L’Amérique en guerre (14) : Perfidia de James Ellroy, par Gregory Mion (13/05/2020)

Crédits photographiques : Joel Mott.
2550677439.jpgL'Amérique en guerre.







Ellroy Perfidia.JPG«Cette putain de ville doit être punie. Faut que quelqu’un vienne parce que ça ne peut plus durer.»
Ernesto Sábato, Héros et tombes.


«La haine est l’amour qui a sombré.»
Søren Kierkegaard, Ou bien… ou bien.



Depuis la publication du Dahlia noir en 1987, James Ellroy continue d’explorer un empan de l’Histoire américaine qui commence en 1941 avec l’attaque de Pearl Harbor et qui se termine en 1972 avec le décès de J. Edgar Hoover, l’emblématique patron du FBI. À la manière d’un Alexandre Dumas américain, et peut-être même avec davantage de génie narratif, James Ellroy brasse les événements de son pays en nouant le destin des personnages réels avec celui des personnages de fiction. Il n’hésite pas à forcer le trait de certaines personnalités, insistant par exemple sur les perversions de J. Edgar Hoover, présenté comme un impertinent fouille-merde uraniste qui balance entre la passion du commérage et l’aménagement du territoire criminel (1). L’effet comique de ce procédé caricatural ne se dément jamais, surtout lorsque James Ellroy s’intéresse au monde du cinéma hollywoodien, infesté de créatures dévergondées où les fellations indifférentes, les sodomies cupides et les actes zoophiles épousent volontiers l’univers abominablement décadent de la politique nationale. On l’aura compris : Ellroy veut se livrer à une réécriture spectaculaire d’un segment de l’Histoire américaine en rappelant que la première puissance mondiale est aussi et surtout la première puissance de corruption et de dépravation. Et bien que l’action de ses romans se déploie dans les rues de quelques Sodome et Gomorrhe, entre les casinos de Las Vegas où Howard Hughes atteint les sommets de la folie et les trottoirs de Dallas où frémit l’assassinat du président Kennedy, sans oublier les passages secrets de la mystification de la guerre du Viêt Nam ou les coulisses de la géopolitique hors-la-loi des Caraïbes, il se dresse au milieu de cet écosystème hérétique une Babylone qui contient tous les avatars du crime et qui figure la nouvelle entrée dantesque des Enfers : Los Angeles. Il ne fait d’ailleurs aucun doute que James Ellroy est à Los Angeles ce que Don DeLillo est à la ville de New York. Les deux écrivains, en l’occurrence, nous proposent une sorte de coast-to-coast littéraire des États-Unis, une façon d’embrasser la manifestation romanesque des péchés capitaux, une façon de saisir obliquement l’irréversible chute de l’humanité au sein d’un pays qui prétend incarner un seuil de moralité exemplaire. Or James Ellroy et Don DeLillo, dans le sillage des William Faulkner, des Robert Penn Warren et des Norman Mailer, ne font que confirmer la tendance américaine à produire le Mal, à s’en nourrir aussi, comme si l’Amérique du Nord en était la source contemporaine, le primum movens, peut-être depuis le déchirement interne de la guerre de Sécession qui n’en finit pas de tracasser un peuple hanté par le spectre de la division. Mais de là à dire que les horreurs politico-policières de Los Angeles racontées par Ellroy ne seraient que les preuves de l’existence du diable – le prince de la Division – en vigueur depuis le XIXe siècle, c’est un pas que nous ne franchirons pas même s’il est métaphysiquement tentant. On se contentera de suggérer que la guerre de Sécession a engendré aux États-Unis les mêmes répercussions infernales que l’entrevue de Montoire en France.
