Actualité et inactualité du Disciple de Paul Bourget, par Francis Moury (25/04/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Notes de lecture sur Paul Bourget, Le Disciple (Édition Alphonse Lemerre, 1890).

«Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires, qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude».
Pascal, extrait d'une Lettre à mademoiselle de Roannez (fin octobre 1656), in Pensées et Opuscules (Éditions Hachette, introduction, notice et notes par Léon Brunschvicg, tirage revu par Geneviève [Rodis]-Lewis & Didier Anzieu, 1978), p. 214.

«Plusieurs critiques m'ont fait l'honneur de réfuter la méthode employée dans les morceaux qu'on va lire. C'est cette méthode que je voudrais expliquer et justifier ici. La voici en quelques mots : si l'on décompose un personnage, une littérature, un siècle, une civilisation, bref, un groupe naturel quelconque d'événements humains, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unes des autres comme les organes d'une plante ou d'un animal».
Hippolyte Taine, Essais de critique et d'histoire (Éditions Hachette 1858, treizième tirage 1920), Préface de la première édition, p. III.

«La Science d'aujourd'hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu'au terme de son analyse s'étend le domaine de l'Inconnaissable. Le vieux Littré, qui fut un saint, a magnifiquement parlé de cet océan de mystère qui bat notre rivage, que nous voyons devant nous, réel, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile. A ceux qui te diront que derrière cet océan il y a le vide, l'abîme du noir et de la mort, aie le courage de répondre : «Vous ne le savez pas...» Et puisque tu sais, puisque tu éprouves qu'une âme est en toi, travaille à ce que cette âme ne meure pas en toi avant toi-même. ― Je te le jure, mon enfant, la France a besoin que tu penses cela, et puisse ce livre t'aider à le penser».
Paul Bourget, Le Disciple (Éditions Alphonse Lemerre 1890), Préface, p. XI.

«Depuis cinquante ou soixante ans, on a pour elle un culte. Elle est une idole. Lisez Auguste Comte, Littré, Taine et Renan. Ils la montrent expliquant ce que la religion chrétienne n'avait pu expliquer et, par conséquent, supplantant la religion chrétienne et se substituant à elle».
Ferdinand Brunetière, L'Évolution du concept de science (1899), repris in Discours de combat – dernière série (Éditions Perrin, 1907), p. 246.

Lorsque Paul Bourget, le 5 juin 1889, mit un point final à la Préface de son roman Le Disciple, il prévoyait certainement que le sujet qu'il traitait allait se trouver, en raison de sa puissance structurelle, au cœur d'une controverse morale, politique et philosophique qui aura traversé tout le vingtième siècle et qui se poursuit encore aujourd'hui : celle concernant la responsabilité des intellectuels.
De quoi s'agissait-il dans le roman ?
Le modeste lycéen clermontois Robert Greslou, qui redouble sa terminale afin de pouvoir préparer le concours de l'Ecole Normale d'instituteurs, est un disciple du philosophe Adrien Sixte. Greslou décide, en toute connaissance de cause et en s'appuyant sur des extraits connus par coeur des trois traités signés par Sixte (Psychologie de Dieu, Anatomie de la volonté, Théorie des passions), de prendre pour sujet d'une expérience psychologique la belle Charlotte de Jussat, du jeune frère de laquelle il est devenu, pour quelques mois, précepteur dans un château isolé du Puy-de-Dôme. Il provoque, autant par bravade sociale que par défi intellectuel, artificiellement et sciemment, son amour. Son jeu d'abord froid et entièrement simulé débouche sur une passion authentique qui provoque le suicide de Charlotte et le procès pour meurtre de Robert. Meurtre qu'il n'a certes pas commis mais suicide dont il est indubitablement la cause motrice, ayant causé le déshonneur d'une vierge, ayant renoncé à la parole qu'il lui avait donnée d'accomplir en sa compagnie un double suicide qui eût permis à Charlotte d'échapper aux dramatiques conséquences sociales et familiales de leur amour interdit. La question centrale du roman n'est pas tant celle de la culpabilité judiciaire de Greslou (question éclaircie par la conclusion du chapitre IV, constituant la dernière section du journal de Greslou transmis par sa mère à Sixte avant que son procès n'ait lieu) que celle de savoir si Adrien Sixte est, au fond, responsable de la conduite non seulement immorale mais criminelle de son disciple ?
