Le monde du silence de Max Picard, par Gregory Mion (20/11/2019)

Dominique Thomas-Max Picard.JPG

Crédits photographiques : Dominique Thomas.
1912684473.JPGMax Picard dans la Zone.









EDcN6ulXYAAYE80.jpg«Il y a dans le visage la suprême autorité qui commande, et je dis toujours c’est la parole de Dieu. Le visage est le lieu de la parole de Dieu. Il y a la parole de Dieu en autrui, parole non thématisée.»
Emmanuel Levinas, Altérité et transcendance.


La réédition de Max Picard par les Éditions La Baconnière, et plus particulièrement le choix de redonner une seconde jeunesse au Monde du silence (1), tout ceci peut être considéré à juste droit comme un acte militant à une époque où le «bruit» et le «tapage», les deux ennemis récurrents de Picard, nous contraignent à vivre dans un «monde sans silence» (cf. pp. 233-5). En toute logique, du reste, Le monde du silence n’a guère fait parler de lui hier comme aujourd’hui, fidèle à sa parole imprégnée de discrétion et de tranquillité profondes. Paru dans un premier temps en 1948, ce livre de Max Picard ressemble à une riposte d’après-guerre, à une manière de purifier l’humanité du turbulent scandale des camps et des retentissants discours de mort. L’intention hypothétique du médecin et philosophe suisse paraît néanmoins dérisoire à côté des répercussions de la guerre. L’onde de choc du nazisme, déplorons-le, n’a pas terminé son œuvre macabre au fur et à mesure que les suicides et les condamnations à mort ont liquidé les dignitaires de la croix gammée. L’écho de cette catastrophe, analogue à un énorme bruit persistant, continue de hanter les consciences et de perturber la Terre entière, à tel point d’ailleurs que ce vacarme a d’une certaine façon calomnié les lieux les plus rétifs au dérangement, comme si la Shoah, épouvantablement, avait trouvé un moyen de descendre jusqu’au fond de la fosse des Mariannes et de monter jusqu’au sommet de l’Everest, pour y planter ici et là son drapeau de honte et y déposer la signature de son horrible charivari. Et forcément sans tambour ni trompette, Max Picard, minutieusement, chapitre après chapitre, s’attaque aux cacophonies les plus puissantes et oppose à l’empire du fracas une exhaustive panoplie du silence, rappelant au passage que le silence doit être observé en tant que source primitive de la vie, en tant que présence native de laquelle tout provient et à l’intérieur de laquelle tout retournera. D’où cette idée que la modification effrénée de la nature, qui est l’autre nom du silence, implique une modification essentielle de l’homme, car là où le silence a été perdu ou terriblement menacé, l’homme s’est aussi perdu (cf. p. 233).
Contre cette déperdition accélérée de l’humanité, aggravée par le règne des machines (cf. p. 200) et par l’irrationalité d’une parole dépossédée d’un axe silencieux qui pouvait encore la maintenir dans une dimension qualitative (cf. pp. 185-207), Max Picard, à côté de sa voix unique, réunit les voix les plus habitées de silence, les attitudes les plus sérieusement contemplatives, autant de figures dont la constance et la sagesse incarnent un vent de révolte, un appel fondamental à retrouver en soi et autour de soi les motifs du silence, c’est-à-dire la vérité des origines chargée de pousser hors du monde le mensonge de toutes les grandiloquences, la magie noire de l’idéologie du progrès et l’imposture des silences hypocrites. Ce plaidoyer pour le silence véridique n’est pas superflu en ce début de siècle car nous ne savons plus quoi faire des orateurs médiatiques, des passions technocratiques et des poètes qui confondent par exemple le vœu de silence avec l’omniprésence la plus grossière. Nous doutons même qu’une vive espérance y changera quelque chose, et pourtant, à rebours de tout pessimisme, Max Picard évoque la capacité d’un peuple à se raccommoder