Chez Ellroy, en outre, la véracité historique s’estompe au profit de la vraisemblance jubilatoire propre à l’excentricité littéraire. L’écrivain californien n’a pas du tout l’intention de remplacer les manuels scolaires. Si les dates et les lieux sont respectés, si les noms qui ont fait l’Histoire concordent avec les réputations dramatisées par Ellroy, l’ensemble est adroitement mêlé au sous-sol inaccessible de la réalité, précisément là où l’historien n’a pu se rendre, «quelque part dans l’inachevé» comme dirait Rilke, dans le chaos informe auquel le romancier est libre de donner la morphologie qui lui convient. Ce parti pris n’a cessé d’amplifier depuis que James Ellroy s’est emparé des années 40, 50 et 60 pour les imbiber d’une encre féroce et clairvoyante. Ainsi le roman Perfidia (2) veut exploiter les conséquences de l’attaque de Pearl Harbor parmi le folklore cabalistique d’une Los Angeles où l’on vient «pour baiser des vedettes de cinéma et semer la pagaille» (p. 453). De la sorte Pearl Harbor fonctionne à l’instar d’un casus belli qui va exciter plusieurs individus louches et moins louches. L’assaut japonais du 7 décembre 1941 dans l’archipel d’Hawaï resserre des liens ou fabrique des syncrétismes bizarres dans une ville «où tout le monde connaît quelqu’un d’important – et avant toute chose, important dans un domaine hors de la légalité» (p. 887). La guerre à l’échelle internationale sert à justifier la guerre à l’échelle locale. L’illégalité des pratiques se dissimule derrière la situation exceptionnelle du wartime et le camouflage offert par l’institution policière. Autrement dit, aussitôt annoncée, l’attaque de Pearl Harbor fait jaillir dans les esprits calculateurs des stratégies opportunistes. En tant qu’elle est rupture de la situation normale, la guerre redéfinit le champ des possibles. Ce qui était quasiment impossible hier devient possible aujourd’hui et un certain nombre de «profiteurs de guerre» (pp. 419 et 828) vont transcender la déconfiture de Pearl Harbor afin d’en retirer des gains inespérés. Au fond, ce qui apparaît de plus en plus nettement, c’est que Pearl Harbor, loin d’être une humiliation pour les États-Unis, a été l’occasion d’activer une multitude de leviers occultes en vue de renforcer les intérêts de la patrie. La thèse d’un complot maléfique affleure inexorablement et ne peut que séduire les intelligences paranoïaques.
De plus, par analogie avec une épidémie dévastatrice, la guerre dérègle les comportements et laisse penser que les derniers jours de l’humanité sont à nos portes. Les récits mémorables de la peste (ou de ce qui en tient lieu) ne sont pas différents de ce que James Ellroy décrit après que la base navale de Pearl Harbor a été surprise par les factions de l’empereur Hirohito (cf. pp. 136-142). Que ce soit Thucydide pour le Péloponnèse de l’Antiquité ou Boccace pour le cas de Florence au mitan du XIVe siècle, les deux hommes de lettres recensent la soudaineté de la débauche dès que la contagion est vérifiée. Dès l’instant où la maladie progressait avec ostentation, le mot d’ordre se résumait «à la poursuite du plaisir avec une audace [que l’on] cachait auparavant» (3) et en cela «n’importe qui avait donc licence d’agir au gré de son caprice» (4). Il en va rigoureusement de même pour la paradoxale Cité des Anges d’Ellroy : à la minute où la guerre frappe les États-Unis, l’onde de choc libère un excédent de pulsions animales et compromet les acquis fragiles de la civilisation. Alors que l’historien Bartolomé Bennassar reconnaissait que la peste avait été «un grand personnage» du passé (5), il faudrait affirmer, avec ce roman de James Ellroy, que la guerre est le reflet d’un grand personnage à part entière et qu’elle prend à la gorge la totalité de la ville, sans omettre sa banlieue tentaculaire et ses douteuses ramifications mexicaines.
Par conséquent cette guerre ne possède aucune vertu proche ou lointaine, c’est-à-dire qu’à l’inverse de ce que Saint Augustin préconisait dans La Cité de Dieu, la riposte américaine à l’offensive japonaise n’aura nullement vocation à rechercher une meilleure paix ou une justice plus aboutie. Ce que les Américains entrevoient plutôt au lendemain de Pearl Harbor, c’est une opportunité de fortifier des injustices sous couvert de défendre la justice universelle. Il s’agit de reformuler avantageusement un réseau de relations autochtones et internationales au prétexte de la légitime défense. Et pour nous convaincre de cela, James Ellroy s’appesantit sur le caractère diaboliquement localisé de son intrigue, sur la dimension typiquement municipale d’un conflit qui fait déjà rage en Europe. En d’autres termes, «la dépravation de L.A.» (p. 51) n’a rien à envier aux projets du Troisième Reich et à quelques-uns de ses furieux démons. À Los Angeles, avant que la guerre n’éclate, on avait déjà les monomanies fascistes alimentées de «préjugés racistes» (p. 235) et de délires eugénistes. Le bombardement de Pearl Harbor, en définitive, n’a servi qu’à révéler le dessous des cartes d’une société profondément malade. En quoi résonne le titre Perfidia, que James Ellroy emprunte à un morceau de Glenn Miller. La ritournelle de la félonie accompagne les bacchanales criminelles de Los Angeles d’un bout à l’autre de ce texte avec la douce ironie d’un air de jazz (cf. pp. 169, 170, 234, 439, 512, 627 et 748). Les sept signalements de Perfidia rythment cette symphonie de scélérats et rappellent ô combien la vie est cruellement légère même dans ses aspects les plus sordides.
