Pierre Boutang d'Axel Tisserand (06/11/2018)

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Photographie (détail) de Juan Asensio.
3112951835.jpgPierre Boutang dans la Zone.





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Les petits ouvrages de la collection Qui suis-je ? chez Pardès gagnent décidément à être découverts, et ce Pierre Boutang que signe Axel Tisserand, fin connaisseur de Charles Maurras et traducteur de Boèce, ne déroge point à la règle (1). Bientôt, j'évoquerai le mince volume consacré à Georges Bernanos sous la plume de Thomas Renaud.
J'avoue avoir préféré de loin les sobres éclaircissements qu'Axel Tisserand nous donne sur la complexité du penseur politique (et homme d'action, à ses heures) aux suppositions pour le moins suspectes d'un Stéphane Giocanti, qui semble tenter d'incliner Boutang sur la pente évidemment savonneuse de ses propres penchants homosexuels. Surtout, la force de l'étude d'Axel Tisserand est de nous proposer de larges extraits du fascinant et monumental Journal de Boutang, dont l'éditeur Pierre-Guillaume de Roux nous annonce la prochaine parution par un premier volume qui, espérons-le, sera suivi d'autres.
Le premier chapitre, intitulé En guise de biographie va à l'essentiel, ce qui est décidément la signature de cette petite série d'ouvrages biographiques enlevés qui depuis quelques années quand même s'ornent d'une abondante iconographie, lorsqu'Axel Tisserand écrit ainsi qu'on ne comprend rien à Boutang «ni à ses colères, si on ignore à quel point son souci de la France s'inscrit dans son refus de désespérer d'un pays qui semblait se repaître de ses haines et de ses divisions» (p. 42). N'écrit-il pas lui-même, à la date du 9 mars 1955, qu'il se fait de la son pays «quelque idée malgré tout invincible, même si son contenu s'est infiniment raréfié» (p. 50) ? Il faudra un jour rapprocher Pierre Boutang de Georges Bernanos, et le faire pourquoi pas par le biais d'un désespoir ne dépendant évidemment pas seulement de tel ou tel événement douloureux comme, pour Boutang, la mort de sa fille unique, Karine, emportée par un cancer des poumons.
Le journaliste politique, certes de haut vol mais malheureux selon Tisserand (2), est le Boutang qui nous intéresse le moins, même si, évidemment et notre commentateur le note, le grand penseur «ne conçoit pas l'action journalistique sans une ascèse physique (il pratique régulièrement le jeûne) et surtout spirituelle» (p. 56) qui est immédiatement perceptible, oserais-je dire, à la lecture de la plus anodine de ses phrases, tant elles semblent toutes tendues vers un but invisible mais néanmoins structurant, ici la volonté de blesser tel de ses adversaires dans un truculent pamphlet, là celle de convaincre ou plutôt d'éblouir par l'évidence d'une virtuosité aussi bien intellectuelle que stylistique dans ses essais plus proprement, c'est encore le cas de le dire, philosophiques.
D'une plus haute portée s'il se peut que le journaliste peu enthousiasmé par son office est le penseur politique, dont Axel Tisserand évoque assez bien la complexité. Il nous permet aussi de comprendre quel est le sens du mot abhorré par nos moutons républicains actuels, qui ne cessent pourtant de le répéter en nous assurant qu'il va nous contaminer, qu'il nous a déjà contaminés, le mot infectieux de nationalisme qu'il s'agit, comme tous les autres mots galvaudés, de bien comprendre : «Boutang, sans le renier, n'aime guère le mot. Il faut toutefois se rappeler que Maurras lui-même préférait parler de nationalisme intégral : le combat nationaliste est un mal nécessaire du fait de l'absence de roi. Le retour de celui-ci dispenserait du nationalisme comme combat en tant que le roi est l'incarnation même de l'intérêt supérieur de la patrie. La patrie chez Maurras est ouverte sur l'universel et il ne considère pas comme un progrès l'émergence du fait national dans l'histoire» (pp. 71-2).
Le Boutang littéraire, qu'Axel Tisserand a une fois de plus parfaitement raison de ne point séparer du Boutang métaphysicien, est certainement notre préféré, mais le lecteur qui ne sait rien des quatre romans de l'auteur, ni même de sa prodigieuse moisson critique, a tout intérêt à serrer très fermement les flancs de son coursier, tant notre cavalier exégète pratique l'ellipse hippique ! Je crains hélas qu'il ne soit absolument impossible de ne consacrer que quelques lignes, certes justes, à un roman aussi complexe que Le Purgatoire, et ce sont donc là les limites de l'exercice de présentation enthousiaste ayant les défauts de son rythme hardi propre à cette collection aussi courageuse qu'intelligente et nécessaire.
