L’Imposteur de Javier Cercas ou la déduction d’un monde fantasmagorique, par Gregory Mion (04/11/2015)

Crédits photographiques : Tom Russo (DailyReporter).
3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut donc pas qu'on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.»
Blaise Pascal, Pensées.

«Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible [...]. Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui.»
Benjamin Constant, Des réactions politiques.

«Tout le reste, c’était juste le délire d’un homme accablé de chagrin, ne l’oublie surtout pas.»
Stephen King, Revival.

Du mensonge romantique protecteur et aventureux au mensonge immoral de privilège : croquis du basculement d’Enric Marco dans l’imposture


Il n’est pas facile de caractériser un individu de la trempe d’Enric Marco. On pourrait néanmoins commencer par affirmer ceci : nous sommes tous plus ou moins des Enric Marco, des puissances et des actes du mensonge, mais ce que nous faisons aléatoirement pour nous arranger avec la réalité lorsque le monde ne nous satisfait pas ou qu’il nous inflige une peine, Marco l’applique à un degré paroxysmique de réalisation. Dans son principe même, et si l’on n’adhère pas à la doctrine absolutiste de Kant sur l’interdiction de mentir (1), le mensonge peut nous sauver d’une réalité insupportable tout en ne portant préjudice à personne. Il est bien connu que la vérité nous tue et que la fiction nous garde en vie, ce que Javier Cercas n’a de cesse de réitérer tout au long de son enquête sur Marco, qui est aussi manifestement une enquête sur lui-même et ses manières de composer avec la vérité. Les romanciers connaissent la valeur thérapeutique de la fiction et beaucoup se relèvent d’une existence pénible en faisant du mensonge un art de créer des réalités davantage habitables. D’autres s’emploient au contraire à persister dans le visqueux et à faire de leurs tribulations le motif d’une fiction encore plus repoussante. Les premiers se sauvent eux-mêmes en imagination; les seconds aspirent à heurter l’imagination des lecteurs pour que ces derniers les sauvent.
Mais quand on n’est pas encore romancier ou que rien ne nous destine à le devenir, quand on a vécu le noir de quelques précipices, on pose par exemple sur le passé une membrane consolatrice pour mieux s’investir dans un présent qui va peut-être nous aider à démanteler peu à peu ce bouclier fabuleux. Voilà ce que l’on pourrait nommer des menteries ordinaires. L’enfant malheureux a pu se réinventer toutes les fois qu’il en a eu l’occasion, puis l’endurcissement de l’âge adulte ainsi que certains succès fortuits, ou acquis à la force du poignet, le réconcilient avec cette partie inadmissible de lui-même. Qu’on se représente donc un moment inénarrable de l’enfance qui fut recouvert d’une longue et convulsive narration de substitution, comme on pourrait d’ailleurs se représenter la même chose à un moment plus avancé de la vie. Notre enfant imaginaire se séparera de cette narration mythique avec précaution et réinvestira son passé dès qu’il sera prêt à l’affronter en soutenant son regard sévère. Eh quoi ! Qui peut se vanter d’avoir tout obtenu de la vie à un point tel que sa vérité personnelle lui permettrait de s’assumer en toutes circonstances ? Il faudrait avoir tout réussi du premier coup et selon les critères de tout le monde pour se montrer pimpant dans le vêtement bien mis de la vérité pure. Un tel monstre de véracité existe-t-il ? Quel orgueil ce serait que de prétendre n’avoir jamais eu recours à la moindre fiction pour continuer à exister !
Le mensonge est d’abord en cela un symptôme de vulnérabilité. Il se transforme en vanité lorsqu’il s’inscrit dans des parcours d’usurpation qui aboutissent à l’imposture. Enric Marco a la particularité d’avoir testé les deux hypothèses avec exhaustivité. Il est à la fois Alonso Quijano qui s’érige en Don Quichotte, homme banal qui se glisse dans un univers diégétique inoffensif dont il est le héros, et Jean-Claude Romand, homme médiocre qui fit du charlatanisme sa fonction principale, se disant médecin alors qu’il n’avait pas dépassé le cap de la deuxième année d’études, extorquant de l’argent à ses proches dans le but de maintenir un train de vie comparable à celui d’un docteur en médecine. La plupart des hommes s’en tiennent à des autobiographies donquichottesques pour combler des manques ou se prescrire des raisons d’espérer. Ce sont des Don Quichotte qui retrouveront mutatis mutandis la silhouette d’un Quijano revenu de ses extravagances. Chacun éprouve en outre l’excitation de fonder sa mythologie individuelle et la présente démultiplication des réseaux sociaux nous procure des expédients pratiques pour y arriver. Quelques-uns néanmoins vont plus loin que cela.
