Apocalypses biologiques, 8 : Resident Evil de P. W. S. Anderson, par Francis Moury (19/08/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Argument du scénario
États-Unis, 2002. Umbrella Corporation fournit le marché en produits médicaux et en services informatiques mais, en sous-main, elle mène (à l'insu de ses propres employés) des projets de guerre biologique pour le compte du plus offrant. Alice se réveille dans un manoir désert environné par une forêt sous lequel est enterré un laboratoire secret appartenant à la firme. Elle ne se souvient de rien sur le moment, pas même de sa propre identité. C'est alors que surgissent Matt qui se prétend policier puis un commando militaire dont la mission est de descendre dans les entrailles du laboratoire afin de comprendre pourquoi le système de sécurité informatique a assassiné les dizaines de personnes qui y travaillaient. Ils apprennent qu'un accident ayant répandu le virus T dans les conduits d'aération souterraine est à l'origine de la décision de la «reine» informatique. À mesure que le commando progresse, il affronte les effets terrifiants du virus T et la volonté meurtrière de la reine tandis que les réminiscences d'Alice reconstituent fragmentairement ses dangereuses relations avec la redoutable Umbrella Corporation.


Resident Evil (Europe + États Unis, 2002) de Paul W. S. Anderson, adapté d'une série de jeux vidéo japonais (1), est l'un des premiers grands films de science-fiction du vingt-et-unième siècle. Son succès critique et public engendra une série – il faudrait plus exactement la qualifier de saga voire de mythe moderne : elle présente certains aspects du mythe tel que les mythologues le définissent communément (2) – certes inégale mais globalement riche de titres (3) amples et souvent plastiquement très aboutis, surtout lorsque Anderson les dirige lui-même. Sur le plan purement technique, ceux signés par Anderson à la mise en scène sont, de fait, régulièrement somptueux et leur montage est constamment très sophistiqué. Il faut savoir que George A. Romero avait soumis en 1998 un script qui fut refusé (de justesse car il plaisait paraît-il à tous les producteurs et ayant-droits, sauf un) : c'est celui d'Anderson qui fut finalement accepté (4).
Dans l'histoire du cinéma fantastique, rares sont les intrigues dans lesquelles le nom de l'héroïne n'est révélé que par le générique final (ainsi que par, en vidéo, le verso de la jaquette) : c'est le cas ici puisque, durant toute la continuité, elle l'a oublié. La réminiscence progressive d'Alice est une des clés structurelles de l'intrigue : elle restitue progressivement les enjeux de sa présence mais cette réminiscence elle-même demeure suffisamment fragmentaire pour que l'initiative finale passe du côté de la maléfique entreprise Umbrella qui domine, à leur insu et jusqu'au bout, tous les protagonistes. Ce prénom d'Alice n'est évidemment pas innocent car il fait référence explicitement à l'héroïne du roman fantastique Alice au pays des merveilles (1865) : il y a, en effet, dans l'intrigue de ce premier Resident Evil quelques allusions, plus ou moins discrètes, au livre du logicien anglais Lewis Carroll : à commencer par ce sol décoré comme un échiquier près duquel elle se réveille nue sans oublier, plus tard, une porte-miroir qu'il lui faut franchir pour accéder à la reine, parmi d'autres éléments depuis soigneusement relevés par les cinéphiles lecteurs du logicien.
Certes, des éléments majeurs de l'intrigue (le manoir, le monstre mutant, les chiens modifiés, les morts-vivants réanimés par le virus T qui s'est échappé, le laboratoire secret, le métro souterrain) proviennent directement du jeu original mais ils sont ici intégrés à un suspense reposant sur deux questions concernant l'identité de l'héroïne d'une part, la visée globale d'Umbrella Corporation d'autre part. Questions qui ne trouveront que des réponses partielles à l'issue de ce film fondateur, prélude à une série transformant Alice en déesse salvatrice, à la beauté ambiguë et à la puissance physique androgyne (l'aspect de l'actrice Milla Jovovich et la manière dont elle est photographiée constituent l'aboutissement d'une montée en puissance des héroïnes féminines survivantes puis des héroïnes androgynes combatives à partir de 1980 dans l'histoire du cinéma fantastique) mais semi-déesse seulement : son humanité ayant été en contact avec une sorte de puissance supérieure lui conférant une dualité obsédante, jamais reniée. Elle est, de ce point de vue, assimilable à certains héros antiques grecs. L'idée initiale du virus T sera amplifiée dans les épisodes suivants puisque Umbrella couve puis accouche décidément du vieux rêve d'une nouvelle humanité, d'une destruction de l'ancienne, d'une recomposition biologique générale équivalente à la décomposition puis à la régénération du monde, selon le vieux cycle imaginé par les penseurs stoïciens. Cycle refusé et combattu par l'héroïne qui en est à la fois la première victime et la première incarnation mais aussi la première à se dresser contre son achèvement.
Lorsque Paul W.S. Anderson décrivait en 2002 le style du premier Resident Evil comme étant «sinistrement industriel», il n'avait évidemment pas tort mais il est redevable à un courant esthétique remontant, là-encore, aux années 1980 et même 1970 dans l'histoire du cinéma de science-fiction : le laboratoire souterrain, par son architecture, ressemble (en plus ample encore, il est vrai puisqu'un métro y peut circuler) à celui déjà vu dans Le Mystère Andromède [The Andromeda Strain] (1971) et même, par certains aspects, à celui aussi souterrain déjà vu dans Le Voyage fantastique (1966) de Richard Fleischer. Les machines vivantes (et meurtrières) alors que tout est mort autour d'elles, les couloirs inondés, les morts-vivants : tout cela évoque tantôt les films de Romero à partir de 1978 (raison pour laquelle on avait d'abord songé à lui pour adapter ce sujet), tantôt les séries chronologiquement parallèles des Alien et des Terminator (5). Anderson intègre et recompose cependant tout cela d'une manière inédite et originale : dès le titre suivant, les scènes d'extérieur modifieront le confinement assez classique du premier épisode (néanmoins heureusement aéré par les brèves réminiscences filmées en couleurs sépia, dans la forêt) et utiliseront des extérieurs naturels souvent grandioses. Il s'inspira, en outre, de certains architectes japonais : la boucle est ainsi relativement bouclée, sur le plan esthétique. De l'aveu d'Anderson, la musique composée par Marilyn Manson et Marco Beltrami devait imiter les partitions composées par le cinéaste John Carpenter pour ses propres grands films fantastiques : là encore, une boucle esthétique était bouclée. On le voit : sur le plan mythologique, ce premier épisode a le mérite de poser les virtualités du sujet et d'en incarner déjà, à la perfection, certaines constantes.

