L’Amérique en guerre (4) : La peau de Curzio Malaparte, che vergogna !, par Gregory Mion (13/12/2015)

Crédits photographiques : Yves Herman (Reuters).
Rappel.
2578865313.jpgL’Amérique en guerre, 1 : À propos de courage, le Vietnam de Tim O’Brien.




313700294.jpgL'Amérique en guerre, 2 : l'Irak de Phil Klay dans Fin de mission.





2251913716.jpgL’Amérique en guerre, 3 : Chronique des jours de cendre de Louise Caron.




3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«Si donc tu dois bien employer la bête, il te faut choisir le renard et le lion; car le lion ne sait se défendre des lacets, ni le renard des loups. Tu seras renard pour connaître les pièges, et lion pour effrayer les loups.»
Machiavel, Le Prince.

«Infâme à qui je suis lié
comme aux vermines la charogne.»
Baudelaire, Les fleurs du mal.


Une peste spirituelle : l’Amérique envahissante

Le silence dans lequel reposent les œuvres de Curzio Malaparte aujourd’hui est probablement dû à la nature déplaisante, peut-être même agaçante, de l’homme qui écrivit le monumental Kaputt et qui dévisagea dans ce livre la plus ignoble et la plus vérace gueule du nazisme. On a reproché quantité de choses à Malaparte, parmi lesquelles on recense un goût avéré pour le grand-guignolesque, un appétit pour les spectacles excessifs où le roman devient un lieu de prédilection pour détailler la laideur et l’abjection de l’humanité. Combien de pages, dans l’œuvre de Malaparte, contiennent des plaies ouvertes qui confèrent à l’obscénité généralisée ? Cette disposition à l’enflure du dolorisme reflète sans doute une part de la frénésie mégalomaniaque de l’auteur, à qui l’on reprocha encore la construction de sa villa sur un rocher de Capri, sorte de bâtisse futuriste qui piétine les anciens jours malheureux et qui regarde à l’horizon, comme la proue d’un navire insurgé fend une mer de panache et d’espérance. Haut perché dans ses intentions et ses engagements, Malaparte fut certes un homme de contradictions (mais quel grand écrivain ne l’est pas ?), un fasciste occasionnel qui finit par être du côté des Alliés dans ses romans (encore que), cependant on ne peut lui confisquer le courage d’avoir combattu dans les tranchées de 14 alors qu’il n’avait que seize ans. Est-ce de l’inconscience juvénile ou un désir précoce de s’inscrire dans le cours de l’Histoire ? Toutes les hypothèses sont recevables avec ce Malaparte par deux fois venu au monde, d’abord sous une identité allemande, celle de Kurt-Erich Suckert, né d’un père de nationalité germanique mais déjà culturellement italianisé, puis accouché de nouveau, cette fois dans un berceau de sa confection propre, se baptisant Malaparte parce qu’il fallait bien faire mieux que Bonaparte, et parce qu’il fallait bien aussi accepter de se placer sous la juridiction du Mal après avoir connu quelques-unes de ses places fortes. Cette reconstruction de soi inspire d’emblée le respect. Malaparte n’est pas un transfuge banal; c’est un renégat sublime qui modifie l’idée même de sa paternité, déjouant le premier sang, se vidant de sa substance pour se remplir d’une origine plus coriace et plus franche du collier (1).
Que certains aient pu voir chez Malaparte une personnalité en clair-obscur se justifie par la constante réappropriation de soi de l’auteur, toutefois ce jeu de vérités/contre-vérités n’a pas empêché la composition de romans dont le propos ne souffre aucune ambiguïté. Kaputt exposait une Europe lessivée par la saloperie nazie; La Peau est un texte autobiographique dans lequel Malaparte décrit pour l’essentiel la ville de Naples après la libération de l’automne 1943. Les Américains ont effectivement commencé à guérir une partie de l’Europe de ses maladies, mais il n’en reste pas moins qu’ils apportent avec eux un nouvel aspect de la violence, à savoir la violence des vainqueurs qui font des tartarinades auprès des vaincus, se sentant investis d’un pouvoir socio-culturel de facto et de jure. Au fond c’est une idée vieille comme le monde et que Montesquieu avait formalisée dans De l’esprit des lois : quel que soit le pouvoir qui appartient à tel ou tel individu, ce dernier sera tenté d’en abuser, ainsi doit-on s’efforcer de remettre en question même les hommes de pouvoir qui semblent habités des meilleures intentions. Dans l’opinion publique, il ne fait pas bon de douter des Américains débarqués sur le sol européen, pourtant Malaparte se montre farouchement et ironiquement anti-américain dans La Peau. La figure messianique des Américains est écorchée par l’intuition que l’Europe a autant souffert de ses bourreaux fascistes que de ses sauveurs démocrates. L’homo sapiens démocratique n’est pas exempt d’un double maléfique où l’on repère le visage détraqué d’un homo demens. On ne peut donc pas parler d’une guérison de l’Europe, mais plutôt du remplacement d’une épidémie par une autre, les envahisseurs à la langue gutturale ayant cédé leur place aux conquérants prétendument raffinés. Le caractère antiseptique de la libération a engendré un monstre collatéral, un rejeton de l’hygiène morale qui ne ruine pas les corps mais les esprits. C’est le sens que prend le terme de «peste» dès le premier chapitre de La Peau. La peste indique ici des pourrissements intérieurs. Entre autres de ses apparences, cette peste réside dans la pitié des Américains pour les vaincus (cf. p. 51) (2). Elle révèle un commerce malsain de la liberté, comme si les Italiens s’étaient résignés à acheter leur délivrance en pleurant sur les pieds du «land of the free». Par conséquent, ce qui induit un avilissement de l’âme, ce n’est autre que la possibilité d’avoir négocié la liberté avec ces marchands de tapis volants (3).