avec le silence fondateur qui l’a créé, pariant sur la nécessité naturelle du silence qui doit se superposer tôt ou tard à la nécessité artificielle du bruit (cf. p. 238). Cela dit, pour qu’un peuple se lève et fasse front, pour qu’un peuple chasse le tapage continuel qui le fixe dans un univers tonitruant, il a probablement besoin de plusieurs boussoles bienfaitrices. C’est pourquoi Max Picard s’allie avec des oracles du calibre d’Ernest Hello, Sören Kierkegaard, Léon Bloy, Charles Péguy, puis tant d’autres encore qui jalonnent cet indispensable Monde du silence, à commencer par celui à qui l’ouvrage est dédié – Ernst Wiechert, le compagnon de route qui frappa le nazisme en plein cœur, l’homme positivement réservé qui sut écrire Missa sine nomine afin de concevoir un renversement de l’horreur par une silencieuse conversion de la rancune en fraternité.
Repartant de là, nous ne serons pas étonnés de lire une méditation finale sur la foi et le silence (cf. pp. 241-5), où Max Picard suppose la possibilité de rejoindre le silence de Dieu par l’exercice modeste de la prière. Il s’agit là de fortifier la parole humaine par l’intermédiaire du silence de la prière, et, en touchant du bout des lèvres le silence divin, un sens est potentiellement donné à l’humble parole des pratiquants de la foi. C’est dire, en amont, l’ampleur de la perte de sens occasionnée par le bruit, par l’insignifiante pantomime du tapage, non seulement parce que la recrudescence du tumulte a disqualifié la parole en rumeur, mais aussi parce qu’elle a visiblement proscrit toute espèce de vie spirituelle. L’enjeu du silence n’en devient alors que plus évident : d’une part neutraliser la logique quantitative de la rumeur pour la remplacer par un désir de finesse (cf. p. 189), d’autre part en finir avec le paradigme d’une existence lourde pour l’échanger avec une existence légère guidée par le mystère du divin. La condition sine qua non de cette mutation décisive de la vie ne requiert pas une allégeance à un culte précis, en revanche elle exige un rapatriement de soi dans les rythmes de la nature (cf. pp. 145-153), un dépaysement du regard en face du visage d’autrui (cf. pp. 107-115), la combinaison de l’innocence de l’enfant et de la résolution du vieillard, l’un et l’autre étant respectivement à la frontière du silence d’où l’on vient et où l’on retourne (cf. pp. 127-131), puis, éventuellement, on ajoutera des flâneries au sein des cathédrales où «le silence s’est enfermé lui-même en elles», là où nous pourrons être sauvés du «déluge du bruit» (pp. 180-1). Et lorsque nous aurons pleinement rééduqué notre existence au diapason du silence, nous comprendrons ce que Wittgenstein voulait dire en nous exhortant de «garder le silence» à propos de «ce dont on ne peut parler» (2), au même titre que nous saisirons exactement le mot magnifique de Kierkegaard enluminé à la toute dernière page du Monde du silence : «Le monde dans son état présent, la vie entière sont malades. Si j’étais médecin et si l’on me demandait ce que je conseille, je répondrais : faites le silence; faites taire les hommes. La parole de Dieu ne peut être entendue ainsi. Et si, usant de moyens bruyants, on crie assez tumultueusement pour être entendu même dans le bruit, ce n’est plus la parole de Dieu. Donc, faites le silence !» (p. 245).

Notes
(1) Max Picard, Le monde du silence (La Baconnière, 2019), assorti d’un avant-propos de Carlo Ossola, d’une préface de Gabriel Marcel et d’un apparat critique de Jean-Luc Egger (ainsi que d’une notice de ce dernier). La traduction de l’allemand est assurée par Jean-Jacques Anstett.
(2) Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (ultime proposition).

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, philosophie, max picard, gregory mion, éditions la baconnière, ernst wiechert | | |  Imprimer |