Les limites de la littérature sont celles mêmes de la critique (03/03/2005)

Jérôme Favre (Bloomberg News).
«Dans leur grotesque absurdité, dans leur contradiction générale avec le réel, et dans l’attachement fanatique des liturges de ces lieux communs, il faut voir décisivement une opération de magie et d’exorcisme. […] Le lieu commun c’est la formule incantatoire de nos jours fondée sur une évidence fausse, mais grâce à quoi nous prétendons échapper à ce qui nous inquiète, nous trouble et nous menace.»
Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs


Dans un livre mémorable (le remarquable et peu connu du public français La persuasion et la rhétorique) qui, je crois pour chacun de ses lecteurs, a constitué un choc rien de moins que physique, Carlo Michelstaedter déclarait de son propre travail, aussi désespérément lucide que secrètement serein : «Moi je sais que je parle parce que je parle mais que je ne persuaderai personne ; et c’est une malhonnêteté […]. Et pourtant ce que je dis a été dit tant de fois et avec tant de vigueur qu’il semble impossible que le monde ait encore continué après qu’eurent résonné ces mots.»
C’est poser, pour celui qui se mêle d’écriture, une double nécessité, celle de se taire, pour écouter en soi le vrai langage, celui de la persuasion contre celui, sec et stérile, de la rhétorique ou langage technique («Avant d’atteindre le règne du silence chaque mot sera un [ornement de l’obscurité, Gorgias, 492c] : apparence absolue, efficacité immédiate d’un mot qui n’aura pour tout contenu que le plus infime et obscur instinct de vie.
Tous les mots seront des termes techniques lorsque l’obscurité sera voilée pour tous de la même façon, les hommes étant tous dressés de la même façon. Les mots se référeront à des relations déterminées pour tous selon un même mode»), et celle, contradictoire, d’écrire pourtant, coûte que coûte, le corps et l’esprit fatigués de mener une lutte intellectuelle et spirituelle plus dure que la bataille d’hommes.
Peu importe la nature même de l’écriture, poésie, roman ou commentaire : nulle part je crois Michelstaedter n’affirme qu’il tient en peu d’estime la critique, sauf si, bien sûr, se réduisant elle aussi à n’être que rhétorique, celle-ci s’assèche et se momifie doucement en pompant les eaux vives de la parole, l’œuvre prétendument pure que commente cette critique. «Vivre les choses pour soi-même et non présumer les avoir vécues du fait que l’on en parle, cela est le sérieux», déclare encore l’auteur dans une lettre à Nino Paternolli (datée du 21 février 1910, in Épistolaire), sans que nous ne puissions aussitôt penser à l’exemple, glosé jusqu’à la nausée, de Rimbaud crevant d’ennui et tiédi à petit feux bourgeois dans quelque désert de poussière où il a enfoui ses «rinçures».
Ici encore l’exigence poétique la plus haute, telle qu’elle est posée par Michelstaedter, affirme qu’il faut ne pas craindre de se détacher des mauvais rêves que tous nous bâtissons de nos mots trompeurs, de nos mains suintantes, de nos bouches torves. La vraie vie est certes absente, mais la vie rêvée ou écrite est, pour sa part, néant, contre l’avis même d’innombrables auteurs (comment éviter l’exemple, extrême, de Marcel Proust ?) ayant affirmé que la vie n’était rien si ne la transcendait le verbe par lequel ils lui ont conféré une dimension extraordinaire, réellement miraculeuse : en un adjectif, démiurgique.
Quoi qu’il en soit, une secrète parenté lie je crois ces deux textes qui se répondent à l’évidence : la persuasion ou langue pleine, de quelque poids, lourde de présence, est retrait et écoute, écoute puis retrait avant que ne se lève le grondement venu des profondeurs, qu’il s’agira bien de mettre en forme, d’exorciser, de chanter.
Cette écoute est silence qui commande la retraite, s’il est vrai que seul le silenciaire doit, s’il veut chanter, écouter ce qui le précède et dans lequel il baigne, la phrase presque inaudible et pourtant connue de tout un chacun pourvu qu’il ose se taire, à condition qu’il se taise et laisse en son âme chanter la mélopée immémoriale, retourne au bain de silence duquel la vie nous arrache brutalement. Dans ce silence se lisent des qualités qui, n’en doutons point, tendent à devenir aujourd’hui non pas le bagage minimum requis tel que l’exigent nos bahuts fonctionnarisés et polarisés par le tropisme de la réussite mais l’exploit de plus en plus rare de celui qui, en se retenant, en écoutant et en faisant silence, disparaît, se réduit, se contracte, réduit sa voix à une basse qui, modulée, travaillée, sans cesse accordée à l’autre voix, l’intérieure, la plénière, formera tôt ou tard une secrète mélodie d’où le chant futur, reconquis, rédimé, s’élancera pour mêler sa voix aux multitudes d’autres voix qui façonnent et sculptent notre monde non pas silencieux mais accablé de tristesse, donc frappé de mutisme, comme le remarquait, dans une de ses coutumières et géniales intuitions, Walter Benjamin.
Pour parler il faut se taire et pour écrire, il faut se taire aussi, apparent paradoxe qui est quotidiennement – l’expression chaque minute, voire seconde désignerait une temporalité maudite plus proche de notre réalité inexorablement accélérée – bafoué par nos médiatiques plumes et par celles, virtuelles mais déjà jouisseuses d’une célébrité de cour d’école, de nos ineptes chroniqueurs de la banalité.