Notes
(1) La série de ces jeux vidéos, produits et conçus par Shinji Mikami et Yoshiki Okamoto, comportait quatre titres : Resident Evil (1996), Resident Evil 2 (1998), Resident Evil 3 : Nemesis (1998), Resident Evil : Code Veronica (2000). Anderson les visionna successivement et sans relâche, dit-on, durant plusieurs semaines, afin de les unifier autant qu'il le pouvait, dans son premier film éponyme de 2002.
(2) Roger Caillois, Le Mythe et l'homme (Éditions Gallimard, NRF 1938 + préface à la réédition 1972), Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères (Éditions Gallimard-NRF, 1957 et réédition revue 1972) & Mircea Eliade, Aspects du mythe (Editions Gallimard, NRF, 1963) sont de bonnes introductions.
(3) La série cinéma complète comporte six titres : Resident Evil (2002) de Paul W.S. Anderson + Resident Evil : Apocalypse (2004) d'Alexander Witt avec scénario écrit par Anderson + Resident Evil : Extinction (2007) de Russell Mulcahy avec scénario écrit par Anderson + Resident Evil : Afterlife (2010) de Paul W.S. Anderson + Resident Evil : Retribution (2012) de Paul W.S. Anderson + Resident Evil : The Final Chapter (2016) de Paul W.S. Anderson. Sony Pictures les a rassemblés en 2017 en un seul coffret BRD (Region Free donc All Zone Worldwide) intitulé : Resident Evil : The Complete Collection 2002-2016.
(4) Il y a dans le film d'Anderson de 2002 une référence cinéphilique directe au Jour des morts-vivants (1985) de George A. Romero lorsqu'on aperçoit un journal dont le titre de première page est «The Dead Walk ! (les morts marchent !» : au début du film de Romero, un journal portant un gros titre semblable est aussi montré.
(5) Je renvoie, au sujet du contexte historique de ces deux séries, le lecteur à la cinquième et dernière section de mon article Histoire et esthétique du cinéma fantastique des origines muettes à 2010 archivée ici.

Sources techniques
DVD zone 2 PAL Metropolitan édition prestige, 2002.

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