans la fonction publique, de veiller «au contenu des produits issus du numérique, de célébrer en France la Journée Internationale des Migrants du 18 décembre mise en place par l’ONU, de «produire des connaissances actualisées sur l’immigration», de «renforcer l’offre fictionnelle de qualité […] contribuant à rendre compte de cette réalité plurielle», d’organiser des journées portes ouvertes dans les lieux de culte, de «recenser tous les lieux traitant des questions d’immigration», de «faire de la question de l’immigration un enjeu patrimonial», de «sensibiliser les organisations de collectivités à la nécessité de s’approprier ces questions comme sujet culturel et patrimonial, et pas seulement comme une question sociale» (si vous pouviez, à l’occasion, m’expliquer ce dernier membre de phrase, j’aurais la consolation de mourir moins sot).
Passons sur ce qu’un tel inventaire a de vertigineusement hétéroclite : j’ose espérer qu’un peu de recul vous y aura rendus sensibles.
Je ne vais évidemment pas entrer dans le détail de vos propositions. Disons au moins que certaines prêtent à rire (jaune), tandis que d’autres feraient plutôt frémir. Dans la première catégorie, celle-ci, qui vaut son pesant de chimère pédagogique : «Mettre en place des « ateliers-débats de philosophie» qui s’appuient sur le plaisir de débattre et d’échanger, qui respectent le silence de la réflexion et la passion des propos et qui donnent à voir et à entendre à tous la multiplicité des voies et des expériences ainsi que la complexité de la construction de l’identité de chacun. Ces ateliers pourraient s’organiser à tous les niveaux scolaires, de la maternelle à la classe de seconde, entre 4 à 6 (sic) par année scolaire, sur des sujets tels que l’altérité, l’identité, les questions de genre, les questions de virtualité et réalité, la violence, la culture, le pouvoir.» Souhaitons une solide aptitude à la vulgarisation – et une foi inébranlable en leur métier – aux instituteurs qui devront aborder dès la maternelle les questions de l’homoparentalité et du transsexualisme !
Dans la seconde catégorie, je me contenterai d’un exemple (qui est d’ailleurs bien plus que cela : j’y verrais volontiers un point nodal de votre rapport) : le «processus de désignation-assignation». «Désigner, dites-vous, c’est assigner, et assigner, c’est stigmatiser». La société de « reconnaissance valorisée» que vous prônez exige qu’on envisage sérieusement le « recours à la sanction pour contraindre à la non-désignation». En attendant ces lendemains lumineusement répressifs, il est impératif, d’après vous, de «revisiter tous les registres lexicaux utilisées (sic) au sein et par (resic) les institutions d’action publiques tout comme par les médias et les partis politiques.» «Seules les personnes, concluez-vous, devraient avoir le droit de se désigner elles-mêmes, si elles désirent valoriser une filiation, une identité, un attachement, une identité.»
C’est ce qu’on pourrait appeler, en péchant un peu par indulgence, une montée en puissance maniaco-délirante des bonnes intentions. Si l’on ne peut que condamner avec vous toutes les formes de stigmatisation raciale, il ne saurait être question un seul instant d’étendre ce verdict au principe même de désignation de l’autre. La désignation, que je sache, est constitutive de l’existence sociale. N’étant ni des ectoplasmes ni des esprits éthérés, nous nous désignons les uns les autres par les mots et les formules que suggère notre visibilité. Que cette désignation ne témoigne pas toujours d’une grande subtilité, je vous l’accorde : elle est schématique, procède par raccourcis abrupts, s’accompagne souvent de sentiments ambigus. Mais est-il possible de l’éviter ? Est-ce souhaitable, même ? On pourrait y voir en effet – hypothèse à creuser – un facteur paradoxal de cohésion d’une société : qui sait s’il n’y a pas, dans cette mécanique d’assignations sommaires, voire caricaturales, à laquelle nul n’échappe, plus de jeu qu’on ne le croit et plus de place pour l’acceptation d’un destin commun ? «Notre être est cimenté de qualités maladives», disait Montaigne. Proscrire la désignation à cause de son potentiel stigmatisant relève donc d’une logique insensée : celle qui déracine l’arbre sous prétexte qu’il a eu le mauvais goût de porter un fruit pourri. Je vous laisse imaginer ce que serait une société de «non-désignation» : elle serait accablante de tristesse vertueuse. Il n’y resterait plus, comme vous le suggérez sans rire, que l’auto-désignation, bouillie peu ragoûtante de ressassement identitaire et de prohibition du regard d’autrui. J’en suis désolé pour vous et vos oreilles effarouchées, mais je veux continuer à dire : «un Noir», «un Arabe», «un Juif», comme il m’arrive de dire «le moustachu d’en face», «la rousse du deuxième étage» ou «l’unijambiste du bout de la rue». Ces désignations réductrices, dont la réciproque va de soi et me réjouit chaque fois que j’essaie de l’imaginer, font partie des libertés que je ne suis pas près d’abdiquer.
Ai-je besoin de le répéter en conclusion ? Je n’ai décidément pas la moindre envie de vivre dans la société dont vous esquissez les traits et que vous appelez de vos vœux. Votre «optimisation du vivre-ensemble», je n’en veux pas. J’en veux d’autant moins que ce genre de formule me paraît contenir, en version portative et bienséante, toute l’abomination du monde actuel. La société française n’est ni un logiciel ni un moteur de voiture dont on peut espérer augmenter les performances. J’ai peut-être des idées d’un autre âge, mais je vois dans notre présence commune sur un territoire séculaire, et dans les difficultés de coexistence où elle se débat aujourd’hui, une question de chair et d’âme. Vous me permettrez, sans animosité aucune, de considérer comme spirituellement, intellectuellement et charnellement morts mes compatriotes chez lesquels cette question n’éveille plus qu’un impératif d’optimisation.

Notes
(1) «L’enjeu repose, au regard des échanges issus du groupe de travail, sur la mise en avant de la capacité à vivre ensemble, à faire lien avec l’ensemble des parties prenantes de la société française en considérant les apports multiples, la «diversité culturelle», comme des potentialités, des ressources pour un avenir commun, pour faire face aux défis (de la mondialisation notamment).» Comme dit Pantagruel à l'étudiant limousin dont les amphigouris l'exaspèrent très vite : «Que diable de langaige est cecy ?» (Pantagruel, chapitre 6).
(2) «La France a des difficultés dans son rapport à sa jeunesse», «L’ascenseur social est en panne», etc.
(3) Dominium Mundi. L’Empire du management, Fayard, coll. Mille et une nuits, 2006. Il faudrait d’ailleurs se pencher un jour sur la collusion historique des belles âmes gauchisantes et de l’empire du management. Tenaille dévastatrice qui, partout où elle s’exerce, semble bien décidée à faire table rase de la tradition occidentale : l’état actuel de l’école en est, à mes yeux, une illustration qui se passe presque de commentaire.

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