Le Grand Souffle de Robert Penn Warren (18/04/2014)

Crédits photographiques : Finbarr O'Reilly (Reuters).
2827293822.2.jpgRobert Penn Warren dans la Zone.

Paru chez Random House en 1950, World Enough and Time (1) est certainement l'un des romans les plus ambitieux du grand Robert Penn Warren. L'exposé de l'intrigue, finalement assez simple (un homme va en tuer un autre, et méditera sans relâche sur la portée et les conséquences de son geste), nous intéresse moins que le fait de cerner la grande ambition du romancier, qui a tenté de comprendre quel était le mécanisme du cœur secret de l'horloge, selon l'expression d'Elias Canetti. L'horloge est l'Histoire, son cœur, la mystérieuse pulsation à laquelle l'homme doit tenter de s'accorder, et, en évoquant la tragique destinée de Jérémiah Beaumont qui, par amour pour une femme, Rachel Jordan, tue l'homme qui lui a fait un enfant et l'a quittée, Cassius Fort, son propre patron paternaliste, Penn Warren a essayé de recueillir, avec art et patience, les petites vérités qui nous permettent de comprendre, ne serait-ce qu'une fois dans notre vie, la grande Vérité : «Nous possédons ce qui reste, les mensonges et les demi-mensonges, les vérités et les demi-vérités. Nous ne sommes pas sûrs de posséder la Vérité. Mais il faut que nous la possédions. Dans notre essai de déchiffrage, nous ressemblons au savant qui manie gauchement une dent et un fémur, et tente de reconstituer, pour un musée, quelque énorme et stupide animal éteint avec l'âge glaciaire. Ou encore nous ressemblons au nomade pouilleux qui découvre dans un repli de terrain, entre son désert et les montagnes, les ruines de remparts et d'esplanades, et qui se demande quels sont ces hommes qui ont occupé le monde avant lui. Mais, malgré tout, nous possédons quelques témoignages : la dent et le fémur, ou les ruines royales» (pp. 9-10).
La Vérité ne peut être vue et, si elle pouvait l'être, nous deviendrions aussitôt aveugles. Elle ne peut être que médiate, la littérature étant cette médiation, ou bien ce que Penn Warren appelle le «drame» : «Peut-être un homme ne peut-il vivre qu'en élaborant un drame, du moins vivre comme un être humain face à l'enchevêtrement du monde» (p. 11), enchevêtrement qu'il s'agit donc pour le romancier de dénouer quelque peu, en plongeant, avec ses personnages, «dans la nature, comme dans un fleuve noir et délirant» (p. 13), dans lequel il ne faut pas hésiter à sauter, comme le confessera Jérémiah dans son manuscrit, bien des années après avoir entendu par l'«appel impératif» d'un bateau «allant vers la Nouvelle-Orléans, vers un port éloigné et inconnu, vers l'horizon» (p. 28), tout comme il n'hésitera pas à se jeter «dans une flaque», un «bain de fraîcheur» où il reste «jusqu'à la ceinture», jusqu'à ce que «son souffle se calme», retenant «sa respiration et demeura[nt] sous le courant le plus longtemps possible» (p. 42).
Jérémiah, qui a estimé que son drame méritait d'être couché par écrit (Penn Warren n'hésitant pas à citer de longs passages dudit texte de son personnage), avoue lui-même qu'il s'est mis «à fouiller dans [ses] livres pour y trouver une vérité qui soit au-delà des vaines agitations de l'instant et des convoitises vides du siècle» (p. 33), peut-être parce qu'il sait, du moins confusément, que ce qu'il a vécu est irrémédiablement perdu, tout comme est perdu le vin de vigueur des années anciennes, qui semblaient contenir une force dont nous ne pouvons même plus rêver, puisque le sentiment de vide s'est accentué depuis ces années dont ne demeurent même plus les «derniers restes de véhémence et d'énergie laissés intacts par la vacuité et le désespoir latent» : «Dans le Kentucky du Sud, août est brûlant. Le maïs est coupé, et, entre le plein effort et le moment où l'on évalue la récolte, il y a un interlude de triste oisiveté pendant lequel on se rend compte qu'une autre année vient de finir et que, même si ce fut une bonne année, les plus gros tas d'épis les plus lourds et le whisky bu aux veillées de l'égrenage ne parviendront jamais à effacer l'inutilité profonde de tous ces travaux, et à réaliser cette vague promesse qui semblait être faite, depuis des temps très anciens. Les étangs se couvrent d'écume, l'eau du puits devient saumâtre, les vaches n'ont plus de lait, les esprits se font irritables. Le mari remarque que sa vieille épouse n'a plus de dents et que ses mamelles pendent; le jeune homme a plus envie d'étriper un ami avec son poignard que de culbuter une fille appétissante derrière le vieux moulin. Le sens de la vie est perdu, comme une eau absorbée par l'épaisse poussière où l'on s'enfonce jusqu'aux chevilles. Sans relâche, tous les jours, le soleil darde ses rayons flamboyants, et, le soir, Sirius apporte les maléfices, et la lune se lève, couleur de sang» (p. 37).
Comme Robert Penn Warren nous le rappelle, si nous pouvons reconnaître «la nature véritable de leur grandeur (s'ils en avaient une)», c'est bien parce que «nous n'en faisons plus partie», et que nous ne pouvons «y parvenir qu'à travers la brume de la sentimentalité ou le verre fêlé de l'ironie, en nous rabaissant ou en nous flattant, et il nous arrive de prendre plaisir à ceci ou à cela» (p. 44), le drame, dans lequel ce personnage impliquera d'autres personnages, pouvant de fait concentrer les maigres rayons de cette grandeur passée, et même compenser l'absence de cette dernière.
Brassant l'Histoire, s'interrogeant sur la force de la destinée, sur le sens du bien et du mal, de la justice et de l'injustice, le roman de Robert Penn Warren jamais ne perd de vue ce qui est, aux yeux de l'écrivain, le centre absolu de tous ses textes, l'homme. Ainsi Jérémiah s'interroge-t-il, plus d'une fois, sur le sens même de ses actes et de son existence : «Il était tant, et si peu ! Sa tristesse était celle d'un homme qui reste seul en face d'une question à laquelle nul ne pourra jamais répondre, car la question est l'homme lui-même. Aucune tristesse n'est comparable à celle de l'homme qui détient les secrets du monde et de la puissance, car, seul, cet homme est obligé de faire face au vide de l'ultime secret» (p. 47).