Comme nous tous, ce sont des hommes sans doute vulnérables mais dotés d’une perversion narcissique énorme, augmentée d’une impressionnante tendance à l’immoralité. Ils sont prêts à peser sur le monde en écrasant tout ce qui pourrait les entraver, mais, surtout, ils sont prêts à peser sur le monde du poids factice de la mystification. À chaque instant ils sont coupables, mais chaque fois ils paraissent justes et habilités dans leurs fonctions. Réellement ou symboliquement, ils éliminent la concurrence en faisant croire qu’ils sont les meilleurs et que cela est indiscutable, tout ceci par le biais d’une savante intoxication de ce qu’ils sont en réalité – des hommes passables qui ne rêvent que de pouvoir et de notoriété et qui se donnent les moyens de tirer profit de toutes les typologies de la tricherie. Ils parviennent en général à ressembler à l’homme providentiel dans les situations critiques parce qu’ils ont des réponses en pagaille lorsque nous n’avons que des questions. Ils veulent le bien de tous mais ne visent en définitive que leur bien propre. Ils sont capables de revêtir n’importe quel habit pour épouser n’importe quel décor du moment que cela pourra leur faire gagner les lauriers de la haute considération et la prospérité effective. Ce sont des hommes dangereux parce qu’ils peuvent aller jusqu’à tuer. Leur vie se meut tout entière à l’instar d’un grand alibi qui serait censé justifier tous leurs assassinats commis au propre ou au figuré. Il y a longtemps qu’ils ont dépassé ce qu’on appelle le romantisme du mensonge. Ils en sont au stade d’un jusqu’au-boutisme de la tromperie et c’est précisément cette exacerbation qui engendre l’imposture.
Si l’on en croit Roland Gori, nos sociétés seraient pleines d’imposteurs et leurs structures favoriseraient même leur apparition (2). Ce constat entraîne probablement l’une des plus intéressantes réactions humaines : l’imposture prolifère tandis que le mensonge de type romantique paraît chaque fois offusquer. La raison en est peut-être simple. En effet, il est toujours rassurant de se formaliser pour les petits mensonges et de laisser durer les gros, ceux qui participent à l’obésité morbide de l’illusion collective socialement réconfortante. Si l’accession aux plus lucratives positions sociales nécessite éventuellement de recourir à la géométrie variable de l’imposture, hypothèse à tous égards valable et que n’aurait pas reniée de nos jours le Thackeray de La foire aux vanités ou le Maupassant de Bel-Ami, alors il en va de la santé de la moralité humaine de pousser des cris d’orfraie pour d’autres mensonges mineurs car cela permet de sauver les apparences tout en prétendant servir la vérité. On montre du doigt le mensonge basique pour oublier le nôtre, celui, mettons, du Narcisse qui ne veut pas se reconnaître, on s’indigne ainsi du mensonge trivial pour oublier peut-être l’exacte façon que nous avons eue d’entrer dans la profession de vivre en société, de nous y faire une place tenable, pour nous gargariser d’une exactitude de vertus qui nous ferait sûrement honte si on en démêlait la pelote fondamentale. Les sentences et maximes de La Rochefoucauld sont visibles à l’horizon de ce désespérant portrait social. Après tout, on admet depuis trois siècles que l’égoïsme peut constituer un moteur efficace des échanges économiques, aussi n’attendons pas trop des hommes qui ont à se poser le problème de la performance sociale et qui mettent tout en œuvre pour aller au bout de leur pouvoir. Qu’on choisisse notre camp parmi Bernard Mandeville ou Adam Smith pour évaluer le degré nécessaire de l’égoïsme, et par la suite les conditions afférentes probables d’une imposture structurelle.
Plus le mensonge est gros d’imposture, moins il est repérable car il se dissémine dorénavant dans la rectitude des institutions et des normes, quelquefois même dans les lois. La modernité paraît ainsi créer du mensonge formel plus qu’elle ne cherche à réduire son potentiel d’imposture. Il y a de ce fait une espèce d’ergonomie de l’imposture et dans le même temps celle-ci s’accompagne d’une étrange aversion envers le mensonge romantique, qui n’est rarement plus qu’une zone de protection, qu’un sas de sécurité ou qu’une tentation de romancer gentiment une partie de sa vie, quelquefois aussi, disons-le, un faux-fuyant pitoyable devant un conflit qu’il aurait fallu accepter. Il est donc plus aisé de critiquer la folie provisoire d’un Don Quichotte que de déconstruire la rationalité de l’imposture persistante. On se croit immunisé contre la première alors même qu’on approuve implicitement la seconde dans un geste conventionnel de complicité. Dans sa démence bravache et la composition nerveuse de sa légende, Don Quichotte ne trompe personne. Il n’est qu’un fantasque quinquagénaire qui souhaitait relancer sa vie ennuyeuse. À l’inverse, l’imposteur est en mesure de tromper tout le monde parce que son parcours a l’air véridique et qu’on en ferait volontiers une source d’inspiration, indépendamment de toute lucidité envers les compromissions et les transactions louches. Disons que l’on accuserait de tous les maux tel grand fantaisiste de s’être inventé un voyage dans la jungle pour attirer l’attention de ses interlocuteurs (typique marque d’histrionisme et d’hyperbole des événements vécus, notre homme n’ayant peut-être aperçu la jungle que de l’avion, attitude semblable à celle du paternel du film Big Fish), mais l’on continuerait curieusement et simultanément à laisser passer par exemple les plus évidents bidouillages du crétinisme politique ambiant, pour ne pas évoquer le cas encore plus consternant de certains universitaires assis sur des trônes d’hypocrisie et qui se font les commentateurs fanatiques de quelque littérature ou existence loyale, s’appropriant des qualités qui leur sont intrinsèquement étrangères mais sur lesquelles ils s’élèvent at all costs, comparables à des nains asphyxiés qui chercheraient de la hauteur au milieu d’une foule puante.