Eu égard aux conditions mentionnées par James Ellroy, la guerre se gagne donc par un alliage permanent de violence et de ruse. L’incubation du virus officiel de la guerre dégourdit le loup qui dort en chaque homme et fait disparaître la protection symbolique d’un État-Léviathan lui-même lycanthrope. Conformément à cela, dans le chaudron de cette Los Angeles pourrie jusqu’à l’os, la veille de Pearl Harbor constitue un moment inhérent à la guerre. Entre le 6 décembre et le 7 décembre 1941 (cf. pp. 21-177), on ne repère aucun déséquilibre ontologique au sein de la ville. Ce ne sont que les phénomènes de surface qui se modifient (la redistribution des possibilités de nuire et le consentement tacite à la luxure), mais, en ce qui concerne les phénomènes fondamentaux (la distribution systématique du Mal et la duplicité des tempéraments), le statu quo demeure plus que jamais ancré. D’ailleurs le cœur de Los Angeles a-t-il un jour battu pour de bonnes raisons ? Existe-t-il dans cette agglomération géante un signe d’espérance qui puisse nous convaincre de l’authenticité des rapports humains ? Ce que semble nous avouer Ellroy pour Los Angeles en particulier et pour le monde en général, aussi décourageant soit cet aveu, c’est que la guerre est une occupation naturelle de l’humanité, presque un passe-temps, une espèce de tragédie récréative et innée où chaque individu – consciemment ou inconsciemment – joue la partition immémoriale d’un vaste champ d’honneur. De ce point de vue la guerre ne serait assujettie qu’à des variations strictement formelles (le clairon sonne toujours la même musique belliqueuse mais celle-ci émane du souffle plus ou moins acéré des soldats). Cela démontre par exemple la naïveté de certains lorsqu’ils estiment que telle ou telle région de la planète jouit d’un climat pacifique. Qu’on l’admette une fois pour toutes en guise d’hypothèse éloquente : les combattants fatigués ou assagis reprendront le chemin du conflit sanglant dès lors que la nécessité les pressera car il en va parfois de la perpétuation des peuples. Hegel nous le laisse entendre gravement lorsqu’il part du principe que la paix n’est qu’une Histoire vide, une page blanche de l’humanité. En ce sens, on peut certifier d’une part que Los Angeles adopte rapidement la forme flagrante de la guerre pour continuer de peser dans la balance du monde, et, d’autre part, que ses habitants étaient mûrs pour accorder leurs violons à ce haut degré d’antagonisme. À beaucoup d’égards, les citoyens de Los Angeles étaient tellement ivres de potlatch ou de confrontations plus directes que Pearl Harbor n’a fait que contresigner la permission d’utiliser encore plus intensément les moyens d’anéantir autrui. Le capitalisme démocratique, ici même, de Beverly Hills à Chinatown, a l’air d’avoir contractuellement besoin de la dictature de la guerre à dessein de fluidifier ses rouages.
Il est ainsi cohérent qu’à la veille de Pearl Harbor, le désordre idéologique puisse également tenir la main des troubles saillants et souterrains des conduites publiques ou privées. L’anarchie des idées va de pair avec l’anarchie des attitudes. Les radios extrémistes instrumentalisent à outrance les événements européens et postulent un complot juif (cf. pp. 13-5). Les doctrinaires des ondes rebaptisent le président élu Franklin «Déloyal» Rosenfeld et l’accusent de soutenir un «Jew Deal» abusif. L’inventivité d’Ellroy suscite évidemment le rire car elle moque une démence raciale à peine caricaturée. La théorie d’un complot juif revient en outre fréquemment afin de mieux préciser son fanatisme intrinsèque : les Juifs auraient mis en place la Seconde Guerre mondiale pour que les Américains, à terme, soient redevables de la Russie libératrice (cf. p. 533). D’autre part, des voix s’élèvent pour anticiper l’après-guerre, soulignant que l’Amérique et la Russie s’affronteront longuement et assidûment, ne serait-ce que pour soulager leurs tendances mégalomaniaques respectives dans un monde trop petit pour les contenir (cf. p. 54). Parmi ces voix tour à tour ingénieuses et farfelues, quelques-unes louent les bénéfices d’une future propagande anti-communiste parce qu’il sera indispensable, en temps utile, d’amadouer les détracteurs qui voudront proclamer que l’Amérique est fasciste à cause de sa haine des Rouges (cf. p. 55).
