L'absinthe de l'origine (16/02/2005)

Crédits photographiques : Chris Jackson (Getty Images).
A Juan Pedro Quiñonero qui, lors d'une discussion mémorable, me montra l'imposture.

«En campo de azur, una banda, de plata.
Otro: Escudo cuartelado 1º y 4º de azur con un brazo armado de plata moviente del flanco siniestro empuñando una rama de ajenjo de sinople. 2º de gules con un castillo de piedra aclarado de oro y un cerrojo de sable en la puerta, acompañado de tres torres de piedra aclaradas de oro más pequeñas que el castillo. 3º de oro con un árbol de sinople. En 1532 el emperador D. Carlos I concedió a D. Diego de Asensio, vecino de Antequera en el valle de Oaxaca (Nueva España) las siguientes armas : En campo de gules un castillo de oro sobre ondas de agua y saliendo de su homenaje dos banderas blancas. Medio partido de oro con dos hachas de armas en sotuer y cortado de ondas de azur y plata. Bordura de azur con ocho estrellas de oro.»


Voici une note qui ne va vraiment pas dégonfler la baudruche de ma prétention supposée. J'accepte ce reproche, l'atténuant ou le dégonflant peut-être quelque peu en avouant tranquillement la fascination (de ce point de vue fort banal, je ne suis que l'un de ces millions de Français supposés enquêter sur leur passé, faute de présent sans doute), presque froide ou même clinique, que j'éprouve à l'endroit de toute origine ou plutôt de l'origine, de son œil d'or, comme l'écrivait Georg Trakl, étirant toutefois la perspective temporelle vers la patience obscure de la fin. Je crois que je n'ai guère besoin de traduire les phrases suivantes traitant de l'histoire du nom (apellido) Asensio qui, lorsque je les parcourus pour la première fois, créèrent cet imperceptible frisson de volupté que l'on éprouve lorsque l'on tombe, quelques secondes à peine avant de fendre l'eau glacée. Voici ce que je lus, dans une langue dépouillée de toute afféterie, elle aussi, d'une certaine façon, se voulant strictement objective : algunos detalles parecen acusar que los Asensio tiene alguna relación con los Asenjo (linaje de origen Vasco, que pasó a Navarra, Cataluña y Valencia). Nous savons en outre que certains de ces nobles représentants de la famille Asensio prouvèrent leur bravoure, peut-être par de hauts faits d'armes dont l'éclat lointain doit dormir dans quelque fort ancien volume rongé de vieillesse : probó su hidalguía ante la Real Chancillería de Valladolid (1549) y en la Orden de Santiago (1715).
Creusons encore.
Plongeant dans le passé et nous rapprochant de la racine de ce nom, nous pouvons établir un lien entre les noms Asensio et Asenjo, qui tous deux trouvent leur origine dans le mot ajenjo (en algunas armas del linaje Asensio figura un brazo armado con un manojo de ajenjos en la mano). Voici deux définitions de ce mot, d'abord : planta herbácea perenne, perteneciente a la familia de las compuestas, medicinal, amarga y aromática, ensuite bebida alcohólica elaborada con esta planta y otras hierbas aromáticas : el ajenjo es un licor muy fuerte. También se conoce como absenta, ou, en français, absinthe.

J'apprends également que cette noble et antique lignée, este noble y antiguo linaje tuvo diferentes casas solares en Aragón, Cantabria, Castilla, Cataluña, Navarra, País Vasco y La Rioja et que nous (ils ? mais je suis tout de même un peu d'eux, de ce qu'ils furent, de leur poussière...) avons goûté sans mesure les voyages lointains puisque pasaron a Argentina, Bolivia, Colombia, Cuba, Chile, Ecuador, Estados Unidos, Francia, Filipinas, Guatemala, México, Perú, Puerto Rico, República Dominicana, El Salvador, Uruguay y Venezuela.
Continuons de creuser, pour cette fois dénicher la racine la plus ancienne, en tous les cas telle qu'un texte a pu en conserver l'empreinte terreuse, de mon nom : este linaje está documentado en los códices de Santillana del Mar (Cantabria) en 1199 y en un libro-becerro de la Abadía de Oña, en 1245.