Le paradoxe est fascinant car il tend à montrer que des mensonges sont plus facilement solubles que d’autres dans la matrice sociale et que les pires ne sont pas les moins adaptés à l’ordre du monde actuel. On pourrait même suggérer que les mensonges de l’imposture n’ont jamais à fréquenter les mensonges romantiques parce que l’imposteur sait instinctivement qu’il possède les atouts du pire et qu’il peut passer pour un vertueux en discréditant le mensonge du commun. Là-derrière se devine une lutte des classes inéquitable, voire une lutte des mensonges. En poussant le paradoxe au bout de sa logique, on en vient à cette conclusion qu’il peut exister des honnêtes hommes menteurs et des imposteurs forcément menteurs, qu’il n’existe peut-être que des menteurs et que certains ne sont même pas au courant qu’ils mentent en s’accomplissant, mais l’on s’aperçoit que l’imposteur n’est que rarement démenti tandis que l’honnête homme qui a pu mentir sans chavirer dans l’imposture sera traîné dans la boue sans procès, et il se peut même que sa réputation soit salie par des imposteurs d’envergure. Au reste, la société active ses tribunaux de la morale pour des situations qui relèvent souvent de l’épiphénomène juridique. Cette argumentation audacieuse tend de toute évidence à préciser de quoi l’imposture est éventuellement le nom.
Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi cet écart de traitement dans les étages du mensonge ? On ne peut que ressentir un malaise en prenant conscience de ces nuances, d’autant plus qu’elles sont doublement soulignées par les récentes études de Roland Gori. On peut refuser de se reconnaître tel que nous sommes et nul ne se verra reproché de ne pas se connaître lui-même à la façon prescrite par le temple de Delphes, mais l’on se reconnaît tout de même un peu dans les diagnostics ondoyants du mensonge occasionnel ou de l’imposture légalisée, voire légitimée. On ne s’en sort relativement indemne que parce que nous n’avons pas l’indécence (ou le courage) de franchir le Rubicon de l’imposture. Un tel constat remet nécessairement en question la nature des héros modernes, la nature de ceux qui sont montés pendant que nous nous sommes contentés du plancher des ruminants. On ne peut s’empêcher de se demander si tout cela est bien impeccable, si tout cet héroïsme tient la route, et chaque fois que le héros se révèle dans toute la complexité de sa nature après avoir été loué pour l’uniformité de son exemplarité, il provoque un sentiment déceptif chez ceux qui l’admiraient, ce qui le fait supposément devenir humain. Il est possible que le héros ne le soit vraiment qu’a posteriori, quand on se rend compte que ce n’était qu’un homme qui s’efforçait de dépasser ses limites et qui y parvint effectivement en se mettant dans une insécurité grandiose.
En conformité avec toutes ces réflexions, Javier Cercas s’interroge sur son statut moral dès qu’il entreprend d’écrire son livre sur Enric Marco. Qu’est-ce qui fait qu’il peut se mettre en position de démonter méthodiquement la forteresse d’imposture de Marco, le héros déchu de sa puissance, le héros ayant dégringolé dans les catacombes de la renommée ? Quoique l’opinion de Cercas à l’égard de Marco soit régulièrement négative, elle se mue graduellement en compréhension et elle renvoie l’auteur à ses contradictions intimes, à ses certitudes petites-bourgeoises d’homme de la sécurité qui jamais n’eut à se confronter à l’insécurité d’être autre chose que ce que le monde lui avait favorablement offert. Celui qui n’a pas traversé d’épouvantables vérités ne peut tout à fait reconnaître ses mensonges et ceux également qui l’ont précédé, ceux qui ont préparé les vérités apparentes du confort moral. C’est l’un des enseignements profonds qui émerge à la lecture de L’Imposteur.