Le plus important, toutefois, c’est la manière dont Pearl Harbor va stigmatiser la communauté japonaise de Los Angeles. D’entrée de jeu, à travers le personnage du génial Hideo Ashida (cf. pp. 21-40), James Ellroy nous expose les tenants et les aboutissants d’une affligeante xénophobie territoriale. Avant même que les premières bombes n’aient touché la base de Pearl Harbor, les insultes accablent l’enquêteur Hideo Ashida, policier surdiplômé qui devra développer un instinct de survie et tremper dans des combines avilissantes pour échapper à une scandaleuse politique de rafles. Ces insultes émanent aussi de la population mexicaine, comme si maintenant les chicanos se sentaient davantage américains, peut-être satisfaits de cette provisoire alternance des boucs-émissaires. L’atmosphère de ce nationalisme agressif est d’autant plus forte que les Japonais progressent dans le Pacifique, motivés par le zèle de l’empereur Hirohito (cf. p. 82). La méfiance envers le Japon se consolide et la ville de Los Angeles, en prévision d’une guerre imminente, convoque des blindés, des sentinelles et des connivences avec le LAPD. Les applaudissements crépitent à chaque passage des militaires (cf. p. 35). Les foules s’enfièvrent et augurent une extrapolation de la décadence. Au cœur de cette effervescence, néanmoins, les armées prennent sérieusement position et complètent leur déploiement tactique jusqu’aux bases côtières (cf. p. 76). On souhaite déjouer toute attaque qui viendrait de la zone maritime, et, en sus, on espère neutraliser les rumeurs de sabotage interne en provenance d’une putative cinquième colonne. À ce propos, le thème légendaire de la cinquième colonne infecte l’intégralité de Perfidia et agit à l’instar d’un immense catalyseur des fantasmes racistes. La supputation constante d’une cinquième colonne japonaise, essentiellement nourrie par le LAPD, doit servir d’alibi aux agissements les plus immoraux. Les autorités policières, appuyées par la mairie, établissent une liste de Japonais suspects que l’on conseille d’enfermer au plus tôt (cf. p. 117). Puis, en marge de ce ténébreux contexte de ghettoïsation aux relents nazis, se greffe une affaire de quadruple assassinat qui met de l’huile sur le feu. Il s’agit de quatre membres d’une famille japonaise – les Watanabe – retrouvés morts dans de terribles circonstances. D’abord évaluée par-dessus la jambe en raison de l’origine des victimes, l’affaire Watanabe, pendant huit-cents pages, va se confondre graduellement avec les machinations de Los Angeles et les enjeux de la guerre. Elle va mobiliser trois détectives redoutables d’intelligence : le savant Hideo Ashida (prêt à tout pour sauver sa peau et celle de sa famille), le brutal et séducteur Dudley Smith (aussi fatalement psychopathe qu’éperdument amoureux de la lunatique Bette Davis), et enfin l’ambitieux William H. Parker (papiste alcoolique dont l’objectif à court terme est de diriger le LAPD). Ces trois hommes vont rivaliser d’ingéniosité pour se mettre des bâtons dans les roues, mais aussi, lorsque les impératifs l’exigeront, ils choisiront de s’entraider tout en se réservant des parts du lion secrètes.
S’engage alors une partie d’échecs haletante où s’entrelacent les intérêts de quelques commis-voyageurs du péché et les perspectives affolantes de la politique américaine. Les ouvertures intrépides, les roques inattendus et les sacrifices impressionnants sont symbolisés par la méthode du black-out sporadique censé protéger Los Angeles (cf. p. 145). Tantôt lumineuse, tantôt enténébrée, la ville déplace ses pions au même titre que ses administrés déplacent les leurs, donnant à voir ce qui l’arrange et déguisant ses intentions les plus vitales grâce au rentable mystère de la nuit. Personne ne doit deviner que l’on craint sévèrement un nouvel assaut des Japonais. Cela vaut bien que l’on empêche les décorations de Noël de briller aux fenêtres (cf. p. 205) et que l’on installe un peu partout dans la cité des «nids de mitrailleuses» (p. 353). Mais quoique les règles des échecs soient d’une rigueur tutélaire, les convulsions de la guerre injectent dans la rectitude un coefficient d’aberration. On a par exemple de la difficulté à souscrire au jusqu’au-boutisme de William H. Parker à l’encontre des communistes. En effet, pourquoi amorcer un proto-maccarthysme en cette fin d’année 1941 sachant que les Russes sont les alliés des États-Unis contre le péril fasciste ? On se dit qu’il serait plus judicieux que la police attende l’après-guerre si elle souhaite vraiment combattre l’idéologie rouge (cf. p. 224). Concomitamment à ces dérives, la persécution grandissante des Japonais de Los Angeles allume des feux de Saint-Elme dans la pénombre rancunière des Chinois. Les descendants de l’Empire du Milieu désirent se venger des enfants du pays du Soleil Levant étant donné le récent affront du massacre de Nankin. Cette rancune enracinée se concrétise tout au long livre par les abominables procédés de plusieurs Chinois machiavéliques. Quand les uns s’adonnent à des homicides ou des expéditions punitives que la police ignorera volontairement, les autres – souvent les mêmes – manigancent des programmes de relogement des Japonais les plus fortunés, assortis de résolutions pornographiques en association avec des producteurs sadiques et voyeurs. Le sergent Dudley Smith, dans l’orbite duquel gravite un Hideo Ashida tiraillé, participe obstinément aux combinaisons démoniaques du Chinatown interlope. Les collusions vont si loin qu’on a le sentiment que le rabaissement crypto-constitué des Japonais a entraîné la réintroduction de l’esclavage aux États-Unis (cf. p. 649). L’hystérie raciste ne fait que changer de cible selon les occasions manufacturées par la guerre. De surcroît, cet environnement malsain paraît inassouvi tant la guerre a tué le sommeil, plongeant la ville dans le triptyque de l’insomnie cauchemardesque, l’alcool des mauvais aruspices et les cigarettes des mélancoliques (cf. p. 420).