Je me souviens de la chance exceptionnelle, à mes yeux réellement miraculeuse, alors que je n'étais qu'un gamin rêveur et prisonnier de ses lectures, d'avoir pu contempler les merveilles que recèle la grotte d'Altamira, à quelques pas d'un des plus remarquables villages d'Espagne, Santillana del Mar, célèbre dans notre pays depuis que Lesage consigna les picaresques aventures de Gil Blas, souvenir étincelant où je revois maintenant un adolescent qui, avec l'un de ses plus proches cousins, restait des journées entières à tenter de séduire de belles gamines et ma foi y parvint parfois, en dépit d'un léger accent français paraît-il irrésistible. L'un de mes oncles, ayant travaillé dans ce village comme domestique durant des années dans une antique famille de nobles (la casa del Marqués qui, aux dires de cet excellent homme, possédait une immense bibliothèque renfermant plusieurs manuscrits inestimables de sainte Thérèse d'Avila !), connaissait le gardien de la grotte, depuis fermée et dupliquée à l'instar de celle de Lascaux : c'est toutefois ce que je crois, à moins que l'accès de la grotte réelle n'ait été tout simplement drastiquement réglementé, lequel guide nous mena dans les profondeurs humides et chichement éclairées puis, faisant halte dans une salle grossièrement circulaire, nous demanda de faire silence, conseil qui fut parfaitement inutile, et de lever les yeux vers le plafond presque totalement obscur puis de retenir notre souffle. Je le retins, croyez-moi.
Alors les bisons écarlates sortirent de la pierre (j'étais à cette époque incapable de me douter que Merleau-Ponty avait usé de semblable métaphore dans L'Œil et l'Esprit), alors les troupeaux d'animaux s'animèrent d'une vie magique, alors se gravèrent à tout jamais la féérie enfantine d'une noria dansante de créatures oubliées que les hommes cherchaient à charmer, ravir ou conjurer par des signes indéchiffrables, eux aussi rouges sang.

Et, continuant de lire la très belle étude d'un William Faulkner phénoménologue sous la plume de Claude Romano, je ne puis qu'évoquer l'article que j'ai écrit il y a quelques mois pour L'Atelier du roman (Lakis finira bien par le faire paraître !) dont le sujet était un rapprochement entre le colossal Absalon, Absalon ! et le lilliputien (mais immense par la prétention affichée) Vingt ans et un jour de Jorge Semprún, ancien ministre et intemporel imposteur. car, dans ces deux romans, il s'agit bien de retrouver le geste initial, de dégoût ou de meurtre, la pierre (de scandale bien sûr, l'étymologie ne ment jamais) qui, jetée dans le lac, n'en finira pas de créer des vagues qui se propageront vers le futur des générations ébranlées et choquées, avides de retrouver, sous les paroles monstrueuses et spectrales, l'écho initial, originel, le mot qui lança toute l'affaire, les trahisons, les crimes, les passions, les incestes, la décadence. Voici ce que j'écris dans cet article (pour l'instant, seulement virtuel) à propos du roman de Faulkner :
«Car ce salut, impérativement il faut le trouver, hic et nunc, pour des fautes commises pourtant il y a des lustres, pour réparer l’affront de Thomas Sutpen et pour réparer le meurtre de Charles Bon. L’œuvre d’abord, comme on le dit face à l'horreur incompréhensible, doit être de mémoire, être ou devenir une de ces histoires racontées à un jeune par un plus vieux, lors d’une de ces interminables et suffocantes après-midi du Sud des États-Unis. Et cette histoire, la magie de l’écriture faulknérienne est de nous la donner, non pas à lire, mais à écouter car si le Mal, pour être approché, se doit d’être incarné, c’est la parole d’une femme, d’un homme ou celle de deux jeunes amis qui va tenter tour à tour de cerner les contours de cette chair mauvaise, c’est la parole, elle-même émanation subtile d’une chair, qui va circonscrire la zone où l’on devine que se déchaîne l’orage. C’est la parole et, plus que celle-ci, c'est sa transmission effective, de bouche à oreille, de bouche en bouche, de chair en chair outragée et d'esprit en esprit interloqué, désireux de comprendre. Et c’est alors que se lève, comme la longue averse qui va rédimer le sol brûlé, de Miss Rosa «la voix qui ne s’arrêtait pas mais disparaissait puis reparaissait à de longs intervalles, comme un filet d’eau, un ruisselet courant d’une étendue de sable sec à une autre, et le fantôme enivré [Thomas Sutpen] d’une spectrale docilité, comme si c’eût été la voix qu’il hantait au lieu d’une maison». Et c’est ainsi par l’unique pouvoir évocateur de la voix d’une vieille femme que Sutpen va revenir à la vie, à mieux que la vie, à une sorte d’ubiquité démiurgique et de prolongation incessante et diabolique de son existence comme estampillée par le fer sulfureux du pacte avec le Démon : «en raison inverse, eût-on dit, des éclipses de la voix, le fantôme évoqué de l’homme [...] commençait à prendre une sorte de consistance, de stabilité».

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