Religion et belles lettres chez Bossuet, par Francis Moury (21/06/2014)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_7537.JPGRéginald Gaillard, dans sa recension critique du livre de J.-M. Delacomptée (1), Langue morte. Bossuet (Gallimard, 2009) écrivait ceci, qui n’est pas rien : « Il faut dire que toute la matière chrétienne de ses livres est aujourd’hui illisible en raison de la déchristianisation de notre société. Il convient de déceler ce qu’il a cependant encore à nous dire, nous enseigner, nous transmettre, trois siècles passés. La langue, justement, une certaine relation à la langue française. »
On croit comprendre qu'il faudrait lire Bossuet en faisant totalement abstraction de la religion catholique, en l’oubliant, en passant par-dessus. Et on voit que le chroniqueur accepte le point de vue de l'auteur du livre, à savoir qu'au fond, le monde étant fait pour aboutir à un beau livre (comme disait Stéphane Mallarmé) et Bossuet maniant une belle langue, donc donnant une belle œuvre littéraire, nous pourrions finalement laisser de côté la religion de Bossuet désormais inconnue et quasiment inconnaissable, pour se contenter de jouir de la pureté de sa langue et de la beauté de son style. Lire Bossuet en esthète athée. La formule n’aurait pas déplu à un Nietzsche qui eût, sans doute, ajouté que si l’esthète voulait véritablement lire Bossuet, il devait être une rare espèce d’athée, un athée cultivé, lecteur des lettres grecques et des lettres latines, lecteur des Pères grecs et romains, lecteur des philosophes européens du XVIIe siècle et des siècles antérieurs, Moyen Âge inclus. La formule de Réginald Gaillard, sans cette adjonction nietzschéenne, signifie simplement que la religion – le pouvoir de lier entre eux des hommes par une commune fidélité – de Bossuet ne résiderait plus dans le contenu de sa pensée théologique mais uniquement dans son style, désormais seul «lien» réel qui nous rattacherait à lui. Si telle était bien son intention, si telle était bien la thèse ici défendue tant par le livre que par son chroniqueur, je devrais alors m'inscrire en faux contre elle avec la plus grande vigueur historique et théorique.
Ce serait, en effet, d'abord méconnaître que la langue du XVIIe siècle s'est constituée en fonction du catholicisme : il est impossible de la connaître sans le connaître, dans ses tenants philologiques comme dans ses aboutissants ontologiques. L'agrégatif à qui on donne à commenter la Logique de Port-Royal n'en est capable que s'il connaît suffisamment bien saint Augustin, Descartes, Pascal… et Étienne Gilson. En somme, l'histoire religieuse du catholicisme et l'histoire philosophique depuis la logique aristotélicienne jusqu’à la logique des Regulae ad directionem ingenii de Descartes. Mais surtout il n’en est capable que s’il garde bien présent à l’esprit qu’un texte du XVIIe siècle ne se lit pas comme un texte du XXe siècle en fonction d’attendus contemporains par nature déconnectés de ce qui fut la réalité intellectuelle du Grand Siècle. Il suffit d'avoir lu le commentaire de Louis Vax à l’occasion de son cour d'agrégation, publié par le C.N.T.E., pour en être définitivement assuré (2). C'est, bien entendu, la même chose lorsqu'on lit les oeuvres de Bossuet : on ne peut rien comprendre à ce qu'on lit si on n'a pas une solide culture humaniste antique ni une solide culture théologique catholique, les deux devant en général être alliées au sein d'une excellente culture d'histoire de la philosophie générale.
Admettons pourtant, la durée d’un instant, le point de vue d'une lecture historique, esthétique, distancée de Bossuet, bref d'une lecture athée qui refuserait le contenu au profit du contenant, qui refuserait les choses dites par Bossuet au profit des mots utilisés pour les dire. D'une lecture qui ne conserverait que le pur plaisir syntaxique de l'énoncé mais ne tiendrait plus aucun compte de ce qui est énoncé. Cela nous amènerait alors à lire les Sermons et les Oraisons de Bossuet en athée – ce qui est parfaitement possible – mais en athée totalement ignare, goûtant simplement la beauté des subjonctifs imparfaits sans savoir de quoi on lui parle. Cela nous amènerait donc à ne plus lire Bossuet stricto sensu puisque Bossuet n'a écrit, sa vie durant, que pour convertir et fortifier les conversions catholiques. Pire, cela nous écarterait de la conception même que Bossuet se faisait du langage : à savoir un simple instrument qu'il faut manier rigoureusement, conformément à l'ordre des raisons exprimées par la grammaire – cf. encore une fois la Logique de Port-Royal concernant la sémantique et la sémiologie religieuse du XVIIe siècle – mais qu'il ne faut évidemment pas tenir pour valable per se et qui est inférieur à bien d'autres moyens de transmission de la connaissance : signe, intuition, grâce transmise par la foi.