Il n’y a que les peuples de vendus qui font de la liberté une opportunité de braderie. Sous la plume acérée de Malaparte, les mots pour exprimer cette vente prennent une tournure insultante, transcendant toute évocation de pourparlers entre l’Italie et l’Amérique : «[…] le nom Italie puait dans ma bouche comme un morceau de viande pourrie» (p. 22). À côté de cette condamnation monochrome qui suffirait à fonder une définition ultime et précipitée de l’Italie, le personnage du colonel Jack Hamilton apporte une nuance. Il qualifie les Italiens de «bastard, dirty, wonderful people» (p. 22), comme si l’impureté identitaire, à son plus fort degré de contamination, devait se recouvrir d’une espèce de beauté paradoxale sur laquelle affleure la marque d’un déchaînement de forces quasiment insurmontables, étrangères à toute intelligence, ni plus ni moins que la nature historique d’un peuple ayant subitement pris les contours d’une nature incertaine, à la fois rangée et enragée.
L’humiliation du vaincu se mue ainsi en intensité formidable – sous les crânes de ces Napolitains couvent des tempêtes perceptibles et d’une beauté curieuse. En effet, ce n’est pas vraiment du Beau que l’adjectif «wonderful» désigne lorsqu’il se réfère aux Italiens, mais plutôt ce que Kant installerait dans la catégorie du sublime dynamique, un objet incalculable qui suscite d’abord la terreur et que notre raison ne peut s’aventurer à comprendre toute seule (4). En voyant ces Italiens à la fois magnifiques et abâtardis, nous sommes tétanisés, figés devant le contraste qui sépare la grandeur d’âme des vaincus de la bassesse énorme des perdants. On dirait là un mélange terrible, une concoction écœurante, un œil du cyclone où se préparent de nouveaux orages d’acier. Il y a par ailleurs une opposition presque incommensurable entre ces êtres bouillants (les Italiens) et la situation tiède de ceux qui les contemplent depuis leurs forteresses mentales (les libérateurs). Cet écart incompréhensible ne peut être réduit que par le réveil de la force morale, la seule à même de se mesurer à la force de la nature déchaînée et de ressentir l’humilité devant ce qui nous rend insignifiants. Par l’observation des ouragans qui se jouent dans les vies de ces Napolitains défaits mais qui se comportent comme de fiers Artaban, on ressent la qualité de notre âme, l’élan spirituel, la découverte en nous d’une faculté de résistance et de compréhension envers ce qui pourrait nous écraser à tout instant, envers ce qui nous dépasse de la tête et des épaules. Parce que le colonel Hamilton est en sécurité par rapport à ces Italiens sublimes, qu’il regarde comme on regarderait de notre maison un amoncellement de nuages noirs prêts à exploser, il peut reconnaître dans cette immense fureur de l’Italie en déconfiture la force de son âme d’Américain, tout comme il peut concomitamment se réclamer d’une pudeur fondamentale en saisissant la véhémence de cette Europe qui avance à l’instar d’un typhon dévastateur, qui veut rester debout malgré ses millions d’allongés. L’Europe est sublime, disloquée, fiévreuse, alors que l’Amérique n’est que rectiligne, stable et mathématiquement envahissante.
En apparaissant comme une entité quasi surnaturelle, Naples fait s’effondrer les fondations cartésiennes d’Hamilton (cf. pp. 53-8). Il se confronte à l’autre de l’Europe, à son versant qui n’a jamais vu le soleil, à son mystère, et voilà ce qu’on lui dit : «[…] Hitler aussi est un élément du mystère de l’Europe, […] Hitler aussi appartient à cette autre Europe, que la raison cartésienne ne peut pas pénétrer. Crois-tu donc pouvoir expliquer Hitler avec le seul secours de Descartes ?» (p. 58). Bien que le colonel Hamilton nie en bloc son incapacité à produire un raisonnement sur cette Europe décimée par les fascismes, la pudeur dont il a fait preuve en amont nous permet de poser que sa passion de Descartes n’est plus qu’une couverture, une sorte de boîte à outils qui ne peut que réparer une partie de la machine-Europe.
En outre, la conception cartésienne d’une nature continuellement créée par Dieu est incompatible avec les sentiments éprouvés de concert par Hamilton et Malaparte (5). Tous les deux, après avoir admiré le Vésuve éclairé par la lune, admettent l’absence de bonté dans la nature, ce qui revient à présumer un fort coefficient de méchanceté dans les éléments naturels (cf. p. 54). Ils font de cette nature une entité non chrétienne, le lieu de l’absence absolue de Dieu. On pourrait cependant alléguer que l’attitude d’Hamilton devant le Vésuve ne fait qu’accentuer l’idée que la nature spécifique de l’Europe serait mécréante et impure, tandis que la nature américaine serait encore préservée et sous le contrôle de Dieu. Si ce n’était pas le cas, comment est-ce que les Américains auraient pu venir libérer les Napolitains de leur prison idéologique ? Bien que cette hypothèse soit intéressante, elle nous apparaît insuffisante eu égard aux performances intellectuelles du colonel Hamilton. Il est présenté comme un penseur, un polyglotte et un adorateur de l’Europe, aussi doit-on se garder de lui prêter des jugements bâclés ou condescendants. En d’autres termes, le fait qu’il persiste à pouvoir expliquer Hitler par l’intermédiaire de Descartes n’est probablement que la parole d’un homme qui connaît la valeur du doute et la difficulté de conquérir la vérité.