Que est ce vide ? Quel est cet ultime secret ? Peut-être réside-t-il dans l'impossibilité que pointa, de façon fulgurante, Rimbaud, affirmant qu'il cherchait non pas une mais la vérité dans une âme et un corps : «Était-elle belle ?», se demande ainsi le jeune juriste à propos de celle qui deviendra sa femme, Rachel Jordan, et le romancier de poursuivre : «Il ne nous reste aucun portrait. Et sans doute est-ce aussi bien, car, si même le visage peint était beau, il ne le serait jamais assez pour nous fournir une explication satisfaisante. Ce ne serait que lignes et couleurs sur une toile, et il y manquerait le souffle, le feu. Ou peut-être nous est-il impossible de nous satisfaire d'une explication quelconque, car nous avons perdu toute foi en la beauté (et pas seulement en cette beauté des tableaux), car nous savons que la chair elle-même n'est que lignes et couleurs, que le souffle et le feu ne sont que la promesse d'un contact ardent, d'un pauvre et bref accouplement, et qu'après tout, lorsqu'on retire la jarretière d'une cuisse souple, ce n'est pas la vérité qu'on dénude» (p. 57).
La vérité, sa recherche toujours déçue (2), l'incarnation, bouleversante puisqu'elle inscrit les événements «à la lumière du temps et corrodés par le changement survenu dans la chimie même» (p. 72) des êtres, la mystérieuse consomption de l'Histoire que nul ne peut retenir, fût-ce au prix d'un meurtre, la vie, banale ou glorieuse, haute ou lâche, qu'il faut bien vivre puisque le temps fuit (3), le Mal aussi (4), autant de thèmes habituellement traités par Robert Penn Warren.
Il est frappant de constater que, loin de nous conduire à une vision pessimiste, les différentes thématiques que nous avons évoquées sont magistralement ordonnées par la vision d'un écrivain qui ne se veut que l'humble témoin de faits passés, sur lesquels, modestement, il peut apporter son propre éclairage, tout en prenant soin de citer de longs extraits du journal que Jérémiah a écrit en prison : «Mais nous, nous possédons quelques lueurs sur cette existence» (p. 96), voici l'évidence affirmée, modeste quoique confiante et bouleversante, contre tous les petits jeux de déconstruction plus ou moins radicale dans lesquels la littérature contemporaine semble s'être encalminée, et avoir perdu son unique recherche : une réelle présence, que les mots convoitent et trahissent, selon une dialectique vieille comme le monde, ou du moins le monde ayant enfanté sa première créature douée de langage.
L'une de ces lueurs nous assure que la solitude d'un homme est une voie mauvaise, y compris celle de l'homme d'action ou du meneur politique. Dans de très beaux passages consacrés à un certain Percival Skrogg, Robert Penn Warren évoque ainsi un homme solitaire et misérable : «Quand il marchait, seul, ses lèvres remuaient dans un monologue silencieux et perpétuel, et, tout en marchant, il créait continuellement la vérité qui le soutenait» (p. 99), celle du fanatique en somme, que Jérémiah semble parfois tout proche d'être, habité qu'il est par l'unique obsession de laver l'honneur de celle qui est devenue son épouse. Jérémiah n'a d'ailleurs pas peur d'écarter la vérité, qu'il considère parfois comme «un autre piège destiné à [le] paralyser et à [le] retenir hors du chemin» (p. 125) où il s'est engagé, qui n'est autre que le chemin débouchant sur une justice triomphante (cf. p. 135).
La voie est rude, et Jérémiah, plus d'une fois, est bien près de désespérer de la justesse et de la nécessité de sa mission, au moment où, seul par exemple, il pense à celle qui n'est pas encore devenue sa maîtresse et femme, comme dans ce magnifique passage qui étend le désarroi du personnage à l'ensemble du monde, l'univers semblant se dissoudre, parce que plus aucun amour ne le lie : «Les ruisseaux se gonflaient, striés de bandes rouge et jaune par la terre qu'ils emportaient. Chaque ornière, chaque fossé n'était qu'une blessure ouverte, et tout ce qui était solide, les arbres, les pierres, les maisons, paraissait se perdre dans la vaste et irrémédiable déliquescence. La force humaine, la pensée humaine elles-mêmes paraissaient abandonner leur sang avec ce monde en train de se dissoudre. Il n'y avait pas de différence nette entre le jour et la nuit. À midi, dans la grisaille diffuse, aucune tache, même la plus faible, ne permettait de localiser l'emplacement du soleil. À midi, la lumière était un triste crépuscule qui s'effaçait rapidement pour faire place à l'obscurité. Et la lumière, elle aussi, semblait sourdre du ciel, se laisser fouler aux pieds et s'absorber dans la terre neutre et grasse. La nuit apportait une espèce de soulagement, car alors l'obscurité était absolue et ne décevait aucune espérance. Tous les jours, au début de l'après-midi, Jérémiah Beaumont chevauchait à travers cet univers crépusculaire, accompagné par le clapotement des sabots de sa monture, dans les averses mugissantes ou sous les gouttes tombant une à une, protégé par un bonheur particulier. La solitude du monde, le voyageur isolé et maussade qui ne parlait pas, un cheval trempé, immobile, la tête basse au milieu d'un champ, un oiseau ruisselant, désespéré, muet, sur une haie, trop résigné pour agiter une seule de ses plumes – tout cela rendait plus certain et plus précieux le secret vers lequel Jérémiah se dirigeait. Tout cela rendait plus inviolable le cercle de lueurs brillantes de l'âtre devant lequel il se reposerait bientôt» (p. 121).
À vrai dire, Robert Penn Warren, à moins qu'il ne nous faille simplement évoquer le narrateur du roman, est lui aussi tout près de désespérer de l'aventure de Jérémiah Beaumont, puisqu'il peut en apprécier la cohérence, ou au contraire l'incohérence, depuis un point de vue que le personnage ne pouvait, lui, nécessairement connaître. Ainsi, si Jérémiah recherche «l'acte pur», «seule manière qu'il connût de se définir et de créer son univers», nous «prenons connaissance rétrospectivement de son histoire si triste, si comique, si confuse, si ampoulée, et elle nous paraît très étrange, car, par tous nos efforts, nous tendons à vivre dans le monde, à accepter les justifications qu'il nous fournit et à ne jamais agir gratuitement» (p. 138).