La réponse de Bourget est finalement affirmative mais il a l'intelligence de la faire prononcer intérieurement par Sixte lui-même à la toute dernière page du livre, après bien des péripéties psychologiques et judiciaires et dans des circonstances si tragiques que le souvenir de Pascal (Sixte cite une de ses pensées) ne dépareille nullement l'atmosphère de conversion authentique, dramatique, qui saisit autant ce curieux anti-héros (1) que le lecteur. C'est que le fictif Sixte vient intellectuellement de loin, même de très loin : les maîtres avoués de cet «abstracteur de quintessence» (Rabelais, cité avec humour par Bourget page 8) sont Lucrèce, Spinoza, Emmanuel Kant, Stuart Mill, Taine, Théodule Ribot. L'auteur divise cependant plus précisément les maîtres de Sixte en trois catégories qui permettent de mieux situer son livre dans l'histoire de la philosophie.
D'abord Sixte est kantien mais un kantien mutilé, amputé : «Avec l'école critique issue de Kant, l'auteur de ces trois traités [Sixte] admet que l'esprit est impuissant à connaître des causes et des substances, et qu'il doit seulement coordonner des phénomènes» (p. 19).
Il faut noter ici que Sixte procède à une ablation importante du kantisme puisqu'il résume sommairement la Critique de la Raison pure en faisant totalement abstraction des deux critiques postérieures, à savoir la Critique de la Raison pratique et la Critique du Jugement que le néo-kantisme allemand exploitera dans un sens positiviste et parfois positiviste spiritualiste. Certains post-kantiens idéalistes, notamment F.W.J. von Schelling et G.W.F. Hegel, en avaient déjà tiré quelques conclusions allant dans le même sens. Il est vrai que Bourget lui-même s'était rendu coupable d'une semblable réduction dans une séance à l'Académie du 30 novembre 1906. Il y avait dit :
«Le bien et le mal ont imposé leur évidence à ce philosophe sincère [Taine] comme jadis à ce Kant dont le nihilisme radical s'est transformé en un dogmatisme absolu, rien qu'à constater le mystère de cette réalité indiscutable : la conscience se soumettant à la loi» (2).
Bourget est moins excusable que son héros Greslou car en 1906, les deux dernières critiques kantiennes sont lues à l'université française. Jules Lachelier dans Du Fondement de l'induction (1871) puis Émile Boutroux dans ses célèbres cours de la Sorbonne de 1896-1897 sur La Philosophie de Kant (3) les mettent réellement en lumière dans ce cadre universitaire (cadre auquel Greslou n'a jamais accédé et auquel il était alors infiniment plus difficile d'accéder qu'aujourd'hui) avec précisément pour but de ne pas réduire Kant à une partielle analyse desséchante et desséchée des conditions de la connaissance. La non moins célèbre thèse de Victor Delbos sur La Philosophie pratique de Kant (1905) parachevait ce tableau bien plus complet et compréhensif du kantisme. À rebours de ce que pensait Bourget, on pouvait donc utiliser Kant contre un désuet scientisme athée hérité du dix-huitième siècle, pour un moderne positivisme spiritualiste qui fut précisément celui de Ravaisson, de Lachelier, de Boutroux, de Bergson. Positivisme spiritualiste dont ils sont les héritiers métaphysiques par un fil rouge courant d'Aristote à Maine de Biran, via Descartes. Delbos y ajoute la connaissance théologique affinée du protestantisme du dix-huitième siècle qui seul éclaire réellement la morale de Kant et sa pensée politique et juridique (4). Cela dit, il serait aussi peu opportun de critiquer Bourget pour sa lecture erronée de Kant que de critiquer Taine pour sa lecture partielle et erronée de Hegel : il faut bien savoir qu'on ne les lisait, à cette époque, souvent pas autrement et qu'il en existait encore d'autres lectures parfois moins fautives mais parfois tout autant, n'en retenant qu'un aspect au détriment du restant. L'histoire de la philosophie ne nous les restitue dans leur intégralité et dans leur vérité qu'au vingtième siècle, pour des raisons d'abord matérielles. Les éditions critiques de Kant et de Hegel existent en Allemagne mais ne sont pas traduites en France dans leur intégralité : le dix-neuvième siècle français n'a donc, germanistes mis à part, qu'une connaissance assez fragmentaire de leurs œuvres.