Par antinomie avec le tempérament cérébral d’Hamilton, les Américains ne sont pas à la fête au cours de ce premier chapitre décisif. La venue ou la survenue des Américains sur le territoire semble avoir entraîné un marché de la chair (cf. pp. 25-6 et 34-9). On évoque la possibilité de se procurer une petite fille pour trois dollars, et dans le même temps on déplore une inflation de la chair nègre. Dans la «jungle de Naples», le trafic des nègres bat son plein. Chacun paraît touché par ce désir mimétique qui a tant inquiété René Girard : puisque tout le monde veut posséder son nègre, le désir du nègre s’accroît et produit des compétitions férocement ignobles, et plus ce désir est exploité par l’écriture licencieuse de Malaparte, plus la ville de Naples se découvre sous des perspectives louches, cité catalysée par des transactions immondes et prenant la forme d’une circonscription du Mal. Tout corps est devenu l’objet d’un trafic des charmes.
À la date exacte du 1er octobre 1943, Naples libérée a contracté sa «peste» et par extension d’assonance sa perte (cf. p. 47). La rumeur qui circule défend la théorie d’une peste importée par les Américains, certainement présente dans le corps même de ces soldats libérateurs. Ils sont comme des bubons qui viennent grossir les tumeurs déjà conséquentes de l’Europe. Ce sont des géants qui détruisent ce que les fascismes n’ont pas réussi à atteindre. Avec l’arrivée de l’Amérique du Nord sur les terres européennes se profile le pressentiment d’un nouveau totalitarisme : la démocratie américaine et son cortège capitaliste vont peu à peu instaurer le «despotisme mou» que Tocqueville redoutait (6). Après 1917, 1943 et bientôt les débarquements de 1944, les États-Unis confirment leur alliance avec une certaine Europe. Comment ne pas succomber au paradigme économique de nos plus fervents protecteurs ? Il ne serait pas convenable de rejeter unanimement ce que les Américains ont emmené dans leurs bagages. De toute façon, il s’agit d’une peste qui s’en prend aux âmes, et ce type d’affection ne trouve guère son antidote que dans les caractères désobéissants, en l’occurrence des caractères qui tendent à se raréfier à mesure que le capitalisme gagne en puissance. Souvenons-nous que la force particulière du despotisme redouté par Tocqueville, c’est le fait que le peuple assimile son dirigeant à une présence bienveillante. Cette strangulation douce est bien plus efficace que «le cercle de fer de la terreur totale», expression choisie par Hannah Arendt pour qualifier les totalitarismes hitlérien et stalinien (7). Alors que le totalitarisme pour ainsi dire topique étouffe la vie publique et la vie privée de son poids colossal, le totalitarisme du capital hypertrophie le champ des possibles tout en réduisant l’esprit d’initiative à sa plus faible envergure. Comment élaborer une résistance contre un processus qui ne donne pas l’impression d’être oppressant ? Voici peut-être les effets à long terme de la peste dénoncée par Malaparte.
Conformément à ce qui précède, la sensation d’une Europe prostituée n’est pas loin. Le passage du quartier des naines, le Pendino di Santa Barbara (cf. pp. 41-45), est éloquent à plus d’un titre. Le romancier donne à voir un arrondissement de la monstruosité napolitaine, tant physique que morale. Telles des ménines à la petite semaine, les naines du Pendino copulent avec les molosses de l’Amérique. On imagine les membres gargantuesques de ces titans virils pénétrer les orifices étriqués de ces gnomes féminins, jetant dans ces physionomies difformes une semence purifiante qui pourra faire grandir l’Europe après ses rabougrissements meurtriers. C’est un tableau qui devrait nous faire honte que cette hypothétique toile qui s’intitulerait Les Américains guidant l’Europe, mais nous en avons accepté toutes les couleurs et toutes les allégories. La peste américaine a mis l’Europe en quarantaine économique et culturelle. Qui pourra dire après cela que Malaparte n’a pas rédigé un texte viscéralement anti-américain ? Pire encore, de ce dont il est question dans ce livre hors-la-loi de la vertu, on pourrait le rapprocher de ce dont il a été question dans toutes les expéditions de guerre américaines depuis 1939-1945 : la guerre n’a peut-être jamais autant été la continuation de la politique par d’autres moyens (8). Dès qu’elle entre en guerre, l’Amérique empeste, elle est pestis, maladie épidémique, très contagieuse et qui se ne répand qu’une fois les derniers obus éclatés. Les pathologies de la politique impérialiste impliquent une détérioration qui suscite des pestes noires démesurées et cent fois plus meurtrières que la guerre en elle-même. La pestis que Malaparte vise intervient après-coup, après-guerre : elle termine le travail en privant les hommes de leur dignité.

