Défense et illustration de la novlangue française de Jaime Semprun (31/03/2017)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Je dédie cette note à François Esperet.

1933797059.jpgLangages viciés.





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Nous savons hélas tous qu'un fils peut s'éloigner de son père et même éprouver à son endroit une cordiale détestation. Jaime Semprun, qui détestait le sien, de père, nous réconcilie avec ce nom que nous pensions définitivement être le symbole de la gauche la plus bête du monde, d'autant plus stupide qu'elle pouvait s'oindre du saint chrême de la vie en déportation.
Oublions l'écrivain bien trop surestimé qu'est Jorge, dans le meilleur des cas clone passable de William Faulkner, pour rappeler l'essayiste hélas si sous-estimé Jaime, dont le texte que je vais évoquer est un petit miracle de finesse et d'écriture, que m'a fait découvrir François Esperet, évoqué par deux fois par Gregory Mion.
Publié en 2005 aux excellentes éditions de l'Encyclopédie des nuisances, la Défense et illustration de la novlangue française (1) est un texte magistral qui devrait être enseigné dans toutes les écoles de journalisme, et que tout apprenti écrivant devrait lui-même avoir lu, tant il constitue une parfaite leçon d'un style à ce point maîtrisé que la plus banale virgule semble ne point pouvoir être modifiée. C'est qu'il fallait donner à cette défense et illustration l'apparence dépouillée d'un banal constat confinant à l'évidence, alors qu'il s'agit, en creux (et plus d'une fois aussi en surface), d'un exercice d'admiration, non point tant pour la novlangue bien sûr que pour la langue que cette dernière a remplacée, qui n'est autre que le français.
32554030630_005fc02cc5_k.jpgTout est génialement ironique dans ce texte, et d'abord l'absolue froideur avec laquelle Jaime Semprun décortique la novlangue, dont il présente la magnifique éclosion comme le signe et la conséquence des progrès incontestables et tous azimuts que la France a réalisés durant ces dernières décennies : si tout «progrès individuel ou national» est sur-le-champ «annoncé par un progrès rigoureusement proportionnel dans le langage», il est clair que notre glorieuse époque «devait nécessairement s'illustrer par de remarquables créations artistiques», puisqu'elle a renversé le français tel que nous le connaissions jusqu'à une date encore récente, à savoir la langue de la clarté, de l'infinie richesse de son vocabulaire et des prodigieuses possibilités offertes à ses écrivains. Cette entrée en matière est du reste quelque peu ambiguë, car Jaime Semprun nous laisse entendre, au début de cette page, que la novlangue est signe précurseur de bouleversements, alors qu'il la conclut en affirmant qu'il devient désormais possible, à une époque ayant détruit la vieille civilisation multi-séculaire, «d'en discerner les conséquences pour la langue» (p. 9).
Il est du reste très difficile, selon l'auteur, «de décrire positivement et d'analyser un idiome encore en gestation, dont les caractères spécifiques apparaissent en creux, pour ainsi dire, à travers ce que son essor détruit des anciennes formes de la langue» (p. 13). Ambiguïté répétée quelques lignes plus loin, puisque la novlangue est décrite comme un processus qui se constitue donc «par la destruction de tout ce qui n'est pas elle» et qui, une fois achevée, sera sans aucun doute rigoureusement identique à «la société achevée vers laquelle nous mène le progrès depuis deux siècles» (p. 14).
La novlangue ne peut s'opposer qu'à la langue qu'elle vise à remplacer, langue que Jaime Semprun baptise, fort logiquement, l'archéolangue, dont la suppression bientôt totale ne pourra constituer qu'un heureux événement et avènement, ceux d'une société dont l'effondrement «si bien agencé de nos commodités techniques» pourrait seul faire renaître «d'anciennes pratiques» condamnables, comme celle consistant à croire, douce folie réactionnaire, que «cette langue périmée était une sorte de dépôt sacré, voire qu'en elle résidait quelque chose comme une âme immortelle, l'Esprit, le Verbe et autres chimères métaphysiques» (p. 16).
Je note ce que je pense être une nouvelle hésitation de l'auteur entre la cause et ses conséquences : est-ce la société qui se façonne sous nos yeux qui transforme l'archéolangue en novlangue, ou bien le contraire ? Apparemment, l'une et l'autre s'influencent réciproquement, créant une espèce de nœud gordien impossible à dénouer, constituant une fournaise capable de dissoudre les matériaux les plus résistants : «La formidable puissance d'égalisation qui s'est développée avec la société moderne est parvenue à faire adopter partout un même mode de vie, ou du moins à le rendre enviable : là où l'on ne peut y accéder, on en contemple les images. L'étonnant n'est donc pas que nous parlions de plus en plus une langue nouvelle, il serait, au contraire, que dans un monde si transformé nous continuions à parler la même langue» (p. 18).
Cette compénétration entre le monde moderne, à la fois creuset et réussite sans cesse procrastinée (légitimant donc le mouvement) de la marche perpétuelle vers le Progrès, et la novlangue s'explique par une réification commune qui est due à la technique, partout triomphante, y compris, nous allons le voir, dans la langue : «Façonnée par les contraintes du traitement automatique de l'information, la novlangue tend par nature à une parfaite conformité au monde lui-même rectifié par la logique technique automatisée», l'auteur admettant en fin de compte une «sorte de preuve ontologique de la perfection de la novlangue dans cette circularité où elle est à la fois effet et cause, l'efficacité technique présupposant son existence tout autant qu'elle-même présuppose la sienne» (p. 21).
Cet entremêlement entre la langue nouvelle et le monde nouveau est constant, l'un précédant/suivant l'autre, l'un se nourrissant de l'autre, l'un engendrant l'autre dans une monstrueuse parthénogenèse, tous deux avançant pour détruire ce qui a été, est encore, faiblement, mais ne sera heureusement bientôt plus : «La novlangue est à l'évidence bien plus qu'une simple mise à jour du lexique, une mise en phase de la langue et des mœurs. Elle est aussi et surtout programmatique, pour le dire d'un mot de sa façon, c'est-à-dire qu'elle ne se contente pas de suivre l'évolution des mœurs mais parfois la précède et la prépare» (p. 27; toutes les expressions en italique sont soulignées par l'auteur).

La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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