Ensuite, Adrien Sixte est un disciple de Taine, de Spencer et de Théodule Ribot (p. 19) dans la mesure où il considère que l'esprit est passible d'une étude scientifique qui le décompose en éléments naturels, tout comme un composé chimique peut être décomposé en ses éléments constitutifs. Ce vague scientisme qui les unit et les relie, lui semble aboutir à la philosophie contemporaine de Spencer mais, à la différence de Herbert Spencer — et cette différence est fondamentale — Sixte ne considère pas l'Inconnaissable comme une réalité (ce qui permettrait métaphysiquement une réconciliation de la science avec la religion puisque l'Inconnaissable étant réel, de cette réalité une autre réalité, pour sa part connaissable, peut procéder : par exemple notre esprit, par exemple notre âme elle-même si le concept d'âme est psychologiquement sauvegardé donc théologiquement sauvegardé aussi) mais comme la dernière des illusions que la science doit combattre (p. 20) : on mesure ici directement en quoi Henri Bergson pourra, plus tard, se revendiquer des Premiers Principes d'Herbert Spencer puisque la doctrine spencérienne de l'Inconnaissable peut introduire naturellement au positivisme spiritualiste dont Bergson est, comme on le sait, l'héritier direct. On se souvient que les Essais sur les données immédiates de la conscience, la thèse de doctorat du jeune Bergson, était dédiée à Jules Lachelier, donc par ricochet, aux pères spirituels de Lachelier que furent les autres fondateurs du positivisme spiritualiste, à savoir Émile Boutroux et Félix Ravaisson. Ce dernier auquel Bergson, en tant que membre de l'Institut, rendit un vibrant hommage par sa notice nécrologique (5).
Enfin, Sixte est un disciple du déterminisme évolutionniste de Darwin (p. 20) : «appliquant la loi de l'évolution à tous les faits qui constituent le coeur humain, il a prétendu montrer que nos plus raffinées sensations, nos délicatesses morales les plus subtiles, comme nos plus honteuses déchéances, sont l'aboutissement dernier, la métamorphose suprême d'instincts très simples, transformation eux-mêmes des propriétés de la cellule primitive; en sorte que l'univers moral reproduit exactement l'univers physique et que le premier n'est que la conscience douloureuse ou extatique du second» (p. 21).
D'où il déduit plusieurs conséquences sévères : à commencer par celle, majeure, de l'inexistence de la liberté.
«Tout acte n'est qu'une addition : dire qu'il est libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les éléments additionnés. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en arithmétique. [...] Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui constituent l'univers actuel, — nous pourrions, dès à présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes, le jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du triangle tiennent dans sa définition» (pages 21-22).
Sans parler de la non-validité des concepts moraux de bien et de mal, de la non-pertinence du concept de crime, simple réalisation d'un désir que la société ne reconnaît pas (ou ne reconnaît plus ou ne reconnaît pas encore : pages 48 à 52). Ce dernier aspect de la pensée de Sixte n'est pas particulièrement moderne : c'est un vieux thème de la pensée philosophique sceptique grecque antique, diffusé et sans cesse repris par l'histoire des lettres et par celle de la philosophie, y compris chez des écrivains relevant des deux genres : Montaigne et Pascal par exemple (cf. Pascal, Pensée n°294 : «Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà»).