Quatre citations de Bossuet lui-même vont, je le souhaite, nous éclairer :

1 - Bossuet, Méditations sur l'Évangile, De la meilleure manière de faire une oraison (Desclée et Cie, 1903, p. 15) : «Tout ce qui unit à Dieu, tout ce qui fait qu'on le goûte, qu'on se plaît en lui, qu'on se réjouit de sa gloire, et qu'on l'aime si purement qu'on fait sa félicité de la sienne, et que, non content des discours, des pensées, des affections et des résolutions, on en vient solidement à la pratique du détachement de soi-même et des créatures; tout cela est bon, tout cela est la vraie oraison».

2 - Bossuet, Méditations sur l’Évangile, Discours sur l'acte d'abandon à Dieu (op. cit., p. 16) : «Jésus parle encore tous les jours dans son Évangile; mais il parle d'une manière admirable dans l'intime secret du cœur : car il est la parole même du Père éternel, où toute vérité est renfermée. Il faut donc lui prêter ces oreilles intérieures dont il est écrit : Vous avez, Seigneur, ouvert l'oreille à votre serviteur. Heureux ceux à qui Dieu a ouvert l'oreille en cette sorte; ils n'ont qu'à la tenir toujours attentive, leur oraison est faite de leur côté. Jésus leur parlera bientôt, et il n'y a qu'à se tenir en état d'écouter sa voix».

3 - Bossuet, Méditation sur l’Évangile, Excellence de la justice chrétienne au-dessus de celle des Païens et des Juifs ([in] Matth. 5, 20, 47, op. cit., p. 83 : «[...] c'est une justice pharisaïque qui semble avoir quelque exactitude, mais qui s'attire de Jésus-Christ ce juste reproche : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi» ([commentaire de] Matth., 15, 8).

4 - Bossuet, Méditation sur l’Évangile, Trahison de Judas, découverte ([in] Joan, XIII, 26, 30, op. cit., p. 619 : «Ce fut alors que saint Pierre fit signe à saint Jean, et que Jésus leur donna à eux seuls la marque du morceau trempé. Il ne le fit pas connaître à tous les disciples, comme saint Jean le dit expressément. Cela aurait causé parmi eux un trop grand tumulte, et ils se seraient peut-être portés à quelque violence; à laquelle aussi, par sa bonté, il ne voulait pas exposer le traître, ni le divulguer plus qu'il ne fallait. Mais comme il voulait qu'ils sussent, qu'il connaissait parfaitement toutes choses, et que cela leur était utile, il en choisit parmi ses disciples deux, dont il connaissait la discrétion, pour être, quand il le faudrait, témoins aux autres qu'il ne savait pas les évènements par de vagues connaissances, ou des pressentiments confus; mais avec une lumière claire et distincte. Il parla donc à saint Jean assez bas, pour n'être entendu que de lui seul, ou tout au plus de saint Pierre, qui y était attentif : les autres ne connurent rien à ce signal; et Judas, après avoir pris ce morceau, se retira incontinent, selon saint Jean».

