Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk : le cheval de Troie des animaux, par Gregory Mion (04/04/2020)

Crédits photographiques : Massimo Pinca (Reuters).
Tokarczuk.JPG«Jamais je ne la connaîtrai complètement.»
Ernesto Sábato, Héros et tombes.



Ce roman (1) d’Olga Tokarczuk partage un point commun avec deux classiques de la littérature de langue anglaise : Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Poe et La Terreur d’Arthur Machen. On y retrouve le jaillissement fortuit de l’existence animale qui vient déstabiliser les fondements de la civilisation humaine. Toutefois cette lecture n’est pas vraiment satisfaisante pour comprendre le propos d’Olga Tokarczuk et ce pour au moins deux raisons. D’une part, à la lisière de l’épilogue, le roman bascule vers une causalité hybride pour éclaircir le mystère de quatre homicides. En l’occurrence, on suppose une complicité criminelle à la fois cosmique, humaine et animale, comme si les planètes avaient concouru au rapprochement de l’homme et de l’animal en vue d’anéantir directement – et indirectement – quelques vies humaines nuisibles à la biodiversité. Le plaidoyer pour l’environnement est assez net, avec, parfois, des revendications caricaturales qui discréditent l’argumentation romanesque. D’autre part, étant donné que les faits se déroulent en Pologne non loin de la frontière avec la République Tchèque, plus exactement aux alentours de Kłodzko, l’écrivain polonais en profite pour asséner à son pays une réprobation cassante. En effet, à plusieurs reprises, Sur les ossements des morts laisse transparaître une Pologne hantée, torturée par «la main froide du démon» (p. 72), dévastée par une politique de la corruption et par la cicatrice insoluble de l’univers concentrationnaire (cf. p. 251). Par opposition à ce tableau calamiteux, la République Tchèque incarne une sorte de Terre promise, comme si de l’autre côté de la frontière l’atmosphère devenait subitement respirable. À bien des égards, cette dimension politique revivifie certains aspects décevants de l’intrigue, car plutôt que de monter sur les grands chevaux d’une résolution totale de l’énigme, on eût aimé, pourquoi pas, une subsistance de l’incertitude telle que l’établit un Charles Ferdinand Ramuz avec La grande peur dans la montagne.
Mené en première personne au gré de convulsions engagées et de méditations sibyllines, ce livre d’Olga Tokarczuk pourrait être un duplicata fictif de l’écrivain, une manière oblique de militer pour la cause animale, pour les femmes et pour l’avènement d’une société polonaise libérée de ses vampires de jadis et d’aujourd’hui. On y côtoie le récit plutôt caractériel de Janina Doucheyko, une retraitée des ponts et chaussées passionnément attirée par l’astrologie, la poésie de William Blake et la nature la plus primitive. Femme excentrique à la santé fragile, ses crises de douleur récurrentes semblent traduire dans son langage d’activiste le calvaire inarticulé de la faune et de la flore, ainsi que les souhaits latents des plus démunis. Au cœur du hameau de Luftzug où l’hiver est un monarque et l’été un vassal de petite envergure, elle est la courroie de transmission entre le monde animal et le monde humain, entre les pauvres et les nantis, du moins dans l’idéal car elle n’est en réalité guère écoutée par les autorités à moitié compétentes. Il ne serait pas exagéré de lui attribuer une vocation de lanceuse d’alerte, inlassable et déterminée, convaincue que «le monde n’a pas été créé pour l’homme» (pp. 11 et 125) puisqu’il «nous démontre une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile» (p. 11). Par ce type de réflexion un peu désabusée, Doucheyko suggère que la science n’a pas réussi à constituer une législation du vivant mais qu’on a tendance à s’imaginer l’inverse. En d’autres termes, la nature serait d’autant plus menaçante que nous partons du principe que nous l’avons réduite à la mesure de nos besoins et de nos savoirs, ce qui a pour effet immédiat de nous cacher l’étendue de notre fatuité et de notre ignorance. C’est pourquoi le froid de l’hiver agit en trompe-l’œil sur les hommes de cette Pologne cul-terreuse : ce n’est pas parce que l’on sait se protéger de la morsure du gel que l’on a conquis les secrets de cette saison. Derrière la sensation dominante du froid, il existe un réservoir sensoriel méconnu, un continent inexploré, une immense terra incognita où les modalités de la vie humaine relèvent malheureusement d’une espèce de blasphème. C’est depuis ce locus solus que s’exprime Janina Doucheyko, auprès de la forge d’un genre d’Héphaïstos sculpteur de mondes infinis, depuis ce foyer hyper-vivant dont le mouvement quasi occulte entre en contradiction avec celui de la technique des hommes, mais aussi avec celui des chasseurs qui ont la prétention d’être des régulateurs de la forêt (cf. pp. 249-251). Par conséquent ce qu’essaie d’enseigner l’opiniâtre Doucheyko à ses contemporains est relativement simple : vous devez faire allégeance à la norme incommensurable de la nature et reconnaître votre statut de subordination, sans quoi vous serez inexorablement punis, emportés par une vague étrangement justicière du fait qu’elle n’entretient aucun rapport avec un quelconque châtiment divin. Il s’agit au fond d’un stoïcisme de bon aloi qui consiste à se soumettre à la nécessité de l’ordre naturel afin d’apprendre à mieux vivre. De plus, la conception de Doucheyko penche du côté d’un matérialisme assez prononcé puisqu’elle ne croit pas en un dieu qui prendrait sur ses épaules tout le Mal de la terre, préférant se figurer une machine qui régit intégralement le système de la vie (cf. p. 49).