Reste que le tableau d'ensemble de cette pensée correspond exactement à ce qu'un esprit cultivé pouvait trouver de désespérant dans la philosophie contemporaine de 1850-1890, à rebours des synthèses romantiques de 1800-1850. La réaction d'esprits tels que Bourget, Brunetière, Renan visait à rétablir un équilibre qu'ils jugeaient rompus par les excès de la pensée se dévorant elle-même et minant ouvertement les fondements de l'ordre social et religieux.
À partir du chapitre IV, les conséquences des théories de Sixte et leur influence presque démoniaque sur l'esprit fragile de Greslou sont détaillées par Greslou lui-même. Il décrit par le menu son entreprise intellectuelle de séduction menée d'une part pour subvertir la hiérarchie sociale à laquelle il est, de facto, soumis au château dont il est précepteur, d'autre part pour prouver son pouvoir sur la créature adorable mais naïve qu'est Charlotte de Jussat. Il y a, assurément, quelque chose de stendhalien et, par certains aspects métapsychologiques (6), aussi de balzacien, dans ce jeune héros qui évoque autant le balzacien Louis Lambert que le stendhalien Julien Sorel (7). Par ricochet, il y a aussi chez lui quelque chose de pré-nietzschéen : Friedrich Nietzsche n'est certes pas encore traduit ni beaucoup lu en France vers 1890 mais son admiration de jeunesse pour les moralistes français classiques (François de La Rochefoucauld, Nicolas de Chamfort, Antoine de Rivarol sans oublier le cardinal de Retz et le duc Louis de Rouvroy de Saint-Simon) coïncide avec son admiration pour Stendhal. De fait, Greslou s'analyse, se dissèque et livre à son maître un récit en forme de journal intime autant balzacien que stendhalien, commenté philosophiquement et psychologiquement. À partir du moment où Greslou tombe véritablement amoureux de Charlotte, toute sa perception des choses se modifie, à mesure qu'il traverse ce qu'il nomme ses «trois crises» successives : sa décision de faire tomber Charlotte amoureuse de lui d'une manière technique, sa constatation que Charlotte l'aime réellement et, enfin, sa jalousie et sa lâcheté qui enclenchent le drame, doublement criminel. Bourget a-t-il emprunté la volonté manifestée par Charlotte d'un double suicide amoureux à la lecture de certains classiques de la littérature japonaise ? On pourrait se poser la question car c'est d'abord du Japon que vient cette pratique : voir par exemple le célèbre film de la Nouvelle vague japonaise Double suicide à Amijima [Shinju : ten no Amijima, 1969] de Masahiro Shinoda, soigneusement adapté d'une pièce de théâtre (1721) de Monzaemon Chikamatsu.
Sixte pleure finalement face au cadavre de Robert. C'est alors qu'il se remémore la formule de Pascal (provenant de la Pensée n°553 titrée Le Mystère de Jésus) dont Léon Brunschvicg écrivait en note de son édition classique qu'elle «défiait tout commentaire». En 1890, on savait d'ailleurs, sans avoir besoin de le mentionner en note comme Brunschvicg le fait, que cette formule pascalienne «Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais [déjà] trouvé», était adaptée d'une sentence antérieure de saint Bernard, De Deo eligendo (publié in Patrologie de Migne, tome CL). Le sens de ce souvenir est, dans la perspective philosophique des années 1890, le suivant : l'intellectuel égaré doit reconnaître son orgueil d'une part, doit accepter de s'abaisser au niveau commun de la foi d'autre part pour être sauvé (8).