Jérémiah Beaumont agirait gratuitement, du moins, il tenterait d'accomplir un acte parfait, «hors du monde, pur et sans tâche» (p. 194) précise l'auteur, qui dépendrait uniquement de ce qu'il croit être juste, quitte à s'aveugler sur la réalité d'une fatalité à laquelle il n'a cessé d'être soumis (5). Mais il faudrait être encore capable d'affirmer que ce que le cœur ressent, sans contestation possible, doit trouver sa plus parfaite et fidèle extériorisation dans la justice, pour être ainsi certain de bien agir, d'agir, en somme, selon une loi non écrite, la loi naturelle, comme Jérémiah le pense au cours d'une de ses longues réflexions couchées par écrit : «Je me demandais ce que pouvait bien dire la loi lorsque le cœur était atteint. Je me demandais où était la voix de la Justice, si ce n'est dans le cœur. Nous ne pouvons espérer qu'une chose : que notre cœur reste pur et que nos sentiments soient amendés et affinés. J'avais lu beaucoup d'Histoire et je savais que la masse vit selon la loi, comme si elle obéissait à un acte et à un accord général. Mais je savais aussi que nous honorons ces hommes (et Celui qui est plus grand que tous quoiqu'il ait pris un corps d'homme) qui s'insurgent contre la Loi, pour suivre la Justice et la voix qui vient du fond de nous-mêmes. Les Pères de notre Pays s'étaient insurgés contre la loi sous laquelle ils étaient nés. Mon vieux père lui-même avait tiré l'épée, traître à la loi que son cœur reniait, tout en restant le serviteur de la Justice. Et je m'interrogeais : comment savoir que nous portons la Justice dans notre cœur ? Personne ne peut nous le dire. Tout se passait, me disais-je, comme dans une partie, quand on mise sur une carte avant de la retourner pour voir si on a gagné ou perdu, pour voir si elle représente la face royale de la Justice» (p. 145).
Il est sans doute impossible, comme d'ailleurs le pense Jérémiah à la suite de l'admirable passage cité rappelant les problématiques des plus profondes méditations chrétiennes, notamment pauliniennes (6), sur la Loi, de voir «de l'autre côté de la carte» et ainsi, si notre quête ne consiste qu'à rechercher l'approbation de tous, c'est-à-dire une sanction objective validant la justesse de notre pari, nous «ferions mieux d'étouffer [notre] voix et de ne pas nous écarter des sentiers de l'usage, ce qui nous vaudrait l'approbation des vieillards et les riches récompenses du monde» (pp. 145-6). Impossible pour Jérémiah Beaumont le pur, convaincu qu'il ne lui reste donc plus qu'à écouter son cœur et ainsi s'avancer vers son dessein, tuer un homme, que le mariage puis la prospection de nouvelles terres occultera un temps de son esprit !
Ce n'est pas dans l'immédiat que la certitude du geste qu'il doit accomplir brillera comme «une étincelle au milieu des ténèbres» (p. 158), et Rachel elle-même remet la décision «entre les mains de Jérémiah comme on joue à pile ou face, ou comme on tire une carte à l'aveuglette, lui transmettant ainsi, à lui ou au destin, toutes les responsabilités» (p. 162).
Jérémiah est confronté à l'antique dilemme, que Robert Penn Warren résume de la sorte : «Si un homme vit selon sa vérité, et s'il découvre brusquement que le monde le juge autrement, alors viennent les inquiétudes et la honte», le doute aussi puisque, «après tout, il est possible que sa vérité ne soit pas la vérité, et qu'il n'y ait pour lui que la terrible vérité qui lui a été révélée par la bouche du monde. Et si un homme, poursuit, implacablement, le romancier, est dépouillé de sa vérité, et tout soudain, comment peut-il savoir ce qu'il est ?» (p. 191).
Abattre le Colonel Fort, ce n'est donc pas faire «la justice selon la loi» (p. 194) et c'est, de nouveau, subir l'humiliation que le père de Jérémiah a lui-même subie, qui le fait, au moment de mourir, se lever et frapper le traversin de son lit en criant «Non, par Dieu ! Non» (p. 195).
Nous n'avançons pas, et Jérémiah, perdu dans ses réflexions (et alors même qu'il a eu tout le temps nécessaire de réfléchir à ses actes, puisqu'il écrit en prison), peut à bon droit penser que «l'homme se meut dans ses ténèbres, plus dépourvues de sentiers que le pays sauvage, allant vers une lumière qui luit au loin, mais sans savoir ce que peut être cette lumière» (p. 201).
Puis le crime est commis, Jérémiah tue le Colonel Cassius Fort, non sans faire preuve d'une méticuleuse ingéniosité. Est-ce enfin le moment, tant attendu (mais aussi repoussé), qui permet au monde de sauver l'idée, puisque «l'idée doit se faire chair et événement, non pour sauver quoi que ce soit, mais pour être sauvée» (p. 243) ?
C'est une des grandes thématiques des romans de Penn Warren que l'incarnation d'une idée, par laquelle un homme parvient, non point à s'accomplir mais, du moins, à trouver un peu de paix, surtout s'il doit bien finir par admettre que la femme aimée ne lui est d'aucun secours, elle qui, secrètement du moins, ne l'aime plus, ou peut-être même ne l'a jamais aimé (cf. p. 274) : «si une idée ne pouvait sans dommage supporter le contact de la chair ténébreuse et ne pouvait conserver un pied ferme dans les chemins tortueux, que valait-elle après tout ?» se demande ainsi Jérémiah qui se considère comme un «joueur hardi» désireux de «soumettre l'idée à l'épreuve des voies du monde» (p. 249).
Incarnés, les tourments de Jérémiah vont-ils le libérer, lui apporter une minuscule seconde de grâce ? Attendant dans l'obscurité de tuer celui qui a déshonoré sa femme, Jérémiah se souvient «du matin de la grande gelée étincelante, bien des années auparavant, alors qu'il n'était encore qu'un adolescent. Il se souvint de ce matin où le monde entier était couvert de givre brillant dans le soleil. Il avait touché une branche du hêtre chargée de glaçons, et, comme si la branche avait été un conduit, il avait senti qu'il s'écoulait tout entier dans l'arbre étincelant, qu'il allait, par chaque brindille dressée, se perdre dans les rayons du soleil et qu'il descendait par le tronc dans la terre secrète, en sorte qu'il faisait partie de toute chose». De fait, Penn Warren précise que ce souvenir parut important à son personnage principal, car il semble le confirmer dans son action et, surtout, lui indiquer que «son passé n'était pas fait de pièces et de morceaux, mais constituait une seule et même chose, et que tout l'avait amené vers ce moment...» (p. 274).