Pour ce qui concerne Enric Marco directement, il fut accusé à juste titre d’imposture, cependant son imposture méritait un livre tant elle repose sur des mécanismes moralement ambivalents. Au départ Marco ne fut qu’un Alonso Quijano dont le passé n’était guère reluisant. Il voulait faire de ce passé la caisse de résonance d’un héroïsme qui serait la réfutation intrépide du franquisme. Ainsi se changea-t-il en incroyable chevalier errant qui subitement renouvelle son passé, mais à la différence du Quichotte de Cervantès qui ne tient pas la distance de l’illusion, Marco étendit le spectre de son errance fantaisiste et confondit sa personnalité diégétique au cadre extra-diégétique de ses itinéraires, de sorte que chacune de ses sorties dans le monde pouvait être comparée à un passage romanesque du plus pur réalisme. Ceux qui entrèrent dans le monde de Marco devinrent instantanément les personnages de son roman, à commencer sûrement par Javier Cercas lui-même. Puis au fur et à mesure que Marco progressait dans ses multiples chapitres, il améliorait l’épaisseur de son personnage, il en dégrossissait les défauts et les invraisemblances, retravaillant son identité par un jeu de superpositions successives et postiches qui devait le conduire jusqu’au personnage parfait, au paradigme même de l’imposteur, jusqu’au profil de ce personnage qui pourrait déclarer pendant des années avoir été interné dans un camp de concentration alors qu’il n’en connut jamais autre chose que les témoignages des vrais rescapés et les ouvrages historiques consacrés à l’enfer concentrationnaire. Ce fut une imposture moins lucrative que fortifiante psychiquement, d’où l’intérêt d’essayer de la comprendre. Ce que Marco n’avait pas expérimenté dans son passé mortifère, il le découvrit dans l’imposture de son personnage de déporté apocryphe et il en but le calice jusqu’à la lie. En fait Marco est allé si loin dans son chef-d’œuvre affabulateur qu’il fut en vérité un déporté, pérorant dans les lycées sur la pédagogie du devoir de mémoire, monologuant dans des conférences publiques dramatiques et surchargées d’un pathétique objectivement maîtrisé, s’affichant en modèle sur les plateaux de télévision, le tout avec l’assentiment de son auditoire et avec un art de la mise en scène digne de la plus haute dextérité esthétique. Dans le principe de sa fable immense et de ce qu’il faut bien appeler sa géniale falsification, il est même possible que Marco fut davantage un déporté que les déportés réels. Si la folie créatrice et récréative de Don Quichotte ne lui permit plus de se sentir autre chose qu’un acteur essentiel de la chevalerie, il ne fait probablement aucun doute que Marco, une fois parvenu au pinacle de sa fiction, ne concevait aucune hétérogénéité entre son passé véridique connu de lui seul et sa mémoire reconstituée de déporté de la Seconde Guerre mondiale. Les deux passés complotaient à l’unisson et les mensonges persévéraient parce qu’ils savaient faire usage d’un fonds de vérités exploitables, c’est-à-dire, comme le spécifie Cercas, les vérités parfaitement audibles de l’industrie de la mémoire historique, les vérités qui se tressaient avantageusement avec la conjoncture d’une Espagne post-Franco. Entendre les fables de Marco, c’était entendre une parole lénifiante, roborative, plutôt que les éclaircissements froids d’un historien qui aurait introduit un passé de couleur sombre, «étroniforme» eût dit Flaubert (3). Qui pourrait totalement réprimander Marco dans un pays qui voulut implicitement revisiter son passé, sinon les petits-bourgeois ignorants de toute oppression ?
Faulkner a raison lorsqu’il soutient que le passé ne passe pas, et cette idée est répétée plusieurs fois dans le livre de Javier Cercas pour essayer de circonscrire le territoire protéiforme d’Enric Marco (4). Nous sommes tous différents dans la relation que nous avons avec notre passé, mais s’il est une condition que nous partageons, c’est que le passé nous pourchasse et parfois nous exaspère tellement qu’on en vient forcément à négocier avec lui, tout ceci à l’instar d’un romancier qui redéfinit ses personnages, accentue ses paysages et redonne de l’amplification à son intrigue. Au fond, ce n’est ici que la différence classique entre le Moi de société et le Moi d’individualité : le premier fait ce qu’il peut pour ne pas trahir le second, mais bien souvent l’aspect confidentiel, intime, demeure allusif et s’étiole dans une reformulation publique et acceptable de soi-même. Une vérité est susceptible d’être appuyée ou minorée au seul motif que sa présentation authentique serait nuisible à nous comme elle pourrait aussi l’être pour les autres. Entre autre choses contraignantes, la puissance des normes explique de nombreux ajustements, si bien que retenir sa parole ou la déguiser, employer un mot plutôt qu’un autre afin de correspondre à un certain état du discours, c’est déjà mentir. On a pu ainsi se sauver avec des détails artificiels, des babioles fictives, des réécritures à peine ponctuées, on a pu trouver refuge dans une maison légendaire tout juste remaniée, en définitive tout cela n’est pas bien grave du moment que nous n’obtenons rien au détriment d’autrui et que nous ne produisons pas le Mal. Dans cette perspective du mentir-humain où se jouent des preuves de politesse, d’angoisse ou de manque de confiance en soi, ceci parmi tant d’autres attitudes possibles, le mensonge par omission est assurément le plus courant.