Tout cela peut sembler avoir vieilli mais remplaçons, par exemple, la doctrine de Sixte dans Le Disciple par la doctrine marxiste-léniniste et / ou par la doctrine structuraliste (il arrive en effet qu'elles soient alliées chez certains penseurs de la période 1950-1970) qui subvertirent en profondeur l'université française et ses grandes écoles (y compris et surtout l'École Normale Supérieure, durant la période Louis Althusser) de 1930 à 1990 : on mesure l'inaltérable vérité du roman de Bourget. Dans le cas de Althusser, la continuité théorique est d'ailleurs directe puisqu'il avait constitué en 1967 à Normale Sup un Groupe Spinoza, l'un des maîtres revendiqués d'Adrien Sixte ! Bourget avait, au demeurant, parfaitement saisi le fil rouge doctrinal qui pouvait historiquement comme logiquement (9) faire dériver les thèses mécanistes de Sixte (fils d'un horloger, fasciné par les rouages que lui montre son père, ce qui pourrait avoir favorisé son déterminisme) d'une lecture médiocre ou incomplète de Spinoza, tout comme d'une lecture médiocre et incomplète de Kant. Il n'est pas jusqu'à la passion de Sixte pour le grand psychologue français Théodule Ribot qui ne puisse, mutatis mutandis, être prolongée par les tentatives modernes et parfois contemporaines de réduire la pensée à un mécanisme biologique (Henri Piéron en 1923) ou l'être humain à une pure structure, à une machine désirante fondamentalement irresponsable (Deleuze et Guattari en 1972) ou l'histoire de la philosophie elle-même à sa simple section matérialiste et eudémoniste (Michel Onfray en 2004 (10)).
Est-ce à dire que Bourget aurait dépeint, sans que cela soit son objet premier, le mécanisme non seulement de ce qu'on pourrait nommer la foi intellectuelle (en dépit du fait que ces deux termes paraissent antinomiques) mais encore celui de l'embrigadement et de la dépersonnalisation idéologique, donc du fanatisme politique ou religieux et pas seulement intellectuel, mécanisme qui sera si flagrant durant le vingtième siècle ? Peut-être ne faudrait-il pas aller jusqu'à cette interprétation : elle a quelque chose de trop rétroactif. Et puis Lucrèce (De natura rerum, III, 958) aurait ici le dernier mot : le fanatisme (qu'il soit politique ou religieux) est comme le reste, une éternelle répétition : «...eadem sunt omnia semper...».
Il y a pourtant, assurément, quelque chose de dostoïevskien (au premier chef du Dostoïevski auteur de Les Possédés / Les Démons) dans la personnalité du jeune Greslou telle que Bourget l'a décrite. À mesure que Greslou rédige en prison son journal intime —qui occupe tout le chapitre IV soigneusement enchâssé entre deux parties rédigées au contraire en style objectif, chapitres I à III + chapitres V et VI : construction sophistiquée — afin que son maître spirituel (on peut lui conférer ce titre : dans le contexte du roman, il est loin d'être usurpé) puisse établir la nature exacte des faits et celle de sa responsabilité — il note, à plusieurs reprises, un fait pour le coup authentiquement et très réellement psychologique : son étrange dédoublement, l'impression d'agir tout en se regardant agir, à la fois engagé et dégagé de l'acte qu'il commet (soit dit en passant, on voit qu'Albert Camus n'a rien inventé). La profondeur psychologique de Bourget lui fait brosser l'action meurtrière du comte André de Jussat (lorsqu'il préfère la réelle vengeance à une pseudo-justice démocratique et formelle) sous le signe du même dédoublement mais il est ponctuel et clairement anomique alors que celui auquel est soumis Greslou est récurrent, obsédant, inquiétant. Sixte lui-même en est ponctuellement frappé : le célibataire maniaque est opposé par Bourget, à une ou deux reprises, à l'intellectuel pur, y compris à la fin de son témoignage davantage scientifique qu'objectif devant un juge d'instruction sidéré. Passages savoureux qui se doublent, concernant le personnage du juge d'instruction, d'une lucide peinture de la duplicité professionnelle redoutable de l'enquêteur, mesurant psychologiquement les effets de ses questions et dosant son interrogatoire d'une manière froidement concertée.