Il ressort clairement de ces extraits que la communication claire et distincte du langage, si elle convient assez souvent aux hommes pour des buts humains, n'est pas l'unique moyen dont ils disposent pour communiquer entre eux ni avec Dieu, encore moins celui dont dispose Dieu pour communiquer avec eux. Il n'est pas toujours souhaitable de parler et le silence de la foi chrétienne vaut, pour Bossuet, toutes les paroles mondaines et non seulement les vaut mais axiologiquement les dépasse sans équivoque possible. Ce que G. Granger nommait «l'individuation du message» (cité par Georges Mounin, Linguistique et philosophie, P.U.F., coll. SUP, 1975, p. 212) n'est décidément pas l'objectif de Bossuet lorsqu'il écrit et c'est parce que ce n'est pas son objectif que son style est ce qu'il est. Le style de Bossuet est, par conséquent et de toute évidence, intégralement déterminé par sa religion et totalement incompréhensible sans elle (3).
Le plus amusant est que celui qui a, une fois pour toutes, éclairé cette communauté intime entre style et religion au XVIIe siècle, fut un Juif marxiste qui soutenait une thèse originale. Thèse dirigée par le grand professeur Henri Gouhier qui avait méthodiquement construit une admirable Histoire philosophique du sentiment religieux en France absolument parallèle et d'une hauteur théorique identique à l'ancienne, et non moins indispensable, Histoire littéraire du sentiment religieux en France écrite par Henri Brémond. Je veux, bien entendu, parler de Lucien Goldmann, Le Dieu caché ou Étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine (Gallimard, NRF-Bibliothèque des Idées, 1959). Ce que Sainte-Beuve n’avait pas vraiment réalisé dans son monumental Port-Royal, Goldmann l’a concrétisé : prouver en quoi la religion déterminait précisément le style, le conditionnait, le nourrissait. Sans doute la conception de la critique que se faisait Sainte-Beuve ne pouvait-elle guère l’aider dans une tâche que son esprit étroit ne pouvait envisager : inutile ici de redire ce que Proust dans son Contre Sainte-Beuve, a déjà si bien établi. Ajoutons que le point de vue de Goldmann était un point de vue marxiste totalisant : le janséniste étant selon lui dans la position du marxiste, les deux engageant non seulement le style mais la vision du monde à partir de leur position théorique ou de leur position théologique. Le parallèle était audacieux mais très bien étayé, sous les auspices d’un des derniers grands maîtres de la Sorbonne. La démonstration vaut évidemment pour un orateur théologien catholique tel que Bossuet, critique du jansénisme, ignorant tout du marxisme pas encore né mais chez qui la vision du monde et son expression stylistique sont commandées par la théologie catholique classique depuis les Pères grecs et latins jusqu’à Bérulle, son contemporain et, ce qu’on sait moins, le parrain spirituel de Descartes. On s'étonne donc, relativement à Bossuet, d’avoir à remémorer des évidences, et d’avoir à combattre d'aussi abominables moulins à vents prétendant dissocier un fond obsolète d’une forme éternelle. Mais la condition humaine est telle que nous devons remémorer sans cesse les évidences perdues, et sans cesse combattre de nouveaux moulins à vent. Le linguiste Georges Mounin écrivait, à propos de la poésie de René Char, ceci : «Le pouvoir irrationnel des mots dément le démenti que Kierkegaard avait voulu leur infliger au nom de leurs propriétés rationnelles. Quand je lis Kierkegaard lui-même, en dépit de ses affirmations réitérées sur l'incommunicabilité de son expérience, je connais à des signes certains en moi que je communique avec la détresse d'une bête religieuse blessée à mort, et qui secrète inlassablement des substances instables – secret, solitude, angoisse – pour cicatriser sa plaie jusqu'à cette guérison, la mort» (Linguistique et philosophie, Suis-je vraiment tout seul ?, P.U.F. 1975, p. 204).
Nous pouvons paraphraser de la sorte : l’étude rationnelle du pouvoir de séduction intemporelle du style théologique de Bossuet dément toute possibilité d'un abandon – ne prétendrait-il être que momentané – du socle irrationnel sur lequel il repose.