C'est le moment de frapper, d'incarner, en somme, l'idée qui donne sa cohérence aux moindres pensées, mais aussi aux paroles et aux gestes de Jérémiah, car, tuer l'homme sans honneur, qui a même fini par trahir la cause politique qu'il servait, devenant un farouche adversaire du Moratoire (7), c'est braver l'opinion des gens, «bien en face, sans crainte», ces derniers étant de fait contraints de reculer, se contentent de japper, «comme des chiens qui ont peur d'engager le combat avec un taureau, une panthère ou un ours» (p. 279).
Avec le meurtre, inévitablement les tourments arrives, et Jérémiah, meurtrier qu'il est, ne peut échapper à leur emprise. C'est ainsi que Penn Warren, constatant que son personnage désigne lui-même le crime de Cassius Fort par des «termes qui font ressortir l'horreur du crime et le condamnent», se demande s'il ne cherche pas «une protection en usant du langage de l'opinion publique» (p. 286), à moins que ses motifs ne soient plus profonds, les mots qu'il utilise servant en quelque sorte à purifier momentanément ses mains de meurtrier et lui permettent ainsi de le replonger dans la société des hommes.
Halte et repos de courte durée, car le monde n'est pas, ne peut être cet endroit dont Jérémiah a la vision en songe, un endroit «quelque part dans l'Ouest : une vallée silencieuse et boisée, où les grands arbres ne laissaient passer qu'une lumière verte comme la lumière sous-marine, quand on plonge dans les profondeurs et que tout est calme» (p. 290).
Une fois le crime commis, Jérémiah oscille entre volonté de garder le secret et désir de le clamer à la face du monde, puisqu'il ne supporte pas la bêtise et la pusillanimité de celles et ceux qui le jugent sans la moindre preuve (ou avec des preuves truquées, par appât de la récompense promise pour la capture du meurtrier). Il s'interroge ainsi et se demande «ce que cette foule hurlante connaissait de ses martyrs, et ce que savent ceux qui en racontent la vie, lorsqu'ils donnent les raisons logiques d'un sacrifice. Y avait-il toujours une raison plus profonde, plus impénétrable, une nécessité indicible qui poussait la main à l'action et le cœur au mépris ?» (p. 313).
Les doutes de Jérémiah sur le sens de son forfait sont constants, et aucune pensée ne lui est plus douloureuse que celle de supposer que le «Seigneur utilise d'étranges instruments pour accomplir ses justes volontés» (p. 323), comme l'est peut-être Sugg Lancaster, un gredin selon Jérémiah que Robert Penn Warren fait surgir, d manière éblouissante et suggestive, au cours de son roman, avant de condamner ce mystérieux personnage en quelques mots : «Il survivra à cette histoire, mas déchu. La part qu'il a prise à la lutte a détruit sa réputation; son arrogance et son charme ne peuvent plus le garantir. Il sauve ce qu'il peut du naufrage, séduit une veuve (pas même une très riche veuve) et descend l'Ohio sur un vapeur. Arrivé à un certain endroit, il abandonne sa femme, dépouillée de tout, sauf de ce qu'elle a sur le dos. Et il disparaît» (p. 325).
Il ne disparaît pas, pour l'heure, tout de suite, Jérémiah Beaumont étant lié Sugg Lancaster «par mille fils ténus», étant «attaché à lui comme s'ils avaient été deux mouches prises dans la même toile. Et, finalement, chacun lutta désespérément pour se libérer de l'autre, pour le dominer, comme deux nageurs qui se noient ensemble. Mais la mince toile qui les enveloppait tous deux était plus solide que l'acier, parce que chacun de ses fils était un mensonge, et l'élément dans lequel ils étaient précipités était plus suffocant que l'eau, parce que lui aussi était un mensonge» (pp. 323-4).
Il finira pourtant par disparaître, tout comme d'autres personnages du roman de Penn Warren, par exemple les deux avocats de Jérémiah, tous n'intéressant le narrateur qu'une fois qu'ils ont participé à l'histoire que l'acte de Jérémiah a condensée. Il ne nous reste donc plus que quelques signes du passé, par exemple «une gravure conservée à Frankfort, qui représente un visage [celui de Hilton Hagwood, l'un des avocats évoqués] mince, vif, asymétrique, un visage légèrement aigre et rogue d'instituteur de village, car la lumière qui brillait derrière ses traits a été perdue sur le papier» (p. 329). Au moins, les deux juges ont-ils permis de faire luire quelque lumière dans le sombre drame que raconte l'auteur (cf. p. 432), qui plonge son personnage principal dans une trame inextricable de mensonges, de confusions, comme si le monde s'efforçait à tout prix de ne pas reconnaître son innocence paradoxale (puisque la raison qui l'a poussé à tuer «était innocente», bien qu'il fût, lui, «matériellement coupable», p. 345), comme s'il refusait d'admettre qu'en tuant un homme ayant déshonoré une femme, «Jérémiah avait fait justice» (p. 331).
Il ne reste plus à ce dernier qu'à dire la vérité, à s'accuser, devant ses avocats, du meurtre de Cassius Fort, la vérité venant «comme un vent violent, pour dissiper le brouillard et la puanteur des mensonges» (p. 334), afin de ne plus être empêtré «dans les mille mailles gluantes des mensonges» (p. 338) ou bien, pire, dans l'univers fantasmatique où vérités et mensonges sont indissolublement entremêlés (cf. p. 379), dans le monde dans lequel il y a tellement de mensonges «qu'à la fin ils se réduisent à la vérité», comme «du lard qu'on fait fondre» (p. 391).