Les choses deviennent en outre problématiques lorsque le mensonge nous gratifie d’une position de force concrète et à plus forte raison mal acquise. C’est le cas spécifique de l’imposture et compte tenu de ce que nous avons d’ores et déjà exposé, il n’est pas dit qu’il soit moins répandu que le cas du mensonge au sens général du terme. Il est tout à fait envisageable que l’être humain soit menteur naturellement, qu’il soit pour ainsi dire un animal fantasmagorique, par conséquent la frontière entre le mensonge de protection et le mensonge de privilège est peut-être ténue. Toutefois la tolérance de l’un ne saurait justifier la tolérance de l’autre : celui ou celle qui se débat avec son passé et cherche à s’en protéger autant que faire se peut ne mérite rien moins que la compassion, mais celui ou celle qui profite d’un privilège après avoir insinué un passé causalement concordant avec les motifs avantageux du présent ne mérite rien moins que de perdre son privilège. En d’autres termes, il y aurait d’une part le mensonge presque prosaïque, au jour le jour, infiniment modulable selon les caractères, le mensonge qui nous sauverait d’un passé insistant (l’orphelin qui s’invente des parents, le malade qui se dit guéri à l’embauche, le dépressif qui requalifie ses calamités, etc.), et d’autre part il y aurait le mensonge de malveillance qui consisterait à trafiquer le passé de sorte à ce que cela nous fasse monter au sommet de telle montagne de la société (l’écrivain à succès qui a volé un manuscrit, l’homme politique qui s’est fabriqué un diplôme, le coopté incompétent qui prétend n’être redevable que de lui-même et qui de surcroît met des bâtons dans les roues d’autrui, etc.).
Le renversement de Marco fut nécessaire parce qu’il avait trop profité d’une position avantageuse par rapport à son mensonge. Mais dans la mesure où Marco fut l’instigateur d’une imposture qui jamais ne souilla la grande histoire de la déportation du fait même qu’à travers ses discours il n’y avait que lui seul qui souillait sa petite histoire, il convient de réinterroger plus en profondeur le cheminement somme toute extraordinaire de cet homme qui connut avec une égale proportion la médiocrité privée et l’héroïsme public, et qui de statut d’individu presque intouchable, sacralisé par le présent, retomba dans l’abîme de son passé et fut étiqueté comme «grand imposteur» et «grand maudit».

Enric Marco ou le Protée moderne

En dépit du fait que L’Imposteur (5) rapporte avec scrupule et objectivité l’investigation de la personnalité de Marco et les rouages de sa filouterie, Javier Cercas, avec ce livre, ne propose pas un récit mais un roman. Étant donné que pratiquement toute la vie de Marco s’est bâtie sur un réseau de fictions durables, il s’ensuit que raconter la vie de Marco, ou du moins se hasarder à le faire, revient à se soucier d’une personne qui dispose d’un capital narratif aussi flexible et imprévisible que les personnages que l’on invente pour un roman. Sachant qu’un personnage est toujours menacé d’expulsion, de coupure, de resserrement, le bon personnage est celui qui s’impose et qui fait évidence – on ne peut plus s’en débarrasser. C’est à partir de ce registre de l’inévitable personnalité que Marco a eu le génie de savoir se rendre à peu près indispensable à tous les endroits qu’il a foulés de sa roublardise. On a coutume par ailleurs de dire qu’un bon personnage est un personnage qui prend possession de son créateur. Or la dimension vampirique du bon personnage est une sensation que Cercas a épouvée dès qu’il a approfondi ses contacts avec Marco, dans la ville de Sant Cugat del Vallès, à quelques kilomètres au nord de Barcelone.
À ce moment-là, Marco est un nonagénaire doté d’une vivacité d’esprit étonnante, et d’après ce qu’on en sait, Marco est encore ce vieillard indestructible et orgueilleux, filant vers ses quatre-vingt-quinze ans. Bien entendu, lorsque Cercas se résigne à plonger tête la première dans le chaudron abracadabrantesque de Marco, ce dernier est déjà officiellement démasqué depuis plusieurs années. Ceci étant, Marco n’a pas fait de Sant Cugat un lieu de retraite ou une sorte de caveau dans lequel il aurait enfoui sa déchéance. Tout au contraire, Marco demeure droit dans ses bottes et il répond à n’importe quelle sollicitation journalistique ou autre. C’est pour lui un moyen de continuer ses justifications, une aubaine pour perfectionner ses mobiles. Autant dire que Marco n’a jamais abandonné sa dialectique de la réhabilitation après la découverte de sa gigantesque imposture. Ce qu’il a fait, il le referait ou il aurait continué de le faire si on ne l’avait pas fait tomber. Ce qu’il a fait, il l’a fait pour les déportés espagnols en particulier et pour l’ensemble des déportés en général, pour ceux qui n’ont pas pu s’exprimer et que l’oubli n’a cessé de menacer. Marco a voulu aller au-delà de la science historique : il est entré dans l’Histoire avec sa propre machine à remonter le temps et il a tiré des ficelles qui l’ont fait intervenir dans la chronologie à l’instar d’un deus ex machina. Aussi loin en effet que l’on remonte le passé de Marco et qu’on est en mesure d’en relever des éléments objectifs, il n’est pas une fois où l’on se dit que Marco a voulu être autre chose qu’un homme providentiel. Ainsi l’a-t-on vu modifier sa date de naissance de deux jours pour qu’elle soit symétrique avec un moment important de l’histoire de l’Espagne. C’est sur des détails aussi infimes que celui-là que l’imposture a pris forme. D’une certaine manière, Marco a pénétré l’Histoire de son pays pour la réécrire et l’occuper à la façon d’un grand homme. Il a fait mieux que Don Quichotte que l’on prenait pour un excentrique : il est entré dans la catégorie des personnalités influentes en feintant le monde entier. En cela, Raül, le fils de Cercas, estime jusqu’au bout que Marco est un homme génial (cf. p. 404).