Le Disciple est, en apparence, inactuel. On ne peut en tirer la substantifique moelle que si on le replace soigneusement dans son contexte historique, politique, philosophique. Mais il atteint sans effort la permanence classique de la peinture d'un caractère, au sens ample que La Bruyère donnait à ce titre. Bourget avait d'ailleurs prévenu son lecteur, à la fin de sa Préface : «N'y cherche pas ce que tu ne trouverais point, des allusions à de récents événements. Le plan en était tracé, et une partie en était écrite quand deux tragédies, l'une Française et l'autre Européenne, sont venues attester qu'un même trouble d'idées et de sentiments remue, à l'heure présente, de hautes et d'humbles destinées. [...] Que je voudrais, moi, pour me citer en exemple, qu'il n'y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux Disciple qui donne son nom à ce roman !»
Bourget, en somme, décrit un type éternel auquel il a conféré une densité charnelle de son temps, historiquement fondée sur l'histoire de la philosophie. L'abolition du jugement individuel qu'on remplace par la vénération aveugle pour une doctrine, un mouvement, une personne est, assurément, de tous les temps. L'histoire de la théologie comme celle de la philosophie sont fécondes en renoncements ou en dessillements qui ne sont pas toujours des palinodies. Souvenons-nous de saint Augustin, si cruellement déçu par son adhésion au manichéisme. Souvenons-nous aussi de la mâle vigueur d'Arthur Gobineau qui déclarait à Alexis de Tocqueville le 29 novembre 1856 :
«Si je dis que je suis catholique, c'est que je le suis... sans doute, j'ai été philosophe, hégélien, athée. Je n'ai jamais eu peur d'aller jusqu'au bout des choses. C'est par cette porte finale que je suis sorti des doctrines qui donnent sur le vide pour rentrer dans celles qui ont une valeur et une densité» (11).
Dans le cas de Greslou, intellectuel trahi par une faiblesse de jugement qui lui fait vénérer un système clairement incomplet et excessif, comme dans le cas de Sixte dont l'apparente rigueur scientifique — il est censé contribuer à la très sérieuse et très réelle Revue philosophique de la France et de l'étranger fondée en 1876 par Théodule Ribot (p. 29) — est subvertie par un fanatisme aberrant, le problème se pose autrement. Tous deux sont victimes d'une fatalité, tragique dans le cas de Greslou, salvatrice dans le cas de Sixte. D'autant plus salvatrice que Sixte revient, in extremis, de plus loin que son disciple. Sa scandaleuse Psychologie de Dieu (qu'il est censé avoir publié en 1868, donc huit ans avant la fondation de la réelle Revue philosophique (on abrège souvent ainsi son titre) par Ribot : on constate que Bourget dose méticuleusement ses effets de réels) est ainsi résumée :
«Ce livre, écrit dans la solitude de la pensée la plus intègre, présentait ce double caractère d'une analyse critique, aiguë jusqu'à la cruauté, et d'une ardeur dans la négation, exaltée jusqu'au fanatisme. Moins poète que M. Taine, incapable d'écrire la magnifique préface de L'Intelligence et le morceau sur l'universel phénoménisme; moins desséché que M. Ribot, qui préludait déjà par ses Psychologues anglais à la belle série de ses études, la Psychologie de Dieu alliait à la fois l'éloquence de l'un à la pénétration de l'autre, et elle avait la chance, non cherchée, de s'attaquer directement au problème le plus passionnant de la métaphysique».
Toute l'ironie de Bourget tient dans ce très cruel «non cherché» (pages 13-14). Une telle description ne pourrait-elle encore s'appliquer, au moins partiellement de nos jours, à certains penseurs et à certains publicistes qui se donnent des allure de penseurs et trouvent des disciples ? Poser la question, c'est être bien près de tenir la réponse.