L’incubation honteuse

C’est pourquoi il n’est pas absurde de lire que le narrateur-Malaparte «préférai[t] la guerre à la peste» (pp. 63 et 65). La réalité de la guerre oblige à la dignité du combat. À l’inverse, l’après-guerre de la peste morale constitue l’instance d’un dépérissement des âmes qui balance les ultimes vigueurs de l’humanité au rebut. Cette peste est une dénaturation de l’homme, une dévalorisation intolérable de ce qui pouvait faire la grandeur de la culture humaine. Peu à peu incubée, la maladie enfante des monstruosités qui feraient honte au plus vilain des hommes. Ainsi en est-il de cette fille que l’on présente comme une vierge de Naples (cf. pp. 67-70), qui, pour la misérable somme d’un dollar, ouvre ses cuisses pour exhiber, telle une langouste, «les tenailles roses et noires de ses chairs» (p. 69). Dans ce mouvement dégradant d’extimité, cette vierge s’affiche en fille vaincue, elle se donne aux hommes qui viennent vérifier son pucelage, et il y a même un nègre qui la fend d’un de ses doigts vérificateurs pour s’assurer du bien-fondé de la marchandise vendue. C’est la société du spectacle qui est quelque peu en avance par rapport à l’heure où Guy Debord a pu s’en alarmer. La fille aux cuisses écartées dans laquelle on éparpille des doigts outranciers n’est qu’une partie du spectacle que les vainqueurs ont besoin de consommer. Pour elle, en outre, c’est toujours un dollar de gagné par visiteur. La guerre lui permettait de rester digne en se battant pour ne pas mourir; la peste la fait mourir moralement et l’engage dans le registre de la survie infamante.
Dans un même ordre d’idées, conforme au contexte d’une sexualité dégradée, Malaparte est le témoin d’un bizarre marché de petites perruques blondes (cf. pp. 103-5). Ces bibelots capillaires (et capillotractés) sont en fait destinés à recouvrir les pubis des femmes brunes afin de satisfaire les nègres américains qui sont réputés préférer les blondes. Comment ne pas voir là-dedans la concrétisation de la peste capitaliste ? En réaction, Malaparte pleure de songer que l’Italie, voire l’Europe tout entière, s’est muée en perruque pubienne pour la satisfaction des vainqueurs. Il soutient d’ailleurs que les Américains ne pleurent jamais (cf. p. 110). Ce sont des hommes forts, droits dans leurs bottes; ils suivent la ligne droite de leur devoir de libérateurs, tel ce brave garçon de Cleveland, Ohio, le lieutenant Jimmy Wren, dont le portrait ne manque pas d’ironie en ce qui concerne l’arrogance un peu inculte des Américains (cf. pp. 89-91). Au cœur des ruelles misérables du populaire quartier de Forcella, où les Napolitains, écrasés par la spéculation et les marchés noirs, sont obligés de se battre pour mettre leurs morts dans une charrette funéraire faute de pouvoir ritualiser le deuil en se procurant une concession au cimetière, Malaparte se rappelle une réflexion du lieutenant Wren : «Tears are the chewing-gum of Naples» (p. 99). Dans une ville qui pleure et qui hurle, dans une ville où même la mort a été parasitée par la peste, la mutualisation des souffrances produit le ciment qui unit les misérables. Au campement des Américains, alors que sa souffrance le submerge, Malaparte s’entend dire de la part d’un yankee : «Mud in your eye». Pleurer, en définitive, c’est être vaincu, mais c’est surtout avoir de la boue dans les yeux, s’empêcher de regarder le monde comme les Américains sont capables de l’appréhender, avec l’œil vif des conquérants, avec la pupille qui ne tremble pas (9).
En creusant encore plus profond le trou de la dissolution morale, Malaparte souligne que Naples s’est érigée en capitale des sodomites (cf. pp. 117-125). Moins d’un mois après la libération, tous les vicieux de l’Europe se sont apparemment passé le mot : rassemblons-nous à Naples, nouveau bastion de la débauche, pour étancher notre concupiscence anale. Les «rebelles aux lois divines» (p. 120) rappliquent dans cette néo-Sodome et pratiquent une mixité sociale qui ajoute au sentiment général de turpitude. Les invertis aristocrates fréquentent les homosexuels prolétaires – à présent le Mal est entré jusque dans «l’humus du prolétariat» (p. 121). On remarque chez les plus pauvres de ces uraniens (10) une décadence décomplexée, comme une intention de faire de leur sexualité un rempart contre les valeurs capitalistes, ce qui motive une adhésion à l’idéologie de la «pédérastie marxiste» (p. 123). Mais ce n’est là qu’une apparente révolution étant donné que les effets de cet écroulement des mœurs proviennent de la peste en tant que telle. L’Europe a beau se prescrire un esprit de révolution par le biais des sodomies socialement mixées, il n’en reste pas moins que ces hommes amoindris s’habillent comme des Américains. Ce sont les chantres d’une génération efféminée, corrompue et cynique (cf. p. 133), réduite à faire la putain de l’Amérique, des Alliés et des alliances (cf. pp. 124-5), un tas de communistes aux racines bourgeoises qui font semblant d’être libérés alors qu’ils font le jeu de leurs nouveaux occupants.
