Heidegger ex cathedra, 3 : philosophie moderne et contemporaine, par Francis Moury (30/01/2016)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
641143824.JPGHeidegger ex cathedra, 1 : religion.





810305410.jpgHeidegger ex cathedra, 2 : philosophie antique.





Á propos de Martin Heidegger, Phénoménologie de l'intuition et de l'expression – Théorie de la formation des concepts philosophiques (été 1920) (traduction par Guillaume Fagniez et François Fédier, éditions Gallimard, NRF-Bibliothèque de philosophie, 2014).
LRSP (livre reçu en service de presse).

«Comprendre la vie à partir d'elle-même.»
Wilhelm Dilthey, Le Monde de l'esprit (1867-1911), tome 1 (traduction M. Remy, Aubier, 1947), p. 10.

«Nous sommes hégéliens, nous Allemands; nous le serions même s'il n'y avait pas eu Hegel.»
Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir (1882), V, § 357 (traduction A. Vialatte, éditions Gallimard-NRF 1950, retirage Idées-Gallimard, 1972), p. 316.

«Un penseur est un homme qui a été destiné par son intuition et son intelligence personnelles à donner une représentation symbolique du temps. Il n'a pas le choix. Il faut qu'il pense comme il doit penser et ce qui est vrai pour lui est, en fin de compte l'image de l'univers née avec lui [...] il ne l'invente pas mais il la découvre en lui.»
Oswald Spengler, Le Déclin de l'Occident (1918-1922), tome 1 (traduction M. Tazerout, éditions Gallimard, 1948, nouveau tirage en 2007), p.12.

«L'ignorance notoire et la superficialité journalistique de la plèbe culturelle telle qu'on la connaît aujourd'hui ne pouvait que s'emparer du livre de Spengler, cela d'autant plus que ce livre, vigoureusement affirmatif et d'accès facile, est dépourvu de qualités philosophiques. [...] Se focaliser ainsi sur une symbolique formelle et sommative, qui ne manque pas de donner aux cultures et à leurs phénomènes le caractère de choses isolées et juxtaposées comme peuvent l'être des plantes, offusque le regard […]. Toujours à nouveau se fait sentir ici l'absence de racines.»
M. Heidegger, été 1920, op. cit. supra, pp. 36 et 209.