En complément de sa fascination toute juvénile, le jeune Raül fait part d’un propos très intéressant sur Marco : «Il est fou et il n’est pas fou […]. Il fait son frimeur, comme Don Quichotte; mais ce n’est pas un frimeur. Et il n’est pas non plus comme Don Quichotte. Il est bien meilleur» (p. 57). L’objet initial du magnétisme de Marco sur Raül s’explique par le fait que le fils de Javier Cercas, spontanément, juge qu’un être aussi mensonger que Marco est fatalement digne d’intérêt. Est-ce à dire que Raül confond le romantisme du mensonge et l’imposture en tant que telle ? Non. Ce que les mots impulsifs de Raül nous apprennent, et ce dont son père est sûrement conscient, c’est que les stratagèmes de Marco oscillent entre le mensonge romantique et le mensonge foncièrement imposteur. En façonnant sa légende d’ancien déporté du camp de Flossenburg dans lequel il n’a jamais mis les pieds, Marco s’est forgé une solide assiette sociale, mais il a également joui d’une attention et d’un amour considérables, autant d’émotions dont il n’a guère connu que l’idée au cours des premiers temps de sa vie (cf. pp. 41-6). Il y a donc deux composantes qui se dégagent dans l’imposture de Marco : d’une part le romantisme traditionnel d’un individu qui fait de son « Je » une substance plus viable que ce que la vie lui permet d’avoir, et d’autre part la tentation de convertir cette matière ordinaire en quelque chose qui ne se limiterait pas à de simples inflexions de soi. C’est le soulagement concret de cette tentation qui traduit le vacillement dans l’imposture. Nous avons grosso modo tous le désir d’être des individus qui comptent dans la course de l’univers, mais nous sommes peu nombreux à prendre le risque de grimper sur une échelle imaginaire (6). Si l’on voulait donner de l’imposture de Marco une image parlante, nous dirions d’un côté qu’il y a ceux qui ont triché à un examen d’aviation et qui prétendront au soir de leur vie avoir piloté un avion dans la tempête après avoir jadis capitulé dans cette voie professionnelle, puis d’un autre côté il y a ceux qui sont de l’étoffe de Marco et qui auront triché à tous les examens et qui oseront quand même prendre les commandes d’un avion qu’il ne savent absolument pas piloter. Romantisme et imposture s’excluent en principe, mais ils s’entre-nourrissent dès lors que l’imposteur saisit son kairos et s’en fait une raison de vivre.
En développant avec une habileté rarissime son passé d’ancienne victime du nazisme, Marco a régalé sans discontinuer son addiction aux médias, ce que Cercas nomme fort opportunément sa «mediapathie». Malade des feux de la rampe, malade d’un égo surdimensionné, Marco a couru toutes les occasions de se mettre en avant, que ce soit pendant son imposture ou après la ruine d’icelle. Tant dans la fabrication minutieuse de son passé que dans le commentaire de l’imposture révélée, Marco a tenu le choc d’une narration constamment sur le qui-vive. Qu’il soit admiré ou détesté, la seule chose qui a de l’importance pour Marco est d’avoir une efficience sur l’espace public. Il mourrait probablement d’un silence qu’on ferait peser sur lui, mais il sait que ce silence n’est pas et ne sera jamais d’actualité. Il a laissé sur son pays la double empreinte d’un monstre versatile, avec une apparence aussi kitsch que Casimir le monstre gentil (Marco le Compatissant, le Pérorant et le Pontifiant sur l’horreur nazie), complétée d’une consistance inquiétante (Marco l’Imposteur qui fait du nazisme l’ustensile de sa fausse édification morale, profanant de ce fait la mémoire des vraies victimes).
Il n’y a rien d’étonnant à ce que les systèmes médiatiques s’emparent de la générosité sophistiquée de Marco et l’assistent dans la contrefaçon de lui-même. L’hégémonie actuelle des médias ne tient du reste que dans la célébration calculée de quantité d’impostures. La télévision instaure un lamentable storytelling où le moindre médiocre, pour peu qu’il soit l’objet d’un spectaculaire appareil scénographique, entre dans une lumière qui lui garantit une visibilité décisive. Cette surexposition du médiocre est d’ailleurs si réfléchie qu’elle suscite la convoitise plutôt que l’hostilité, l’assentiment plutôt qu’un scepticisme qui devrait être de rigueur au contact de ces apparences profuses. En un sens, la médiatisation confère d’emblée un patrimoine politique et moral qu’il serait inopportun de vouloir remettre en question (cf. p. 80). Lieu par excellence de la majorité et de la normalisation à outrance, chef-lieu d’une législation des cerveaux, la télévision renforce la véritable nature de Marco, à savoir celle d’un homme de la majorité qui se voit offrir une tribune pour s’adresser à la multitude en ayant l’air d’appartenir à une minorité héroïque (le survivant de la barbarie – donc le minoritaire revenu de loin – à qui l’on fait l’honneur d’un plateau lors d’une heure de grande écoute).