Un ami de Malaparte, issu de la noblesse de Milan et prénommé Jean-Louis, prête main-forte à ce diagnostic de société (11). Pour cette jeunesse dorée qui se comporte en rouge tout en pensant bleu, le comble du chic repose sur une négligence artificielle. Ils s’amusent à être sales, déguenillés, parce que c’est une coquetterie d’être malpropre quand on a de l’argent (cf. p. 131). Lire Gide, Valéry ou Proust en étant crasseux, quoi de plus pompeusement raffiné ? Chez eux, le choix de la pédérastie n’est qu’une liberté acquise au rabais. En associant leur bonheur au plaisir de la sodomie révoltée, ils mettent de côté l’exigence morale et ne sont en fin de compte que les acteurs d’un hédonisme vain. Toutefois, il semble que cet hédonisme doive s’interpréter comme la confirmation du projet politique défendu par les Américains, à savoir que tout gouvernement doit vouloir que chaque citoyen puisse avoir les moyens de poursuivre son bonheur, quand bien même le bonheur devrait se limiter à la multiplication des plaisirs et aux stratégies équivoques pour y parvenir. De toute façon la peste s’inscrit dans la temporalité de l’éphémère pour ceux qui sont contaminés, alors nous n’aurons pas le temps de parfaitement chroniquer ces dispositifs de décadence, nous ne verrons pas ce que nous ne voulons pas voir. N’oublions pas en outre que le capitalisme est un système de broyage permanent qui remplace les vaincus par d’autres âmes à vaincre, les vaincus étant rapidement oubliés, remplacés, digérés.
En dépit du fait que les malades n’en soient pas entièrement conscients, on ne survit pas longtemps à la peste, alors autant maximiser les opportunités quand elles se présentent à nous. Ainsi, la force de la peste dénoncée par Malaparte, c’est de faire croire que les corps peuvent être immortels tout en insinuant dans les âmes la crainte de mourir si l’on ne s’astreint pas au programme du plaisir. Peu importe la gangrène de l’âme du moment que nous avons la santé du corps et que nous menons une vie de consommation. Faire du plaisir la condition sine qua non du bonheur, c’est partir du principe que nous devons vaincre la souffrance et la douleur, mais c’est aussi admettre que la mort est une réalité effrayante que chaque individu désire souterrainement reporter, quitte à ce que d’autres meurent à sa place. À bien suivre les règles de cette philosophie de la peste psychique, ce n’est plus le soin de l’âme qui prévaut (puisque notre âme peut vouloir implicitement la mort d’autrui), pas plus que nous ne pourrions accepter que le moment de la mort doit être aussi accompli que celui de la vie (la sagesse voulant que ce qui n’arrive qu’une fois ne soit pas méprisé), mais c’est le culte hyperbolique du corps qui l’emporte, la célébration du physique anéantissant toute sorte de rendement spirituel. La guerre ne se concentrait que sur l’ennemi, chaque camp ayant ses ordres de mission pour faire capituler le camp adverse; la peste, de son côté, crée un réseau d’amitiés conventionnelles où tout le monde devient le tueur potentiel de tout le monde. L’esprit de compétition et la concurrence acharnés, dans le capitalisme, ont fait tomber plus d’hommes que toutes les guerres réunies.
Ainsi en va-t-il de la bassesse de Naples empestée, plus enténébrée encore que la bassesse du trente-sixième dessous, l’hyper-bassesse de cette Naples qui en est venue à vendre ses enfants en plein centre-ville, place Cappella Vecchia (cf. p. 159). Naples était certes renommée pour sa capacité à tout vendre, mais elle n’avait encore jamais soldé ses propres enfants à des soldats marocains. Naples n’avait jamais inauguré ces affreux souks où l’enfance se monnaye, image des générations futures sacrifiées, post-pestis, image d’une Europe vendue qui ressemble à «un tas de chair pourrie» (p. 170). Pourquoi cela ? Pourquoi ce laisser-faire ? Parce que la peste est un oubli de l’âme et que le modèle qu’elle défend est celui de l’homme qui tente de sauver sa peau (cf. pp. 171-2). La peau n’est plus une enveloppe de l’âme, mais elle s’est déshonorée, elle s’est changée en étouffoir. Cette maudite peau a pris le dessus parce que la peste a dressé une humanité sans Dieu où il n’y a plus aucun intérêt à poursuivre une existence spirituelle. Que l’âme soit immortelle et qu’il faille en prendre soin, c’est chose du passé. Désormais les hommes se battent pour le corps, pour leur peau, pour ce qui est le plus mortel, et par conséquent ils laissent pourrir l’intelligence. S’il y avait ne serait-ce que la moindre lueur de raison dans cette Naples américanisée, le commerce des enfants feraient mourir les gens de honte.