13712330184_4258ba6a74_o.jpgNi le traducteur français dans sa préface ni l'éditeur allemand dans sa postface ne signalent que ce cours de Heidegger professé durant le semestre d'été 1920 à Fribourg s'ouvre (1) par une critique du livre d'Oswald Spengler, Le Déclin de l'Occident (2) et qu'il contient, en outre, une assez savoureuse allusion (3) à la tentative de putsch de Wolfgang Kapp, survenue en mars 1920 à Berlin. Le titre et le sous-titre de ce cours sont d'ailleurs trompeurs. Heidegger ne cesse de modifier le point de vue de la discussion à mesure que ses leçons s'enchaînent et qu'il constate qu'il n'aura pas le temps de mener à bien son programme. Il n'est, au demeurant, pas responsable du découpage en sections par l'éditeur allemand mais seulement des trois titres de l'introduction, de la première partie et de la seconde partie. Il en convient malicieusement dès l'introduction : le titre pourrait faire croire qu'il va s'agir d'un cours sur l'expressionnisme. Après tout, 1920, c'est, dans l'histoire de l'expressionnisme allemand cinématographique, l'année qui suit Le Cabinet du docteur Caligari (1919) et celle qui précède Les Trois lumières (1921) et Docteur Mabuse, le joueur (1922). Mais il n'en est rien; Heidegger traite de problèmes techniques concernant la philosophie de l'histoire d'une part (Spengler mais aussi le positivisme historique qui régnait sur la période philologique de Nietzsche), la psychologie critique constructiviste néo-kantienne (Natorp... qui est bien le même Natorp cité dans toute bonne bibliographie des études platoniciennes, à cause de son Platos Ideenlehre de 1903) et relativiste (Dilthey) d'autre part. La direction globale du cours consistant, assez ironiquement, en ceci que la distinction technique entre les deux écoles a, finalement, peu de raisons phénoménologiques d'être maintenue dans la mesure où toutes deux participent d'une même «posture théorétique» artificielle, voilant l'origine recherchée plutôt que la dévoilant. Par-delà ces discussions, Heidegger avait prévenu, dès l'introduction, que l'expérience fondamentale au cœur de sa réflexion était celle de l'irrationnel donc de la vie : rien de moins. C'est déjà bien l'ambition totalitaire hégélienne d'une ontologie phénoménologique (ou idéalisme absolu, postérieur – il ne faut jamais se lasser de le répéter – à l'idéalisme objectif de Schelling, à l'idéalisme subjectif de Fichte, et à l'idéalisme transcendantal de Kant) qui est reprise, enrichie par les points de vue qui s'étagent dans l'histoire de la philosophie entre Hegel et Heidegger : celui de Nietzsche devant être pris en considération (ne serait-ce que bibliographique) au premier chef. Concernant l'histoire de la phénoménologie, Heidegger prend soin de signaler que Natorp et Dilthey ont influencé Husserl «sans que ces influences respectives soient parvenues à se compenser chez ce dernier» (p.190).
La lecture de ce cours de 1920 semble, comme d'habitude au début, techniquement ardue en raison du matériel manuscrit lui-même : les notes complémentaires de certains auditeurs permettent de compléter une rédaction souvent assurée mais parfois schématique, nourrie d'incidentes entre parenthèses, oubliant régulièrement les guillemets à mesure qu'elle commente ou cite tel ou tel auteur (notamment la section incomplète consacrée à Dilthey). Certains de ces derniers ont été rétablis par les éditeurs allemands et par le traducteur français. À mesure qu'on s'immerge et qu'on s'habitue au style et au vocabulaire technique de Heidegger, elle devient cependant toujours plus aisée et claire, sauf cas grave de lacunes signalées comme telles par un apparat critique fourni et soigné. Comme point d'appui naturel, il faut évidemment utiliser les commentaires heideggeriens incisifs de thèses majeures (Descartes, Kant, Fichte, Hegel, William James, Bergson, Husserl) ou mineures (le néokantisme de l'école de Marbourg et de l'école de Bade, le relativisme de Simmel et Dilthey) de l'histoire de la philosophie moderne (donc depuis le dix-septième siècle) et contemporaine (à partir du vingtième siècle). Ils permettent de mieux cerner et préciser la position de Heidegger. (4) Il faut savoir qu'il a eu pour directeur de thèse Henrich Rickert, néo-kantien de l'école de Bade et auteur d'une philosophie des valeurs qui n'est pas négligeable lorsqu'on considère la manière dont la phénoménologie de Heidegger se distingue de celle de Husserl : Husserl qui avait remplacé Rickert à Fribourg en 1916 et Husserl dont Heidegger était alors, en 1920, l'assistant administratif.
Alfred Fouillée écrivait, dans son Esquisse psychologique des peuples européens (éditions Félix Alcan, deuxième tirage en 1903), que le positivisme (entendez Laas, Dühring, Avenarius, Mach, Wundt) et le néo-kantisme se partagent l'université allemande, la philosophie de Nietzsche constituant un cas à part. La description a valeur de témoignage mais elle est incomplète. Certes, c'est le second courant qui est principalement discuté ici par Heidegger : le néo-kantisme de l'école de Bade aboutit chez Windelband, chez Henrich Rickert, chez Bruno Bauch et chez Münsterberg (5) à un absolutisme des valeurs. Le néo-kantisme de l'école de Marbourg, représenté par H. Cohen, P. Natorp et E. Cassirer a tenté pour sa part de modifier la construction critique initiale de Kant, préparant nolens volens un retour à l'ontologie réaliste. Dilthey, ici aussi étudié par Heidegger, n'est à proprement parler ni positiviste ni néokantien. Heidegger s'intéresse à Dilthey dans la mesure où Dilthey est précurseur de la phénoménologie psychologique, où Dilthey est aussi un philosophe relativiste néo-hégélien de l'histoire. Cet intérêt pour Dilthey est, comme on le sait, une des clés ouvrant accès à la pensée du jeune Heidegger. Enfin on ne peut oublier qu'il existe un courant métaphysique allemand : Fechner, Lotze, Spir, Eduard von Hartmann. Certains de ces auteurs sont occasionnellement cités par Heidegger durant son cours. Le réalisme ontologique de Husserl, de Max Scheler, de Heidegger, de Nicolaï Hartmann (ne pas confondre ce Hartmann-ci avec ce von Hartmann-là), est né dans ce contexte mais, en 1920, Husserl s'en tient toujours à des recherches logiques (6) tandis que Heidegger et Scheler s'intéressent déjà beaucoup à la «philosophie des valeurs» et à la «philosophie de la vie».
Dès lors, il n'est pas anodin que ce cours de 1920 s'ouvre par une critique en règle du livre de Spengler. Bien que n'occupant que quelques pages, c'est pourtant elle qui s'avère en être l'élément réellement passionnant. L'oubli de l'être est, selon le jeune professeur Heidegger, incarné dans des tentatives telles que celles de Emil Lask ou de Oswald Spengler. Lask, élève de Windelband et de Rickert, pensa pouvoir créer une logique de la philosophie (1911) à partir de la position néo-kantienne. Spengler pense pouvoir substituer à la philosophie de l'histoire de Hegel une esquisse typologique inspirée par le naturalisme de Goethe, soumise non plus au devenir de l'être mais à une simple fonctionnalité temporelle substituant mécaniquement la mort d'une civilisation à la vie d'une culture. Concernant Lask, «une mort prématurée, en soldat, a réduit ces plans à néant» (p. 26) : Heidegger a ici sobrement rédigé pour Lask, afin de compenser la rudesse insidieuse de sa critique philosophique, la plus belle des épitaphes, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Heidegger est, j'en profite pour l'écrire ici, de la même race d'élite qu'Eschyle (7). Sa critique de Spengler, vivant avec qui il prend moins de précautions oratoires, s'inscrit dans le cadre d'un rejet général des philosophies médiatrices que sont le néo-kantisme et le relativisme. Il l'écrit en toutes lettres, p. 205, dans une note complémentaire aux §1 à 3 : «Pas de philosophie médiatrice entre philosophie comme science rigoureuse et philosophie de la vision du monde, entre validité absolue a priori et relativité historique, entre rationalisme et irrationalisme; rejeter au contraire ces divisions comme inauthentiques au premier chef, dépourvues de toute racine, de toute motivation radicale – qui se sont agglutinées et imposées à partir de toute une variété de motifs».
On mesure, à la lecture d'une telle phrase, que Heidegger sans Husserl serait certes incompréhensible mais qu'il le serait tout autant sans la pensée allemande de Luther à Nietzsche. La phénoménologie de Heidegger est assurément, ne serait-ce qu'en raison du nom commun à leurs méthodes, autant la fille de la phénoménologie hégélienne que celle de la phénoménologie husserlienne. Mais c'est une fille très spéciale puisque le manuscrit de l'auditeur Oskar Becker porte en toutes lettres la brutale formule heideggerienne suivante : «Nous ne philosophons pas pour montrer que nous avons besoin de philosophie; tout au contraire, nous philosophons justement pour montrer que nous n'en avons pas besoin» (p. 222). Davantage qu'un retour à la chose même, Heidegger prétend revenir au «domaine même» de la chose, la relation au domaine étant plus essentielle, à ses yeux, que celle à un «vague univers» dont on aurait une intuition ou une expression symbolique formulée dans un système (p. 227). Si on veut comprendre Heidegger, il faut le traduire à la lettre et, surtout, le lire à la lettre, exactement comme ses auditeurs l'entendaient, en 1920, en Allemagne, au cœur de l'Occident.