Cette vitesse d'exécution, si je puis dire, convient en revanche davantage à l'évocation des pamphlets de Pierre Boutang, la part considérée comme étant la moins noble de l'auteur alors qu'elle en est, comme c'est souvent le cas d'écrivains tels que Bernanos, Rebatet et Céline, la plus révélatrice (je n'ai point dit : la plus honteuse), Bernanos étant d'ailleurs convoqué par Axel Tisserand qui écrit fort à propos : «On l'a déjà dit : c'est comme chez Péguy ou Bernanos, «la colère de paysans que l'usurier dépouille» qu'expriment ses pamphlets, celui-ci [La République de Joinovici] comme plus tard La Terreur en question et le jubilatoire Précis de Foutriquet» (pp. 84-5) écrit contre Giscard d'Estaing. Georges Laffly pourra d'ailleurs noter sans trop craindre de se tromper que «Boutang a servi Dieu, le Prince et le Pauvre, fidèle jusqu'à la mort» (p. 118).
Bien conscient de devoir fallacieusement compartimenter l’œuvre de Pierre Boutang, Axel Tisserand termine sa belle introduction à cette dernière en évoquant le versant métaphysique du penseur dont le langage aura constitué le substrat premier sinon unique d'une méditation aussi riche que puissante, parfois hermétique (3), souvent gorgée d'aperçus et de traits géniaux. Et notre biographe pressé d'insister sur l'éblouissante ivresse de lectures de l'auteur des Abeilles de Delphes : «Ces quelques références révèlent déjà l'étendue du souci philosophique de Boutang : les figures les plus célèbres de la tragédie grecque et de l'Ancien Testament, Platon, puis, plus proches de nous, le romancier du nihilisme russe [Dostoïevski] et le philosophe de l'existentialisme chrétien [Marcel], sans oublier la portée surnaturelle, déjà entrevue, de la vie poétique : sans être exhaustive, cette approche révèle à la fois les sources d'inspiration et la démarche de Boutang, entre philosophie, théologie et ontologie sauvage; son refus, aussi, du faux choix entre antiquité païenne et christianisme pour mieux sauver chrétiennement ce qui peut l'être de la première» (pp. 104-5).
Les dernières pages du livre d'Axel Tisserand évoquent l'Ontologie du secret, méditation puissante, bien souvent abstruse sinon obscure, parfois aussi, fort heureusement, sidérante de virtuosité, orientée contre «le projet cartésien [ayant] bien développé son totalitarisme», aidé par la Révolution sur les terrains de la politique et de la philosophie, «précédant une contre-Odyssée de la conscience dont les variations, au XXe siècle, se nomment le structuralisme, la psychanalyse ou la déconstruction» (pp. 107-8) si chère à Derrida et ses petits clones ayant encore pignon sur amphithéâtre aux États-Unis, autrement dit toute la «grande ça-loperie moderne» comme l'écrit Pierre Boutang moquant le disciple infidèle de Charles Maurras que fut Lacan dans son Apocalypse du désir.
Puis Axel Tisserand ferme son étude stimulante par une image qui eût pu l'ouvrir et qui le mieux sans doute caractérise son entreprise tout comme la façon d'être de Pierre Boutang, l'aventure humaine accompagnant indéfectiblement celle de la pensée (cf. p. 111) chez un homme d'une telle vitalité intellectuelle, rappelant de quelle façon cadencée, obstinée mais néanmoins dialogique (au sens où Platon n'hésite pas à évoquer l'arrivée des protagonistes de son Banquet) le professeur de la Sorbonne arrivait dans l'un de ses séminaires, affirmant ainsi que ce n'est qu'à présent, après avoir peut-être connu un purgatoire ayant fait office de tamis, que l’œuvre chatoyante, bien faite pour lever les admirations enthousiastes et les haines bovines, viscérales, va pouvoir irriguer «l'effort des meilleurs», de ceux qui l'ont eu pour professeur et, plus que cela, maître, et cela «chacun dans son ordre : serviteurs du Roi, poètes métaphysiciens, ontologues sauvages, espions de Dieu» (p. 112).
Qui sait dans quel office je puis inscrire mon propre travail de lecteur ?

Notes
(1) Axel Tisserand, Pierre Boutang (Éditions Pardès, coll. Qui suis-je ?, 2018). Le texte, et c'est heureux, a été bien relu mais je ne suis pas absolument certain de l'extrême pertinence de l'étude astrologique sur Pierre Boutang due à Marin de Charette publiée en toute fin de volume.
(2) «Si Maurras est entré dans le journalisme politique comme en religion, Boutang y entra avec une conscience aiguë, et crucifiante, du devoir à accomplir» (p. 49).
(3) C'est peut-être cet hermétisme qui fit écrire à un certain Fabrice Moracchini dont nous ne savons heureusement strictement rien, pour le numéro d'avril 2003 de la revue Éléments quelques lignes assassines, évoquant la «statue creuse de Pierre Boutang», qualifié d'«imposteur, alliant le crétinisme politique à la mystification philosophique» (p. 119).

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