Symptômes déroutants et transmission du mal

La peste, comme toutes les maladies graves, produit des effets inattendus. Un dangereux «vent noir», jadis connu par Malaparte à l’été 1941 en Ukraine, se met à souffler sur Naples. C’est un vent si déconcertant qu’il pourrait appartenir à la typologie des vents de science-fiction, ceux-là mêmes qui soufflent et qui ravagent les êtres dans La horde du contrevent d’Alain Damasio. Ce vent qui s’abat sur Naples est plein «d’une profonde nuit» (p. 263), de ce genre de nuit qui pose le néant sur les hommes, qui nous plonge dans l’obscurantisme malgré les lumières naturelles du golfe de Naples. Le vent noir a aussi la particularité de n’être pas bruyant; c’est un vent qui se voit, mais il ne s’entend pas. C’est le vent du silence de mort (cf. p. 214) qui assombrit tout ce sur quoi il passe. Il peut s’apparenter à une exhalaison de la Terre, sortie d’un cratère ignoblement malsain, énième tanière romanesque et dévoratrice en forme de trou noir calamiteux, nombril du roman où dorment tous ses monstres et que l’écrivain réveille en sursaut. L’haleine du vent noir est fétide et elle ne fait qu’annoncer de mauvais présages (cf. p. 237), ce que Malaparte vérifie pendant l’agonie de Fred, un soldat américain éventré par l’explosion d’une mine, les entrailles traînantes (cf. pp. 226-244).
Durant l’agonie de Fred, deux camps se font face avec virulence : d’une part les Américains, qui ne peuvent pas supporter que Malaparte leur dise qu’il est inutile de transporter le blessé à l’hôpital, et d’autre part Malaparte, convaincu de son expérience de la guerre, figure de l’Européen qui possède plusieurs longueurs d’avance sur l’Amérique et son innocence chamboulée par les événements. Tandis que les Américains se fatiguent de leur nervosité, Malaparte maintient autant que possible la dignité dont il faut se parer lorsqu’un jeune homme est en train de rendre vie, fauché en plein vol par un conflit insensé. On pourrait presque parler d’une scène manichéenne : d’un côté l’Italien insulté par le camp du Bien mais qui exprime une véritable bonté, et de l’autre côté les Américains réunis sous la bannière d’une certitude pacifique mais qui dénotent quelque chose de foncièrement mauvais. Autrement dit, l’attitude des Américains fait étalage d’un obscurantisme affreux, alors que Malaparte semble éclairé par une sagesse réfléchie. Cette opposition n’est pas sans nous évoquer le lexique intéressant utilisé par Fichte dans sa Réponse juridique à l’accusation d’athéisme, lorsqu’il fait des «obscurantistes» des personnes incapables de comprendre que les traditions peuvent contenir des éléments de folie, des personnes qui ne cessent donc de perdre du terrain et de faire retraite dans les gouffres de la raison, par contraste avec les «Amis de la lumière», qui vont de l’avant et qui désirent perfectionner la connaissance humaine et les manières d’exister avec autrui. C’est de nouveau l’idée que la libération de Naples est moins une avancée pour l’Histoire qu’une façon épouvantable de retarder l’émancipation de l’Europe, celle qui pouvait encore émerger par ses propres moyens et qui s’est déshonorée en ouvrant ses bras trop grands pour enlacer l’Amérique des sauveteurs. À ce jour, considérant nos politiques pitoyables et la droitisation-américanisation imbécile des intellectuels, plus aucune émancipation ne paraît envisageable.
En outre, la peste se fait l’adjuvant d’une autre affection, à savoir les progrès inquiétants du typhus exanthématique (cf. p. 245). Lors d’un dîner au palais du duc de Tolède, le général Cork se montre tracassé par l’ampleur du typhus, aussi n’est-il pas réticent à la possibilité de procéder à une évacuation d’urgence des troupes US. Bien entendu, il faut lire cette crainte du typhus comme un signe de médiocrité politique, les Américains n’étant pas suffisamment perspicaces pour comprendre que les épidémies progressent parce qu’ils les ont eux-mêmes initiées. Dans son plus simple appareil psychologique, le général Cork n’est qu’un brave garçon qui méprise l’Europe, à ceci près qu’il sait se retenir devant les vaincus (cf. p. 247). On retrouve ici l’arrogance typique de l’Amérique, ce peuple dominateur qui sait garder les dents blanches même dans les situations excrémentielles (cf. p. 274), ces dents immaculées et proéminentes qui ont souvent fait dire aux fanatiques de la morphopsychologie que les Américains sont des carnassiers dans l’âme. Ils vont dans les pays affligés par la guerre pour jouer aux mercenaires, et ce qu’ils apportent à l’Italie, ils se le font payer en nature en jouissant des Napolitaines, les grandes comme les petites (cf. pp. 248-9).
En tant que tels, les Américains ne peuvent pas être à la hauteur des exigences morales et intellectuelles de l’Europe. Le dîner organisé par le général Cork n’est pas du tout réussi. L’absence de savoir-faire est telle que ce dîner, aux yeux de Malaparte, «[avait] tout l’air d’un pique-nique sur une tombe» (p. 256). La nourriture des Américains est profanatrice; ce n’est qu’une tambouille hideuse, immangeable, qui continue l’épidémie de peste au lieu de désintoxiquer les malades. Ceci étant, le plus désolant, c’est que le général Cork souhaite se rattraper de ses premières lacunes de jugement sur la culture de la gastronomie. Se prenant pour un Européen maniéré, il s’arrange pour faire venir dans ses cuisines des poissons de l’Aquarium de Naples. Le problème, c’est qu’un homme de mauvais goût est condamné à le rester. En choisissant pour son dîner un poisson-sirène rarissime (cf. pp. 284-5 et 290-5), le général provoque le scandale chez ses convives. Le poisson, disposé dans un plat et assaisonné de corail, a la forme dérangeante d’une petite fille allongée dans un cercueil de fer. On dirait une exposition de corps dans la salle d’un funérarium. L’horreur engendrée par le poisson-sirène est telle que les invités pâlissent et refusent de le manger. L’indigestion mentale se conclut par la nécessité d’enterrer ce poisson dans le jardin. La ressemblance avec un être humain est si troublante qu’on ne veut pas se risquer à jeter la carcasse de l’animal à la poubelle ou dans une vulgaire fosse, comme on se débarrasserait des stücken dans un camp de concentration. Ce poisson-sirène mérite les honneurs et les cérémonies de l’Amérique désarçonnée dans ses repères. En même temps, Malaparte se demande si cette pitié pour le poisson est équivalente à la pitié que les Américains pourraient avoir pour l’Europe (cf. p. 295).
Malheureusement, le quiproquo du poisson-sirène se transforme en réalité atroce un peu plus tard (cf. pp. 324-331). Tombée sous un bombardement, une jeune fille de la plèbe napolitaine est transportée au palais du prince de Candie dans la confusion générale. Pourquoi, du reste, cette précipitation dans le quartier des palais du Monte di Dio de la part de la racaille de Naples ? Parce que, nous précise Malaparte, les pauvres gens de la ville ont toujours eu l’habitude d’être mêlés au meilleur de la bourgeoisie, et, ici, chez le prince de Candie et dans les parages, ce sont d’ailleurs les moins pusillanimes de ces aristocrates qui demeurent, ceux qui n’ont pas déserté la ville une fois la guerre effective. Entre les «princes et les lazzaroni», entre les gourbis du Pallonetto et le Monte di Dio (p. 308), il existe une fierté transitive, un dédain partagé des vaincus à l’encontre de la muflerie américaine (cf. p. 307). Que le destin ait voulu que deux bombes successives s’abattent sur le Pallonetto n’empêche pas le brave prince de Candie de tenir son rang, d’accueillir les femmes surprises dans leur sommeil par l’artillerie lourde des soi-disant protecteurs, de recouvrir leurs corps quasiment nus de morceaux de journaux, comme on le ferait sur les dépouilles d’un champ de bataille en confectionnant des linceuls improvisés (cf. p. 320). Ainsi, malgré la progression inexorable de la peste, le savoir-vivre, parfois, assujettit la grossièreté et l’indélicatesse de ceux qui ont probablement accru les horreurs de la guerre. Les ressources de Naples ne sont pas encore taries tout à fait, et cela s’explique peut-être par le fait que Naples ne possède qu’un juge, un maître plus puissant que Dieu et en face duquel l’on se doit de conserver un minimum de décence, le Vésuve en l’occurrence (12), le volcan qui peut à tout moment récompenser ou punir, d’un soulèvement magmatique et assassin, cette ville désormais «réduite à un immense tas de chiffons et de ruines» (p. 305). Sentant peser sur lui la sévérité du Vésuve (cf. p. 328), Malaparte paraît se questionner sur le cadavre de cette jeune fille tuée par un bombardement artificiel : tout ceci n’est-il pas faire honte au Vésuve qui, d’un seul soupir, pourrait abattre Naples voire le monde entier ?