Et voilà notre imposteur devenu invulnérable. Il est une sorte de déporté de service, un bon client, un rhéteur prolixe des ténèbres hitlériennes, une présence récurrente qui ment tout en disant la vérité puisque la télévision, par l’entremise de sa technique scénique, sanctifie tous les discours d’un protocole de véracité ou de conviction. L’image de télévision se veut pénétrante et initiatrice de tendances : ce qu’on y voit est nécessairement perçu comme concordant avec les désirs urgents et les gens qui y sont invités sont ceux qui doivent être vus parce qu’ils savent répondre à l’abondance de ces désirs. Encore une fois, l’ère qui succède en Espagne au règne de Franco exige une temporalité de pénitence et Marco, avec toute sa forfanterie et son génie de la fable, incarne à la perfection ce vedettariat de la mémoire historique revisitée sans aucune trace de neutralité. Il a su prononcer les discours que l’on avait exactement envie d’entendre et la télévision a pour ainsi dire fait monter son imposture en chaire. Dans ce processus d’homologation active de l’imposteur, il n’est pas sûr que l’imposteur soit celui que l’on se figure. Mais était-il vraiment utile de le préciser ?
Comme Enric Marco est tout sauf un imbécile, il a intériorisé rapidement les us et les coutumes de la médiatisation. Son flair est tel qu’il a l’intuition de ce que les gens désirent à tel ou tel moment fatidique. Il cuirasse sa stature morale et son autorité. Maintenant qu’il est une personnalité, il bénéficie de la sacro-sainte ascendance du témoin. Mieux encore, Marco est un témoin qui ajoute à sa condition privilégiée les cicatrices de la victime. Son prestige a acquis une si haute renommée que toute mise en doute de sa parole serait préjudiciable à qui oserait faire mine de perplexité. Il n’est pas moral de contredire un témoin des camps de concentration. C’est aussi simple que cela. En profitant de la coopération médiatique, Marco sait pertinemment qu’il sera à présent compliqué de le déloger de son perchoir. Son imposture a atteint de telles altitudes qu’il se permet même de poser sur une photo commémorative au camp de Flossenburg, au milieu des vrais déportés qui eurent à souffrir empiriquement de ce camp (cf. p. 255). La mediapathie de Marco est si grave, incurable même, qu’il a choisi de se positionner au centre absolu de la photographie, comme un enfant qui voudrait faire son intéressant, ou plus piteusement comme un membre émérite du putanat télévisuel qui regorge de minables jacasseurs et de poules maquereautées.
Pour qualifier cette hyperactivité du discours mensonger de la mémoire collective espagnole, discours savamment orchestré de surcroît, Javier Cercas dit de Marco qu’il est un parangon de la tonalité kitsch (cf. p. 126). Dans sa forme la plus traditionnellement admise en esthétique, le kitsch se caractérise par le manque d’expérience vécue et par un usage excessif de recettes qui se voudraient miraculeuses. En d’autres termes, le kitsch est une production besogneuse, poussive et fondée sur du néant, mais dont les apparences sympathiques vont engendrer un consensus plus ou moins immédiat. Assimilables à une poupée gonflable qui crèverait d’être reconnue pour ce qu’elle est, les allocutions de Marco sont à ce point grossières et populaires qu’elles n’allument aucune mèche dissidente. Lorsque Marco s’exprime, il le fait comme s’il était sur-maquillé, fardé comme une ignoble garce de télévision, grosse bouche qui déverse la drogue émotionnelle, les yeux quelquefois embués par la réminiscence des camps, le décolleté qui exhibe ici une vue imprenable sur Auschwitz et l’ensemble de son odieuse arborescence. À un tel niveau d’exhibition consensuelle, à cette apogée de l’érotisme concentrationnaire qui entretient licencieusement l’amour de ceux qui furent autrefois abhorrés, que peut-on répliquer ? Pouvait-on raisonnablement s’inviter sur les chaires de Marco et le chasser manu militari, sachant qu’une éviction manu dialectica était rigoureusement impensable ? L’omnipotence de cette imposture ne s’est pas réalisée en solitaire. C’est un réseau tentaculaire qui a permis à Marco de fomenter son personnage, et plus que les motifs qui ont pu animer la cervelle de Marco, ce sont les vastes géographies de ce réseau qu’il conviendrait d’examiner. Le peut-on ? Le veut-on ? D’après ce que nous avons pu jusqu’ici déduire, il apparaît que l’imposture constitue peut-être l’une des normes essentielles de nos sociétés, par conséquent le réseau en question ne semble guère devoir être défié. À rebours de cette espérance, le réseau de l’imposture semble de jour en jour grandir de son exceptionnelle croissance. Marco n’est qu’un arbre qui cache la forêt.