C'est en décidant d'écrire l'histoire de sa vie que Jérémiah Beaumont va peut-être parvenir à unir les deux trames inconciliables qui déchirent son existence : le déroulement des motifs et raisons complexes qui l'ont décidé à tuer un homme, drame secret, et les faits et gestes qu'il est bien obligé d'accomplir, comme les autres hommes, à la lumière du grand jour, sous le jugement du monde : «les deux mondes se heurtaient, se recouvraient, se superposaient, partiellement, s'obscurcissaient l'un l'autre, se mêlaient, s'entrelaçaient et se dissolvaient comme un brouillard» (p. 353), l'un et l'autre de ces mondes en apparence inconciliables devant pourtant, coût que coûte, se rejoindre par l'acte cohérent, réfléchi, de la parole, comme s'il s'agissait de «la petite pointe stable de la flamme qui perçait le noir comme une lance» (p. 362).
Il s'agirait de sombrer dans cette rayonnante évidence comprise comme la vérité première d'un homme (cf. p. 381), une simple flamme contemplée comme le plus ancien des mystères, avant de s'abandonner aux ténèbres du cachot, l'obscurité vous absorbant, vous pénétrant, dans laquelle vous vous dissolvez «comme un corps jeté à la mer et qui s'enfonce éternellement en se désintégrant dans les profondeurs que nulle clarté importune ne visite» (p. 364).
Pourtant, plus d'une fois Jérémiah considère que les mots n'ont aucune importance, qui sont parfaitement incapables de lui apporter la moindre consolation, qu'il semble ne même pas entendre lorsque son réquisitoire est prononcé (cf. p. 4001), qui enfin ne parviennent pas à préciser les raisons de son geste, «à retrouver les événements», les motifs qui avaient soudé ces événements les uns aux autres» (p. 415) s'étant enfuis, ne laissant dans son esprit rien d'autre que l'écho d'une pauvre ritournelle («Je suis Beaumont, et je ne serai pas pendu», p. 417, l'auteur souligne), sa propre confession, devant ses avocats, médusés, le laissant épuisé et vide, car toute une «vie d'homme se trouvait là, dans ces mots desséchés, prononcés en cinq minutes, dans une cave» (p. 423).
Et ces mots, prononcés comme une délivrance, n'apportent pourtant pas la paix à Jérémiah Beaumont, sans doute, nous dit Penn Warren, parce qu'il a offert cet «aveu comme une monnaie d'échange, et par conséquent cet aveu était sans valeur, semblable à l'eau jetée sur un sol assoiffé qui la boit très vite», son aveu étant donc, en quelque sorte, «un marché pour conquérir l'espérance» (p. 426), sans doute parce qu'il ne trouve plus aucune trace de beauté dans le visage de sa femme, qui est venue le rejoindre dans son cachot, et avec laquelle il va vivre une passion frénétique, sèche, stérile, l'un et l'autre comme «entraînés dans le courant, perdus et ballotés par ce flot aveugle», «ballotés ensemble, soudés dans une étreinte désespérée, tandis que le flot les roulait dans ses tourbillons» (p. 434).
Mais la cohérence, encore, toujours, lui est refusée, puisque, sur «une vaste distance, les deux univers allaient l'un vers l'autre, telles deux lignes convergentes à travers l'espace, et Jérémiah savait qu'à un certain moment, au suprême moment, ils coïncideraient, l'univers de l'anéantissement et l'univers du rêve, et présent et le passé; et il savait qu'à ce moment-là il mourrait» (p. 438).
La très belle histoire que le geôlier de Jérémiah, Munn Short, confiera à son prisonnier, et qui n'est rien d'autre, comme il le lui apprend, que l'histoire de sa mort et de sa résurrection (cf. pp. 443 et sq.), va cristalliser l'espoir du personnage principal de parvenir à sa propre certitude. Le narrateur en doute : «C'est ce qu'il affirme, mais nous n'avons guère la possibilité de le croire. Car, s'il était véritablement parvenu à la certitude, serait-il revenu s'asseoir à sa table le lendemain pour consigner le récit que Munn Short avait fait [...] ?». En effet, avec cette certitude, «quel pouvait être le sens d'un tel acte ?». Cependant poursuit Penn Warren, «il l'a fait, et les mots sont devant nous, sur les feuilles jaunies qui se recroquevillent. Mais peut-être y a-t-il un paradoxe : que même avec cette certitude, même lorsqu'il la possède, l'homme doit malgré tout continuer à consigner tous les mots, à raconter son histoire. Car, même lorsqu'il a cette certitude de néant, l'homme reste encore un homme, et il faut», conclut l'auteur, «qu'il se justifie» (p. 452).
La justification serait-elle, en fin de compte, la seule chose qu'il importe, pour un homme, de conquérir ? C'est peut-être encore moins que cela qu'il s'agit de pouvoir justifier, comme le concède celui qui a été le mentor de Jérémiah, le Dr Burnham, qui accèdera à la demande de son ancien élève et lui procurera la fiole de laudanum censée mettre fin à sa vie. Moins que cela, moins que la justification ou l'idée de justice, que raille le narrateur lorsqu'il affirme que la plupart des hommes sont «secoués par les tempêtes qui faisaient rage à la base de ce haut promontoire» qu'est la justice débarrassée de toute considération bassement matérielle, «et ils n'avaient pas une minute pour relever la tête et voir si les nuages du sommet s'étaient, pour un moment, dissipés» (p. 454). Moins que cela, une pauvre expérience d'homme qui a longtemps vécu, et qu'il sait qu'il ne nous est pas possible de démêler le bien du mal, et la vérité du mensonge : «Il était bon», dit ainsi le Dr Burnham de celui qui fut son ami, le Colonel Cassius Fort, que son élève a pourtant assassiné, «mais, oh ! Dieu, quand on est bon, on l'est toujours de justesse, et ce qu'on a de bien en soi est mêlé à ce qu'on a de vil, et on n'en sait rien. J'ai vécu longtemps, et c'est tout le bout de ma science, car j'ai regardé en moi-même et j'ai prié, et j'ai lutté, et je connaissais Fort» (p. 458).