Notes
(1) Introduction, La Philosophie et l'état de son problème, chapitre 3 Philosophie de la vie et philosophie de la culture – les deux principaux groupes de la philosophie actuelle, pp. 36 et sq.
(2) Oswald Spengler (1880-1936), Le Déclin de l'Occident – Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle (éditions Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1948 pour l'édition «définitive» en deux volumes).
(3) Première partie, Pour la dé-struction du problème de l'a priori, chapitre 9, Le Rôle de l'historique au sein de la tendance à l'a priori en philosophie, p. 93. Ce néologisme «dé-struction» ne signifie pas, comme on pourrait le croire en étant influencé par l'esprit français du dix-huitième siècle, tout bonnement «examen critique» sous l'angle phénoménologique. Il faut le prendre au sens propre, «réaliste», du terme : mise en lumière des fondations authentiques après destruction des murs problématiques qui les dissimulaient (tout en les «exprimant»).
(4) Ce cours de 1920 s'inscrit dans la lignée des cours de l'hiver 1918 sur L'Idée de la philosophie et le problème de la vision du monde et des cours de l'été 1919 sur Phénoménologie et philosophie transcendantale de la valeur. Dans le cours de 1919-1920 intitulé Grundprobleme der Phänomenologie (tome 58 de l'édition allemande Klostermann des Œuvres complètes de Heidegger : pas encore traduit en français, semble-t-il ?), la phénoménologie est définie comme «science originaire de la vie», au sens de «la vie en tant qu'elle jaillit, en tant qu'elle provient d'une origine» (traduction Guillaume Fagniez, dans sa présentation du cours, op. cit., supra, p. 9).
(5) Heidegger voulait lui consacrer, ainsi qu'à William James, une section complète de son cours de 1920 mais, faute de temps, y a renoncé, ainsi qu'il le note p.175 à la fin de la première section de la seconde partie. On se souvient que Bréhier (Histoire de la philosophie, tome 2, fascicule 4 (1932), p. 944 de la cinquième édition posthume PUF, 1968) considérait sa philosophie des valeurs comme «l'arbitraire même».
(6) Le cours de Heidegger, Introduction à la recherche phénoménologique, prononcé à l'université de Marbourg pendant le semestre d'hiver 1923-1924, sera une critique explicite du cartésianisme de Husserl, tenu pour responsable de la fausse direction prise par la phénoménologie. Cartésianisme qui n'est d'ailleurs pas celui du Descartes correctement lu et commenté par Henri Gouhier, Étienne Gilson, Jean Laporte, Ferdinand Alquié et Samuel S. de Sacy qui ont mis en lumière l'unité de sa pensée religieuse et de sa pensée métaphysique qui, loin de s'exclure, sont adossées l'une à l'autre en profondeur.
(7) Eschyle, le plus grand écrivain grec de l'antiquité, négligea ses prix et ses œuvres au profit de la seule mention épigraphique, sur sa tombe sicilienne de Géla, du souvenir de son père d'une part, de sa participation aux batailles de Marathon, de Salamine et de Platée d'autre part.

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