Mais ce qui se remarque peut-être plus que tout autre chose dans ce sordide parcours de duperie, c’est que la folie de Marco s’est construite sur la folie de la Shoah, comme si de la folie ne pouvait naître que de la folie, et ainsi de suite dans l’accentuation et l’atavisme de l’aberration mentale. Alors que l’historien de métier connaît les vertus de l’effacement de soi-même pour rendre compte objectivement de son objet d’étude, Marco s’offre en spectacle et met en application le chantage du témoin («Je suis une victime de la plus grande horreur de tous les temps, aussi vous ne pouvez pas me contredire là-dessus»). Muni de son arsenal stylistique kitsch, Marco occulte l’histoire de l’Espagne derrière une pellicule discursive de mauvais goût, faisant se rejoindre dans un geste de bravoure les agissements de Franco et les idéologies nazies, et se présentant uniformément comme un combattant acharné de ces deux cataclysmes (cf. pp. 118-28). En faisant cela, Marco est d’une clairvoyance colossale parce qu’il ne peut ignorer le passé trouble de l’Espagne, un passé qui est plus que jamais le sien et qui ne passe pas. Selon toute vraisemblance, les anciens souffre-douleurs du franquisme ont globalement tous eu recours au mensonge romantique de protection, une façon comme une autre de recommencer à vivre et de mettre la poussière sous le tapis, une façon de se détacher de certaines actions malpropres ou de certaines douleurs indicibles. Marco a fait commerce de ce comportement humain à un degré inimaginable d’exploitation : il a bâti son imposture en présumant de la faiblesse et de la connivence souterraine de ses contemporains. En partant du principe que personne n’irait jouer les contradicteurs en raison de ce passé national gênant, Enric Marco s’est transformé indirectement en psychologue de son pays. Il a permis à ses auditeurs la résilience et la réhabilitation tacite. Il a été le marchand de sable des nuits apaisées. Avec Marco, les camps ont quitté la sphère historique inaudible pour entrer dans les narrations complaisantes. Tel que le mentionne Cercas avec un à-propos louable, au temps où l’imposture de Marco atteignait son maximum, l’Espagne était moins un pays d’histoire qu’un pays de mémoire, et plus particulièrement d’une mémoire médiatiquement industrialisée (cf. p. 265). Ainsi fut Marco lorsqu’il fut intronisé président de l’Amicale de Mauthausen : un agent de la mémoire marchandée, soldée, un soldat du souvenir matamoresque, un énorme acteur chargé d’interpréter les cantiques de la commodité discursive.
Mais à force de se répandre un peu partout, Marco a péché par son arrogance et par son envie insatiable de faire fructifier sa célébrité. L’intérêt croissant de la mémoire a naturellement produit un intérêt identique pour l’histoire en tant que telle. Le gisement personnel de Marco devait tôt ou tard se confronter à d’autres ressources. Ironie du sort, ce n’est pas une instance officielle qui l’arrache de sa diégèse, mais un historien indépendant, tout à fait hors-académie, du nom de Benito Bermejo, «le scélérat mystérieux de toute cette histoire» (cf. pp. 293-308). On se gardera bien sûr d’établir une conclusion hâtive et partisane sur le travail des universitaires accrédités, mais il est tout de même savoureux que ce soit un loup solitaire de la recherche historique qui ait confondu Marco. Benito Bermejo était-il cet homme qui avait une santé morale suffisamment entretenue pour s’attaquer à Marco ? L’Université se sentirait-elle embarrassée de ses propres contradictions si on lui demandait de mettre en exergue les contradictions d’un homme qui a versé dans l’imposture ? Plutôt que d’affirmer que l’Université ne compte en ses rangs que des intrigants et des arrivistes (ce qui serait irrecevable), on en revient de nouveau aux appréhensions justifiées de Javier Cercas : qui peut se regarder dans un miroir en étant certain qu’il n’a strictement rien usurpé ? Une fois de plus, Marco n’est qu’un arbre qui dissimule une forêt beaucoup plus étendue, un genre de forêt de Brocéliande, riche de récits et d’inventions. L’humanité serait d’ailleurs probablement à feu et à sang si le mensonge n’existait pas. On veut malgré tout aimer et être aimé, aussi accepte-t-on que l’humanité ne soit qu’une illusion, et Blaise Pascal affirme avec sagacité que l’homme ne fait que «s’entre-tromper et s’entre-flatter» (7).

Notes
(1) Kant interdit catégoriquement le mensonge, y compris dans des situations qui pourraient impliquer des cas de conscience difficiles. Kant suppose qu’un mensonge, même s’il était entièrement justifié (par exemple un médecin qui ne dirait pas à un enfant qu’il est condamné), est à prendre comme un ver qui finira par détruire le fruit universel de la moralité. Contre cet impératif de véracité qui ferait certainement imploser l’humanité, Benjamin Constant a opposé une vision relativiste davantage conforme à la réalité. Cette fameuse querelle philosophique est d’ailleurs évoquée par Javier Cercas, tout comme il évoque brièvement les positions respectives de Platon, Montaigne et Nietzsche sur le mensonge.
(2) Cf. Roland Gori, La fabrique des imposteurs (Éditions Les liens qui libèrent, 2013).
(3) Le néologisme apparaît dans sa correspondance avec George Sand.
(4) La référence appartient à Requiem pour une nonne : «The past is never dead. It’s not even past».
(5) Javier Cercas, L’Imposteur (Éditions Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, 2015).
(6) Bien qu’il faille remettre ceci en perspective avec la déduction de l’imposture que nous avons établie dans la première section de notre article.
(7) Pascal, Pensées.

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