Nous évoquions en outre un «mouvement quasi occulte» parce que Doucheyko, versée dans l’astrologie et les intuitions poétiques de William Blake, travaille sans relâche à la cartographie des planètes où gît selon elle la destinée humaine tout entière. Dans la perspective qui est la sienne, l’astrologie a d’abord pour but «[d’associer] des moments précis» d’une vie «à la configuration des planètes» (p. 66), ensuite de débusquer des «corrélations» (p. 106) qui peuvent même concerner des programmes télévisuels, enfin d’appréhender le ciel à l’instar d’une «matrice sur laquelle se construit le modèle de notre [existence]» (p. 67). Quelle que soit la masse des instants fugaces qui ont pu composer un événement mémorable, quelle que soit la somme d’infimes détails qui participent d’une action, il est rigoureusement admis, pour une astrologue aussi enthousiaste, que les agrégats de «l’infiniment petit» se reflètent dans «l’infiniment grand» des trajectoires planétaires (cf. pp. 145-156). C’est la raison pour laquelle Janina Doucheyko est sensible à la «perfection du mouvement [universel]» (p. 33). Elle est dévouée aux décrets du firmament à la proportion de son antipathie grandissante envers la plupart de ses semblables, en qui elle voit, fatalement, un coefficient exponentiel d’imperfection. Il est ainsi cohérent que cette femme soutienne la thèse suivante : la nature, un jour ou l’autre, «aura [la] peau» (p. 53) de l’homme moderne, comme elle a fini par avoir la peau de l’invasion extraterrestre dans La Guerre des mondes du perspicace H. G. Wells. Cette attente presque millénariste coïncide d’ailleurs avec une vision pessimiste de la civilisation dans la mesure où Doucheyko estime que la survie de l’homme dépend de sa faculté à «faire du mal aux autres» (p. 117). Or si les hommes sont essentiellement des agents du mal avant d’être des propagateurs de la vertu, il n’est pas étonnant qu’ils aient fait de la Terre non seulement un Enfer pour eux, mais également un Enfer pour les animaux et l’ensemble du règne vivant (2). Cela, de surcroît, ne fait qu’ajouter de la détresse à la détresse, sachant que «chaque petite particule du monde» serait un asile pour la «douleur» (p. 235) en fonction de la philosophie de Janina Doucheyko.