Vie et mort du Vésuve : la honte de la nature et l’effondrement de l’intelligence humaine

Présence récurrente tout au long de La Peau, le Vésuve finit par entrer dans une mémorable éruption (cf. pp. 333-352). Il s’agit en fait de l’éruption de 1944, la dernière connue de ce volcan et qui produisit un nombre limité de victimes. Ce regain de la nature est cependant cristallisé par Malaparte. Le volcan, «dans son horrible suaire de feu» (p. 338), menace la ville d’un blitz autrement plus létal que toutes les techniques nazies ou que toutes les pestes et sous-pestes américaines. Il est difficile de ne pas interpréter cette exagération littéraire comme la mise en cri d’une nature qui se déchire à cause de sa honte des hommes. À l’image de la nature que filme Terrence Malick dans La Ligne Rouge, cette nature honteuse de la guerre que se font les hommes, Malaparte postule une répugnance du Vésuve, un dégoût de l’humanité directement localisé dans la cheminée du volcan, un peu comme si l’on sentait cette poitrine de pierre se soulever, se cabrer dans le soubresaut d’un sanglot de lave et de nuées ardentes. Autour du Vésuve, même la mer semble se rebiffer, assistant le volcan blessé «pour faire la guerre à la terre et éteindre ses horribles fureurs» (p. 334-5). Dans les conditions de ce cataclysme, il va de soi que chacun s’active pour sauver sa peau. Hamilton ressent l’humiliation et l’épouvante à l’égard de ce désastre naturel. Il n’y a plus d’arrogance et de mépris dans les corps et les mentalités de ces Américains gesticulant, courant tels des lapins pourchassés, se mêlant à la foule désorientée par cette ébullition volcanique. Les Américains ne sont plus libres, ils sont vaincus et misérables, ils n’ont plus que leur peau (cf. p. 340). Mieux vaut qu’ils ne sachent pas que le volcan irascible s’est peut-être emporté pour répondre aux dommages psychiques de la libération. Mieux vaut ne pas entendre la plainte du Vésuve, comparé à un gros chien qui aboie, qui hurle à la mort parce qu’il sent bien que la terre tremble d’une peste sans nom (cf. p. 342).
Puis le Vésuve, après des jours et des jours crachats dégoûtés, s’éteint subitement. Le Dieu de Naples a rendu l’âme (cf. p. 430-1). À Naples, tout de suite après cette formidable expiration, on parle doucement de peur de réveiller un mort, par respect envers ce géant dont le cœur vient de cesser de battre, défait lui aussi par la peste. À l’horizon, on voit «le Vésuve qui [pourrit] tel un squale rejeté par les vagues» (p. 432). Mastodonte des mers et des sols, créature amphibie quasiment immortelle, le Vésuve est pourtant mort. De quoi exactement est-il mort ? Il est mort parce que «c’est une honte de gagner la guerre» (p. 438). Triompher des fascismes par l’intermédiaire de la peste, c’est mourir davantage, mourir une seconde fois et pour de bon – mourir plus.
Entre le réveil et le sommeil de ce Vésuve diégétique, Rome a le temps d’être libérée (cf. p. 371). Alors que l’humeur devrait être à la joie, Malaparte est mal à l’aise; il sait que la peste se répand et que chacune des actions libératrices contient en son sein un potentiel de contamination. Quel sacrilège que ces Américains qui vont entrer dans Rome en empruntant la Via Appia ! Il y a quelque chose de blasphématoire dans cette décision de prendre la Via Appia quand on est un régiment d’Américains titubant d’abrutissement et de légèreté spirituelle. Ils ont, si l’on peut dire, la méconnaissance de tous les glorieux aînés qui se reposent sur le chemin de cette chaussée magnifique. Les morts illustres sont piétinés par tous ces hommes montés sur leurs grands chevaux. Pas un ne rattrape l’autre; on se bouscule au milieu des sépultures en s’imaginant tel ou tel César apportant la prospérité à ses ouailles. Mais les Américains n’apportent que la maladie qui détruit l’âme, ils entrent dans Rome avec un manque inouï de respect, si bien que la pureté de leur intention se désagrège aussitôt leur comportement révélé. Ils ne vivent que pour le spectaculaire, en cabotins navrants de la guerre. Leurs tanks sont moins des outils de combat que des chars pour les corsos fleuris et les bombances afférentes. D’ailleurs l’un de ces Sherman écrase un spectateur enthousiaste, un Italien distrait par le passage de ce bétail martial et technologique (cf. p. 383). Le drame se déroule au quartier romain de Tor di Nona. Le corps écrabouillé est immédiatement recyclé par des gens qui ont l’esprit d’initiative. On en fait un drapeau de chair, une bannière de peau humaine, unique emblème digne de flotter pendant le temps sauvage de la guerre (cf. p. 392). Cette peau qui claque au vent est incontestablement la «véritable patrie» de l’Italie (cf. p. 385). Le peuple italien, au plus fort de sa peste, se réduit à une fine membrane de peau morte, un segment de peau qui n’a même pas mué, qui n’est même digne d’avoir appartenu à un serpent.
Ainsi l’Amérique a certes fait en sorte que l’on puisse apercevoir le rondouillard Mussolini suspendu à un crochet comme la carcasse d’un bœuf (cf. p. 419) (13), toutefois elle se distingue surtout par son rôle insidieux de fossoyeur de l’Italie et de l’Europe en général (cf. p. 387). De cette guerre suivie d’un état sournois de libération, Malaparte retient quatre années de calvaire, quatre années qui aboutissent à la lassitude de la mort et à la haine féroce des cadavres (cf. p. 402). Pour lui, les morts sont devenus les étrangers par excellence, les vrais ennemis qui ont envahi l’Europe (cf. p. 412). La libération a provoqué une guerre civile, une guerre de tous contre tous, nourrie de «fureur homicide» (p. 404). Toute cette désolation marque la fin de la chrétienté dans l’esprit de Malaparte. Détruit de l’intérieur et ravagé de l’extérieur, visage complet de l’homme effondré, Malaparte s’est vu abandonné du tribunal de sa raison. De retour à Rome après la fin officielle de la guerre, logé par un ami gynécologue, son tribunal prendra la forme d’un rassemblement macabre de bocaux où des fœtus se dandinent (cf. pp. 419-428). Ce sont ces êtres jamais nés qui le scrutent, ces petites horreurs de la nature avortée, galerie de proto-faciès abominables qui s’organisent en jury et qui déversent sur Malaparte la sentence du démérite, la honte suprême d’avoir survécu à de pareilles vicissitudes.