Notes
(1) Sa marginalité asociale, certes parfois un peu caricaturale (sa promenade interrompue au début du livre, comparée à celle de Kant apprenant à Koenigsberg la nouvelle de la Révolution française) est cependant brossée d'une manière pointilliste assez souvent réaliste, se souvenant des leçons de Balzac, de Flaubert, et dans un style qui se signale régulièrement par sa haute tenue. Un tel personnage, dans la mesure où un héritage lui permet d'écrire sans travailler et de mener une vie presque monacale assistée par une domestique au solide bon sens paysan, n'annonce cependant pas encore les portraits vigoureux de fonctionnaires professeurs de philosophie qu'on trouvera ensuite dans l'histoire de la littérature française : il ne prélude ni au François Merlin, alias «Cripure», du roman de Louis Guilloux, Le Sang noir (Éditions Gallimard, NRF 1935) ni à l'Antoine Roquentin du roman de Jean-Paul Sartre, La Nausée (Éditions Gallimard, NRF, 1938). La différence étant que Bourget critique la misanthropie de son personnage alors que Guilloux et Sartre exaltent celle de leurs héros.
(2) Paul Bourget, Discours sur les prix de vertu (1906), cité par Sentroul comme exemple de la méconnaissance du kantisme in Revue philosophique de Louvain, année 1907, n°53, page 123, à propos de la publication de la thèse de Delbos sur la philosophie pratique de Kant.
(3) Jules Lachelier, Du fondement de l'induction (1871) + Psychologie et métaphysique (1885) + Notes sur le pari de Pascal (1901) (Éditions Félix Alcan, 7ème édition 1916) + Émile Boutroux, La Philosophie de Kant (Éditions Vrin, texte du cours de 1896-1897 révisé par Étienne Gilson, 1926) + Victor Delbos, La Philosophie pratique de Kant (Éditions Félix Alcan, 1905).
(4) Cf. sur ce dernier aspect, méconnu ou connu mais passé sous silence, bien qu'il soit fondamental à une connaissance exacte du kantisme, cf. Francis Moury, La Doctrine kantienne de la peine de mort (Nouvelle École n°65, spécial Les Lumières – Liberté, égalité, fraternité ou la mort, année 2016), pages 99-105.
(5) Henri Bergson, Notice sur la vie et les œuvres de Félix Ravaisson, reprise in Henri Bergson, La Pensée et le mouvant (Éditions PUF 1934, édition revue par Bergson en 1938).
(6) Dr. Francis Pasche, La Mort et la folie dans l'oeuvre de Balzac (1964), repris in Dr. Francis Pasche, À partir de Freud (Éditions Payot, Bibliothèque scientifique, 1969).
(7) Il est opportun de rappeler ici que Paul Bourget avait préfacé en 1923 une réédition du roman de Stendhal, Cf. la remarque de Pierre-Georges Castex dans la section bibliographique de l'introduction à son édition critique du roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir (Classiques Garnier, 1973), p. XCIII. D'autre part, Bourget fait écrire à Greslou (p. 148) dans son journal intime, tandis qu'il arrive par la route menant à Aydat vers le château des Jussat : «Je me rappelais le Julien Sorel du Rouge et Noir[sic], arrivant chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la maison des Bargeton, quelques pages aussi du Vingtras de Vallès».
(8) Une autre conséquence sera, en 1898, au moment de l'affaire Dreyfus, que l'intellectuel doit également, s'il ne veut pas s'isoler de la nation, renoncer à intervenir dans le champ politique. Cette «responsabilité des intellectuels» qu'on date souvent de 1898 était bien entendu déjà au cœur de la controverse entre Ferdinand Brunetière et Anatole France lors de la parution en 1890 du Disciple. Cf. l'article, davantage historique que philosophique mais bien documenté, de Thomas Loué, L'Apologétique de Ferdinand Brunetière et le positivisme (Revue des sciences philosophiques et théologiques, tome 87, janvier-mars 2003), pages 101-126.
(9) Francis Moury, Le Spinozisme eudémoniste de Robert Misrahi (2006).
(10) Francis Moury, De la nécessité pour la philosophie d'être impopulaire (2004).
(11) Cité par Émile Bréhier, Histoire de la philosophie, tome II, fascicule 4, §III (Éditions PUF 1932, cinquième édition revue et bibliographie mise à jour par Lucien Jerphagnon & Pierre-Maxime Schuhl, 1968), p. 818.

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