Jérémiah Beaumont lui aussi essaie de ramasser les pauvres bribes de son savoir, d'autant plus douloureusement qu'il a dû tuer un homme pour tenter de parvenir à faire se rejoindre l'idée qu'il s'est fait de la justice et ce qu'elle est dans le monde des hommes. Avant de s'empoisonner en buvant le contenu de la fiole que son ancien professeur d'humanités lui a procurée pour lui éviter l'infamie d'une pendaison, Jérémiah consigne ses dernières volontés, ce qu'il croit du moins être ses dernières volontés : «Pour être bref, je vous laisse ce récit où j'ai essayé d'exposer mon histoire avec ce qu'il y a de vérité en moi. Mais quel est le cœur qui ne recule pas et ne se glace devant la raillerie de Pilate ? Quelle est la vérité qui est en moi ? Je ne le sais pas, mais j'ai ressenti le besoin de tout mettre en forme par écrit afin de tenter de savoir ce que je suis venu faire en ce monde. Un moment arrive [...] où le cœur demande seulement la vérité. Il y a longtemps, le profond Lucrèce a écrit que la terreur devant la vie et les ténèbres de l'esprit ne peuvent pas être mis en déroute par les traits lumineux du jour, mais uniquement par l'observation de la Nature et de ses lois. Sed naturae species ratioque. Ainsi ai-je tenté de dissiper la terreur et les ténèbres de mon destin en m'appliquant à cette observation et à l'étude de ces lois. Ai-je réussi ? Il m'est impossible de répondre. Il se peut que ma pauvre histoire commence [...] comme un rêve d'honneur pour ne se terminer que dans un rêve de vérité et qu'elle ne soit qu'un rêve du commencement à la fin» (pp. 463-4).
Dans un rêve, oui, celui des dernières pages du roman, qui est plutôt un cauchemar, Robert Penn Warren regonflant la vieille outre remplie de vent qui a tant marqué la littérature anglo-saxonne, le personnage de Joseph Conrad, Kurtz, sous les traits hideux de La Grand'Bosse, alors même que, au «seuil de la grandeur, les acteurs se sont entravés dans leur robe d'apparat» (p. 466) nous dit le narrateur, qui ajoute également que Jérémiah a été tenté de brûler son manuscrit «feuille par feuille, à la flamme de la bougie», puisqu'il pourrait y avoir «une certaine satisfaction à effacer du monde toute trace de soi-même, à s'enfoncer totalement dans les ténèbres» (p. 471) de l'oubli et de la déchéance, symbolisés par ce Paradis de farce hideuse qu'est le royaume putride de La Grand'Bosse.
Plusieurs fois, au cours de l'histoire somptueuse que nous conte Penn Warren, le rêve de la pureté perdue, de l'appel lancé auquel nul écho n'a donné de réponse, revient hanter les pensées lourdes de Jérémiah qui, tout proche de sa fin, se souvient une fois de plus «du jour où il était parvenu devant cette même rivière» dans laquelle il a nagé, puis près de laquelle il s'est étendu, «somnolent au soleil»; il s'est alors réveillé «au son d'une musique, pour voir déboucher d'une courbe de verdure le bateau à fond plat. Il se souvint de la manière dont le bateau s'était éloigné avec la rivière; il se souvint aussi qu'il s'était dressé, nu, pour le suivre des yeux, que le musicien à bord avait agité son violon, avant d'entonner un air endiablé, qu'alors il avait couru vers l'eau comme pour y plonger et se lancer dans le brillant sillage, mais qu'il s'était contenté de rester sur la berge, tendu vers la barque jusqu'à ce qu'elle soit masquée par la courbe suivante; et, pour finir, était venu vers lui le cri de la trompe, par-dessus la rivière déserte, comme un appel» (pp. 477-8).
Mais la quête de la seconde de pureté qui justifiera tous vos actes est fallacieuse, tout comme l'est l'espoir, un temps choyé, que la fuite hors de la prison, avec la femme devenue laide et à moitié folle de désespoir, permettra d'aborder le jour d'une «seconde naissance [ressemblant] à la joie qu'apportent la grâce et la rédemption, à cette joie qu'il avait ressentie étant enfant, aux assemblées religieuses» (p. 483), alors que, durant le trajet même qui vont les conduire dans le lieu de leur déréliction, Jérémiah contemple des cavaliers sur une route : «Il se dit que, sur cette route, il y avait des gens qui allaient et venaient, en s'occupant de leurs affaires, poussés par quelque chose en eux qui continuerait à les pousser sur des miles et des miles, pendant des années et des années, tandis que leur visage changerait, que leur corps changerait et s'alourdirait, que leur chevelure blanchirait, cheveu par cheveu, jusqu'au jour où, enfin, ils s'étendraient sur un lit, et d'autres gens les entoureraient et pleureraient, et puis ils mourraient, et ceux qui avaient pleuré s'en iraient et oublieraient les noms de ceux pour qui ils avaient pleuré, sauf par moments, dans le silence d'une chaude après-midi, ou la nuit, avant de sommeiller, et ils attendaient, eux aussi, le jour où ils s'allongeraient et où d'autres pleureraient sur eux. Une douce mélancolie s'éleva dans le cœur de Jérémiah. Pleurer ou être pleuré, oublier ou être oublié : qu'y avait-il de plus doux ? Il ne pouvait en décider» (p. 482), tout comme il ne parvient finalement pas à se décider pour savoir si les hommes, «après avoir vécu, ne reviennent finir là où ils ont commencé» (p. 488).
Il approche du repaire où l'aventurier au sang mêlé, de lointaine souche française, n'en finit pas de pourrir, et alors que lui semble lointaine, la belle pensée sur la beauté de l'Amérique, «quel que soit le but qui nous amène [à ce pays] : que ce soit pour y trouver la richesse ou la paix, que ce soit pour ouvrir des chemins ou pour les refermer derrière soi» (p. 485).
Jérémiah et son épouse à moitié folle, sauvés tous deux par l'ami Wilkie Barron, celui-là même qui se révélera avoir ourdi la perte de son cher Jérémiah, et qui finira en se suicidant, seul lecteur du manuscrit de ce dernier qui l'accable pour son rôle torve et qu'il ne détruira pourtant pas mais laissera au contraire publier (cf. p. 537), tous deux arrivent au cœur des ténèbres, et Penn Warren semble retrouver alors les accents de Joseph Conrad lorsqu'il évoque La Grand'Bosse, également appelé La Vieille Bosse ou Gran Boz, surnoms, du à une difformité physique, d'un certain Louis Cadeau ou Louis Caddo, «vomi des marécages et des jungles de la Louisiane ou de quelque puante ruelle de La Nouvelle-Orléans, sorte de bulle monstrueuse qui remonte à la surface d'un chaudron, sorte de gigantesque animal des profondeurs qui s'élève à tâtons à la surface de l'eau, issu de la vase aveugle et primitive, afin d'atteindre la lumière et de se vautrer dans l'onde stagnante, festonné d'algues et de limon luisant, son dos écailleux, cuirassé, calleux, affleurant l'eau comme un tronc d'arbre» (p. 497).