Tout cela contribue à faire de Los Angeles une capitale du courage et de la dépravation confondus (cf. p. 564). Les hommes passent indifféremment de la vertu la plus remarquable au vice le plus caractéristique. Le sergent Dudley Smith, encore lui, peut à la fois faire preuve d’un romantisme touchant avec Bette Davis et d’une indicible cruauté avec ses semblables. Cela s’explique éventuellement de la sorte : «La guerre fait de la vie quotidienne la vie in extremis. Entre l’opportunisme et les principes moraux, la distance devient infime. Los Angeles regorge de paradoxes et de contradictions. Après la guerre, la ville ne manquera pas de s’étendre, de se déployer. Au bout de quelques années, elle sera méconnaissable. La guerre [nous] offre une ville qui propose mille buts à atteindre, tous plus insensés. La guerre [nous] laisse aimer L.A. une dernière fois, pour ainsi dire» (p. 763). Cette citation extraordinaire exhibe une Los Angeles tératologique, comme s’il s’agissait prima facie d’un reportage superficiellement consacré à l’urbanisme monstrueux, odieusement spéculatif, mais, en y regardant de plus près, il est évident que cette chronique est chargée de nous cornaquer jusqu’aux précipices d’un endroit maudit, d’un lieu habilement possédé par le démon, telle cette insondable Buenos Aires que nous dépeint Ernesto Sábato dans Héros et tombes, nous immergeant dans les catacombes spirituelles de l’Argentine, telle encore cette Santa Teresa de Roberto Bolaño dans 2666, fac-similé romanesque de Ciudad Juárez, telle aussi la New York d’Herbert Lieberman qui s’offre en spectacle dans son mythique et bien-nommé Nécropolis.
On a ce faisant aucun mal à comprendre que certains veuillent fuir cette Los Angeles de tous les dangers et de toutes les tentations infâmantes. C’est le cas du très jeune agent Scotty Bennett, qui n’aura été employé que deux semaines dans le LAPD au grade de recrue spéciale, ex-protégé éphémère de Dudley Smith, désormais engagé sur le front véritable de la guerre après avoir été dégoûté par les guerres atroces étayées par la police (cf. p. 804). Cette préférence de la guerre en tant que telle, plutôt qu’une allégeance à ses rebutantes extensions, découvre le niveau inouï de férocité qui règne à Los Angeles. Cela nous apprend en fin de compte que l’ennemi réside moins au Japon que sur le sol américain. La cinquième colonne ardemment fantasmée n’aurait donc aucun rapport avec les Japonais, les Russes ou n’importe quel soi-disant réprouvé, mais elle aurait tout au contraire un rapport immédiat avec les Américains eux-mêmes, avec les élites tout particulièrement, secondées bassement par les appareils de la loi et de l’ordre.

Notes
(1) Ce portrait de Hoover culmine dans les romans American tabloïd, American death trip et Underworld USA.
(2) James Ellroy, Perfidia (Rivages, 2015), traduction de Jean-Paul Gratias. Nous utilisons la version poche de 2016.
(3) Thucydide, La guerre du Péloponnèse (via Jean Delumeau, La peur en Occident).
(4) Boccace, Le Décaméron (ibid).
(5) Jean Delumeau, ibid.

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