Notes
(1) Dans un article paru le 16 décembre 2009 ici.
(2) «Dans ces conditions, quelle besogne revient au commentateur ? Je pense que l’explication doit être avant tout philosophique et historique. Philosophique et historique parce que le passage soumis à votre sagacité renferme des termes et fait allusion à des thèses dont l’intelligence n’apparaît pas d’emblée au lecteur profane. Votre tâche est assez proche de celle des restaurateurs de tableaux. Les couleurs de la toile se sont altérées par l’injure du temps, et le vernis dont on les a couvertes, en les protégeant, les fait apparaître plus grisâtres encore. C’est à vous que revient le soin de restituer aux couleurs leur éclat premier», Louis Vax, Présentation, bibliographie et commentaire cursif de la Logique de Port-Royal d’Antoine Arnauld et Pierre Nicole, cours du C.N.T.E., agrégation de philosophie 403-453, texte série 6 – RRR – AGt 619 e, (s.d. : mais circa 1965) p. 4.
(3) Le premier soin d’un Jean-Luc Marion est de poser que Le Plaisir du texte tel que défini par Roland Barthes paru en 1973 ne s’applique pas au texte théologique. Je cite Marion : « Il faudrait enfin avouer que la théologie, de toutes les écritures, cause sans doute le plus grand plaisir. Justement pas le plaisir du texte, mais le plaisir – à moins qu’il ne s’agisse d’une joie – de le transgresser : des verba au Verbe, du Verbe aux verba, incessamment et en théologie seulement, puisque là seulement le Verbe trouve dans les verba rien moins qu’un corps. Le corps du texte n’appartient pas au texte, mais à Celui qui y prend corps. Aussi l’écriture théologique ne cesse-t-elle de se transgresser elle-même, tout comme la parole théologienne se nourrit du silence où, enfin, elle parle correctement. […] La théologie détourne l’auteur de lui-même […] elle le fait écrire hors de lui, voire contre lui, puisqu’il doit écrire non de ce qu’il est, sur ce qu’il sait, en vue de ce qu’il veut, mais dans, pour et par ce qu’il reçoit, et, en aucun cas, ne maîtrise», Jean-Luc Marion, Dieu sans l’être (Fayard, coll. Communio, 1982), p. 9. La lecture intégrale du monumental ouvrage d’Etienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge (édition Payot, revue et augmentée en 1944) infirme en détails cette thèse de Marion : les théologiens et les philosophes du moyen âge (sans oublier les Pères grecs et latins sur qui deux chapitres furent rajoutés dans l’édition revue de 1944) ont des styles variés qui peuvent être étudiés d’une manière non seulement technique mais encore littéraire : seule une culture classique grecque et latine le permet en profondeur. Ajoutons que Le Plaisir du texte barthien ne s’appliquerait alors, si on suivait Marion, pas davantage aux textes philosophiques qui n’ont pas d’abord pour objet d’être beaux mais vrais. Ce n’est alors que dans une optique platonicienne (qui fut sérieusement reprise par Victor Cousin en son temps) qu’ils pourraient être considérés comme beaux parce qu’ils seraient vrais, Platon subordonnant absolument la beauté à la vérité dans son système esthétique. Ce platonisme, pour fascinant qu’il ait été, fut assez rapidement battu en brèche et cela dès l’antiquité. Cf. : les suggestives études stylistiques d’histoire de la philosophie de Brice Parain, Réflexions sur la nature et les fonctions du langage (Gallimard, NRF, 1942).

Nota bene : version refondue, revue et corrigée à Bangkok vendredi 18 avril 2014. Une première version de ce texte est parue en 2010 sur le site de Raphaël Dargent, Jeune France.

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