Attardons-nous quelque peu sur la description que Penn Warren nous donne du royaume de boue de l'aventurier, qui ne peut nous faire songer qu'à l'exemple de Kurtz : «Bien avant le changement de siècle, on sent sa présence sur le fleuve. Des hommes partis pour La Nouvelle-Orléans avec une cargaison ne rentrent jamais chez eux. Et, à La Nouvelle-Orléans, on achète la cargaison sans poser de questions. Possession vaut titre. Des hommes riverains, isolés, sont soumis à des expéditions. Des contes commencent à circuler sur cet être chauve, à tête énorme, à carrure épaisse, au dos bossu, plus dangereux que les rapides ou les écueils, sur cet ogre des marais assez terrible pour donner des cauchemars aux mariniers les plus durs-à-cuire. Peu de ceux qui l'ont rencontré ont survécu, et beaucoup l'ont rencontré. C'est La Grand'Bosse. Il habite une citadelle au fond des roseaux, défendue par une douzaine de canons (car la pauvre pièce solitaire a fait des petits, dans la légende). Il a fait surgir de la boue, là-bas, une véritable nation, tout entière à ses ordres. Et, si on est traqué par les hommes, si on est sans refuge, si on a le cœur assez hardi et assez noir, si on est assez désespéré pour risquer sa vie sur un caprice de La Vieille Bosse en se présentant à lui, alors on peut trouver là-bas, parmi les roseaux, la sécurité et une vie nouvelle» (p. 499).
Comme dans la sombre nouvelle de Joseph Conrad, l'oralité tient une place déterminante dans l'épisode de La Grand'Bosse, qui survit à sa propre déchéance comme un fantôme bavard s'exprimant dans «son jargon anglo-français» (p. 506), dans le sang contaminé de ses propres descendants (cf. p. 502), (puisqu'il a engrossé toutes les femmes qui se trouvaient sur le chemin de son bon plaisir), l'ombre malfaisante nourrissant sa propre légende de mensonges et de vérités qu'il est impossible à Jérémiah de démêler, lui qui d'ailleurs se plaît à penser qu'il a enfin trouvé la paix qu'il cherchait inlassablement, mais «une paix sans passé, sans avenir, l'absolu d'un moment unique, isolé, obscur, massif, qui s'enfle comme une bulle venue des profondeurs de la vase, qui apparaît comme une sphère huileuse pleine d'un gaz délétère, éclate, s'évanouit, puis, avec la régularité de la pulsation du cœur, est suivi d'un autre qui s'efface aussi devant un autre, indéfiniment» (ibid.), le langage lui-même perdant toute signification puisque Jérémiah peut s'égarer jusqu'à blasphémer : «Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu, mais à la fin il y a la boue, et la boue est avec moi» (p. 507).
Jérémiah, une fois sa femme morte (elle s'est suicidée) quittera le royaume de boue où, comme les autres hommes, il aura bu et forniquer sans prendre garde aux femmes qui le contamineront (physiquement, mais aussi, sans doute, spirituellement) (8), mais il ne se sera tout de même pas fait, comme Marlow, le défenseur de La Grand'Bosse, se contentant de poursuivre la rédaction de son manuscrit, quoique de façon décousue, en récupérant «les pages vierges des livres» (p. 508) trouvés dans une remise, et que plus personne d'ailleurs ne se soucie de lire, car les livres ne servent à rien aux hommes qui sont redevenus des bêtes.
Jérémiah a trouvé la paix, sa paix, non point la vérité, mais une paix ressemblant à «un marais de plus en plus profond, de plus en plus ténébreux» (p. 521).
C'est au toutes dernières pages de l'histoire, avant que sa tête ne finisse coupée au fond d'un panier, que Jérémiah aura le temps de récapituler ce qu'il a appris de son court et douloureux passage sur terre, le résumant en trois erreurs : «penser que l'idée est tout constitue la première et la dernière des tentations» (cf. p. 532), puisque Jérémiah avait cru que «l'idée, en elle-même et par elle-même, pouvait racheter le monde, et il ainsi il avait méprisé le monde» (p. 533). La deuxième erreur consiste donc à estimer que, si l'idée ne peut racheter le monde qui la condamne et la ridiculise, c'est le monde qui devra racheter l'idée : «Alors, écrit-il, l'homme se sert du monde quotidien et de ses voies ténébreuses pour parvenir à cette fin qu'il déclare sanctifiée par l'idée, et ah !, cela est épouvantable, cela est épouvantable !» (ibid.). La troisième erreur découle elle-même de la deuxième : «renier l'idée, sa solitude, et embrasser le monde comme un tout. Ou, suivant son expression : «Ne communier qu'à la coupe vide de la nature et y rechercher l'innocence.» En somme, c'était la voie qu'il avait empruntée. «Car j'avais recherché l'innocence, et je m'étais réfugié dans le désert vierge où tout est innocence, car tout se fond dans cette grande nuit, et le chancre honteux lui-même est innocence. Mais cette innocence est plus que ce que peut supporter un homme qui veut continuer à être un homme. Et maintenant je fuis l'innocence, je reviens vers ma faute» (ibid.) conclut ainsi Jérémiah.
Il doit sans doute exister une voie que Jérémiah n'a pas vue : «Il doit y avoir une voie par laquelle le monde se fait chair. Il doit y avoir une voie par laquelle la chair se fait monde. Par laquelle la solitude se fait communion sans contamination. Par laquelle la contamination se fait pureté sans exil. Cette voie doit exister, mais il est possible que je ne la rencontre pas maintenant et que je doive me contenter de ma certitude. Si toutefois nous pouvons avoir la certitude, si nous pouvons connaître la terrible logique de la vie, si seulement nous pouvons la connaître !» (pp. 533-4).