Notes
(1) Quelques-uns de ces renseignements sont redevables de l’émission de radio Une vie, une œuvre, diffusée sur France Culture le 9 juin 2012. Ce numéro avait été consacré à Malaparte.
(2) Notre édition est la suivante : Curzio Malaparte, La Peau (Gallimard, coll. Folio, 2004). La traduction est de René Novella.
(3) «[…] la liberté, en Italie, en Europe, pue aussi fort que l’esclavage» (p. 220).
(4) Cf. Kant, Critique de la faculté de juger (paragraphe 28).
(5) Sur l’idée de création continuée, cf. Descartes, Discours de la méthode et Méditations métaphysiques.
(6) Cf. Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
(7) Cf. Hannah Arendt, Le système totalitaire.
(8) Pour le dire dans les termes désormais célèbres de Clausewitz (cf. De la guerre).
(9) En revanche les Américains savent rire, et le plus souvent avec certitude et tintamarre (cf. pp. 251-2 et 314).
(10) Cf. la description d’une cérémonie du culte uranien aux pages 184-199. La dépravation est telle que le colonel Jack Hamilton perd son sang-froid à la vue d’hommes simulant un accouchement et tenant dans leurs mains le nouveau-né, en l’occurrence un fétiche de bois très membré, à la suite de quoi ils vont se renifler l’entrejambe des uns et des autres en faisant une chenille à quatre pattes. Hamilton, en vainqueur et d’un coup de pied, ne peut qu’envoyer valdinguer le fessier d’un de ces hommes indignes. Il est possible qu’il sache au fond de lui que la libération de Naples n’a fait qu’accroître les vices qui demandaient à être capitalisés.
(11) Ce portrait peut être complété par celui du comte parisien Georges de la V. (cf. pp. 173-184). L’homosexualité de ce dandy, moins réelle que mimée, est perçue comme un phénomène européen antérieur à la guerre, et que la peste, bien entendu, assortira des plus grands mérites puisqu’elle est caractéristique d’un affaiblissement des hommes, et donc d’une altération de tout potentiel d’insurrection.
(12) Dans sa colère, le Vésuve «était la voix du chaos qui se révoltait contre les lois divines de la création, qui mordait la main du Créateur» (p. 352).
(13) La scène se passe à Milan.

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