Conformément à ce format de pensée, Doucheyko se réjouit du «divorce métaphysique» (p. 21) opéré entre la matière et l’esprit lorsque certaines personnes meurent. Si le corps en tant que matière est en effet dégagé de tout défaut, celui-ci, du reste, subit la mauvaise influence de l’esprit humain qui le colonise. En considérant donc que la mort est une déliaison de la matière et de l’esprit, il s’ensuit que la matière se purifie dès lors qu’elle se sépare de n’importe quel ferment d’origine humaine. Ce sont ici les spéculations de Doucheyko à la découverte du premier cadavre, à savoir le corps d’un voisin braconnier, véritable peste humanoïde qui «faisait aux animaux la guerre» (3), apparemment étouffé par un os de biche coincé dans sa gorge (cf. p. 20). Cette mort qui a tout l’air d’être accidentelle est cependant interprétée par Doucheyko à l’instar d’une «vengeance d’outre-tombe» (p. 51). Elle soumet l’hypothèse que ce sont les fantômes des animaux tués par cet homme qui ont conspiré à cet inéluctable enchaînement de circonstances. On apprendra ultérieurement que Doucheyko, à ce moment-là déjà, s’ingénie à dissimuler aux enquêteurs ce qui va nourrir ses pulsions meurtrières (cf. pp. 261-3) : une photographie trouvée chez son voisin où l’on identifie nettement un groupe de chasseurs surplombant un tas d’animaux morts, avec, parmi l’amoncellement des cadavres, les deux chiens de Janina. Dans son intelligence particulière d’astrologue et de lectrice de William Blake, la vaillante Doucheyko perçoit un alignement des planètes qui lui indique l’obligation de continuer l’œuvre amorcée : si une conjonction stellaire a pu mettre hors d’état de nuire un homme violent, alors il est indispensable d’étudier cette conjonction afin d’en évaluer le potentiel prolongement. À partir de là, Doucheyko sera persuadée d’un contexte localisé de prise de pouvoir des animaux, de renversement provisoire des statuts de proie et de prédateur, au même titre qu’elle s’estime appelée à piloter cette arche de Noé vengeresse, ou plutôt ce cheval de Troie dévolu à l’anéantissement de la cité inhumaine de Luftzug. Elle déclarera par ailleurs : «Moi, je n’étais que [l’instrument]» (p. 270) des animaux, c’est-à-dire le corps sain doté d’un esprit exceptionnellement sain à ses yeux, prêt à fluidifier les rouages d’une préméditation animale censée rendre aux hommes la monnaie de leur pièce.
Rétrospectivement, les quatre morts qui succèdent à la première (cf. pp. 85, 180, 216 et 258) sont officiellement qualifiées de criminelles et imputées à Janina Doucheyko. Quoiqu’elle affirme n’être qu’un intermédiaire au service de la volonté animale et d’une proclamation des étoiles, on ne prend pas au sérieux ses justifications, tout comme on n’y a guère accordé de crédit quand elle les débitait à dessein (cf. pp. 86, 97-8 et 148). Mais eu égard à son opinion spécifique, ce qui l’a profondément disculpée de ses actes, tel ce «pécheur justifié» de James Hogg (4), c’est «un énorme regret pour chaque animal mort, une sorte de deuil qui ne se termine jamais» (p. 111). En sus, Doucheyko n’est pas capable d’envisager une démocratie à l’intérieur d’un pays où les animaux endurent les pires malfaisances (cf. p. 111). Si pour Rousseau le sort de la liberté suivait celui des lois, pour Doucheyko il va de soi que le sort d’une politique suit le sort que l’on réserve aux animaux. Elle déclare en complément que nous avons des devoirs envers les animaux (cf. p. 116), et cette invitation au devoir n’est pas sans rappeler ce que Kant a écrit dans la Métaphysique des mœurs, posant l’hypothèse que nos devoirs envers les animaux, mais plus largement envers la nature, sont aussi des devoirs envers nous-mêmes. Ceci étant, la Pologne de Doucheyko ne montre pas les signes d’une démocratie, pas davantage qu’elle ne montre les signes d’un éventuel respect de la nature en général. Il s’agit d’une Pologne qui n’a visiblement pas réglé les lendemains problématiques du nazisme, d’une Pologne encore occupée par le spectre encombrant des camps de concentration. Certes Janina Doucheyko a résisté de toutes ses forces à cette emprise, elle a même tué dans une ambiance ressouvenue de capitulation sans condition, mais elle choisit malgré tout de s’enfuir de cette Pologne insuffisamment assainie, rejoignant la Tchéquie (cf. pp 279-280), peut-être parce que les ordonnances du Ciel n’annoncent prochainement rien de bon pour cette nation spirituellement mutilée.

Notes
(1) Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts (Éditions Libretto, 2014, traduit par Margot Carlier).
(2) Schopenhauer voyait les hommes comme des «diables» et les animaux comme des «âmes tourmentées» par ces démons.
(3) La Fontaine, Les animaux malades de la peste.
(4) Cf. James Hogg, Confession du pécheur justifié.

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