Ce qu'a cherché Jérémiah Beaumont, finalement, c'est une vérité, la vérité que le monde ne ridiculise pas, ne fausse ni ne gauchisse point, inébranlable garante de la justice, qui ne soit pas écartelée entre la chair et le verbe (cf. p. 538), une simple idée capable de faire qu'un homme puisse adopter une conduite et, plus, puisse incarner une vie de rectitude, car c'est peut-être de cette unique façon qu'il confère un sens à une Histoire qui n'en a plus depuis que les dieux ont fui : «Dans les jours qui précédèrent la venue de l'homme blanc, les Indiens appelaient le Kentucky la Terre des Ténèbres et du Sang. Mais ils l'appelaient aussi la Terre du Grand Souffle et la Terre trouée, car le sous-sol était creusé de vastes grottes. Ils y venaient pour se battre, pour chasser, mais pas pour y vivre. C'était une terre sacrée, une terre de mystère, et, en y pénétrant, ils foulaient le sol d'un pied léger. Ils ne pouvaient y vivre car les dieux y vivaient. Mais à l'arrivée des hommes blancs, les dieux se sont enfuis, soit dans les sphères supérieures, soit dans les entrailles obscures de la terre. Et ainsi, il n'y eut aucune voix pour dire aux hommes ce qu'était la justice.» (p. 539, l'auteur souligne), et ainsi, nous pouvons poser la douloureuse question par laquelle Robert Penn Warren conclut son roman magistral et puissant : «Tout est-il advenu pour rien ?» (p. 540).

Notes
(1) Le titre original du roman est tiré d'un poème de Andrew Marvell intitulé To His Coy Mistress : «Had we but world enough and time / This coyness, lady, were no crime... / But at my back I always hear / Time's winged chariot hurying near». Les pages entre parenthèses renvoient à notre édition, la seule disponible du reste dans le pays si amoureux des lettres qu'est la France, Stock, 1955, la traduction étant due à J.-G. Chauffeteau et Gilbert Vivier.
(2) Déception qui peut aller jusqu'à la notation grotesque, toujours à propos de Rachel Jordan : «Qu'y avait-il derrière ? Le secret d'une âme élevée ou des dents légèrement mal rangées ?» (pp. 57-8). Ailleurs, c'est le thème traditionnel de la vanité du savoir livresque qui est évoqué : «Cela vint un après-midi, dans la bibliothèque des Jordan. Il contemplait les titres, debout devant les rayons, et il se demanda tout à coup ce qu'il acquerrait s'il lisait tous ces livres, tous ceux qui se trouvaient là et tous les livres du monde. Il se vit enfermé, emmuré dans la pièce, écrasé par des milliers de volumes, les dévorant les uns après les autres, «avec une hâte et une avidité hystériques», luttant contre ces livres et contre le temps, pour atteindre un but auquel il ne parviendrait jamais. Il y aurait toujours trop de livres et trop peu de temps» (p. 81).
(3) «Savait-elle pourquoi elle [un livre] le fermait ? Devinait-elle qu'ayant enfin rencontré son père elle était maintenant vraiment en deuil, et seule ? Qu'on ne peut commencer à vivre que lorsqu'on est réellement seul ? Que, lorsqu'on commence à vivre, on doit construire son propre monde, et que, par conséquent, on n'a plus besoin des mots couchés sur le papier, de ces mots qui ne peuvent suggérer que l'ombre d'un monde déjà périmé ?... En tout cas, le livre fut fermé» (pp. 67-8).
(4) Voici une sentence que Georges Bernanos eût pu écrire : «Mon plaisir devant la destruction d'une autre est le signe de ma propre destruction» (p. 65).
(5) Par exemple par le biais de la figure d'Hécube : «Nous ne nous battons plus en duel, à l'aube, mais nous nous terrons dans un trou creusé à la pelle au milieu d'une jungle tropicale et nous pourrissons sous la pluie en attendant la balle qui ricoche parmi les fougères. Nous descendons au fond des mers dans un coûteux cercueil d'acier rempli de rouages, comme une montre, et nous attendons le frémissement de la bombe sous-marine. À deux mille mètres dans les airs, nous conduisons un moteur grondant, à travers le rideau de l'artillerie anti-aérienne. Car, après tout, il se peut qu'Hécube ne nous soit pas étrangère. En effet, qui est Hécube ? Qui est-elle, pour que les jeunes amants l'adorent de cette manière ? Elle est tout ce que nous devons adorer. Ou, si nous n'adorons rien, elle est ce qui fait que nous agissons comme si nous adorions quelque chose. Et, si nous l'adorons, ce n'est pas parce que nous la connaissons, mais parce que nous ne la connaissons pas. Si, avant de partir pour exécuter notre grand dessein, nous nous penchons pour lui baiser la main, elle la retire toujours, et il faut que nous nous éloignions, que nous l'abandonnions, méditative, sur une pelouse hivernale. D'ailleurs, en considérant la chose sous un jour différent, nous ne pouvons jamais quitter Hécube. Elle est ce que nous portons constamment dans notre poitrine, quoique nous n'en puissions jamais rien savoir. Elle est notre folie, et notre gloire, et notre désespoir. Et, si nous ne l'adorons pas, nous n'adorerons rien, ou seulement Sal la Simplette qui faisait les délices des ardents garçons de la ville, à Bowling-Green» (pp. 140-1).
(6) «Ainsi la Loi nous servit-elle de pédagogue jusqu’au Christ, pour que nous obtenions de la foi notre justification. Mais la foi venue, nous ne sommes plus sous un pédagogue» (Ga 3, 24-25).
(7) Nous n'avons pas la place d'évoquer comme il le faudrait la très minutieuse reconstitution historique et politique à laquelle s'est livré l'auteur. Du reste, la dimension politique, considérée comme l'espace où l'homme peut incarner ses idées et lutter, en somme, contre le temps dévorant et l'absurdité de l'Histoire, est une des passions littéraires de Penn Warren.
(8) «Tel un splendide héritage venant à moi en ce lieu lointain et retiré, par delà les milliers de miles du profond océan, par delà la terre et les épaisses forêts, en descendant les sentiers des années et les canaux souterrains du sang corrompu de tous ceux qui se sont efforcés de le garder intact et de me le transmettre. Ah ! il faut que je me montre reconnaissant envers ceux qui ont tant fait pour m'atteindre dans le futur, au centre de cette île perdue. Il faut que je considère ce chancre avec un respectueux étonnement, comme un joyau digne d'un diadème royal. Car il proclame que je suis l'un d'eux, un chaînon de leur immense postérité» (p. 518).

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