Je ne puis ainsi comprendre, bien que je la respecte au demeurant, la position d’un Jean-Jacques Nuel qui tente, avec une belle lucidité, une lucidité rare, d’accompagner la parution de son roman, Le Nom, comme on couvre (quelque marathon ou événement sportif ?) de soins le nouveau-né et tente de le guider dans un monde qui, sans lui être férocement hostile, se moque toutefois de son innocente présence.
Mon étonnement est encore redoublé lorsque cet auteur nous déclare qu’il en va, dans cet accouchement difficile et les soins attendris qui le suivent – et le précèdent –, d’une expérience «vitale». Il me faut être parfaitement clair. Je ne dénigre en aucun cas le livre de Nuel, que je n’ai pas encore lu.
Je ne sais en outre rien de la somme, sans doute bien réelle, de souffrances qui s’est solidifiée dans cette œuvre vivante qu’est un livre, en tout cas un bon livre et les bizarres rêves et sordides cauchemars qui se sont pétrifiés, glacés par l’implacable charme de l’écriture. Il me semble toutefois que la métaphore de la parution considérée comme le bel art par excellence (sa réussite à vrai dire) de la parturiente confine, et ce depuis des lustres, au lieu commun.
Et que penser encore de cette bizarre défiance à l’endroit de la parole critique (ou de ce que tel philosophe un peu trop célèbre appelait des «langages seconds»), évidemment stérile, évidemment envieuse de l’autre, celle qui serait couronnée des palmes de la création, défiance qui était déjà, à l’époque où Gautier (dans sa Préface de Mademoiselle de Maupin) se croyait spirituel de la punaiser, une vilaine mouche des plus communes : «Je plains de tout cœur le pauvre eunuque obligé d’assister aux ébats du Grand Seigneur» ? Nuel écrit ainsi, se souvenant peut-être de certain agacement bien visible sous ma plume : «A la différence d’un critique littéraire qui publie le produit de son activité ou le recueil de ses articles, un créateur naît de ses propres œuvres. Un auteur est le père d’une œuvre, laquelle, devenue livre, le fait naître à son tour.» Fort bien mais il serait après tout assez facile d’opposer à la cacochyme image, devenue catachrèse à force de bégayer, une bonne douzaine de textes (sous les plumes pour le moins autorisées de Sainte-Beuve, Barbey, Du Bos, Béguin, Blin, Poulet, Steiner, etc.) affirmant qu’une œuvre critique, à la condition expresse bien évidemment, je le disai plus haut, qu’elle se soit dépouillée de toute vanité, touche parfois (disons même : rarement), à la condition apparemment fort enviée de l’œuvre d’art, faux pléonasme qu’il me faut bien écrire, au risque même d’en accroître le simulacre.
Une œuvre est effacement et ce, quelle que soit sa nature, littéraire ou critique, je veux dire sans même garder à l’esprit le commandement fameux de Lanson qui écrivait en 1895 dans ses Hommes et Livres : «Notre métier ne vaut que par l’effacement de notre personne» ou sans même encore craindre ce futur, à vrai dire ce présent, ce futur devenu présent, que pointait lucidement Anatole France dans un article du Temps : «La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires; elle finira peut-être par les absorber toutes».
Gardons-nous toutefois des généralités car, ayant écrit que l’œuvre réelle était effacement, je n’ai absolument pas dit qu’il fallait s’en défier ou l’abandonner à son sort. C'est même tout le contraire. Je n’ai ainsi pas eu l’impression, en écrivant mes articles de critique, d’avoir simplement évacué le «produit de [mon] activité» ni même d’avoir contrevenu aux règles, édictées plus haut, de discrétion. Non, j’ai offert un livre, dont les membres épars ont été rassemblés dans et par une préface, aussi imparfaite qu’on le voudra mais néanmoins gage d’un sens, donc d’une direction. Du reste, je ne ferai pas à mon contradicteur l’injure de lui soumettre l’évidence suivante : si je suis parvenu à lier ensemble, à fagoter toutes ces gerbes n’ayant ni la même texture ni le même âge, c’est bien que mon travail est ordonné par quelque sombre faisceau ou, plus prosaïquement, qu’il n’est pas si mal fagoté que cela. Simplement, et je pense que j’écrirai rigoureusement la même chose si j’étais romancier (dans le beau recueil de nouvelles érudites, Le plomb d'Arnaud Bordes, l'expérience de l'écriture, sous de multiples et fascinants masques borgésiens plus que décadents, confine à une disparition bien réelle de l'auteur, comme le montre la première nouvelle, intitulée Disjecta Membra), simplement je ne puis me considérer comme un auteur, alors même pourtant que mon travail critique n’a strictement rien d’une petite bluette universitaire (ainsi s’emporte-t-il contre le sacro-saint dogme de l’objectivité scientifique), pour la simple et bonne raison que me manque, pardon : que nous manque l’autorité. Sans autorité c’est-à-dire tuteur, modèle, est-ce folie de penser que la frêle tige d’une plante, aussi résistante soit-elle (et Dieu sait que les herbacées basques ont toujours offert aux sorcières quelques diaboliques cordiaux), est condamnée à se courber puis se faner misérablement ? Je ne le crois pas et ne cherche rien tant, probablement, qu’à assurer de quelque tuteur une écriture évidemment fragile, inquiète, modeste sous une livrée chatoyante qui ne trompe que les mauvais lecteurs.
Trop d’auteurs, trop de livres, trop d’œuvres alors que je ne vois que mauvais pères, claironnantes fanfreluches et enfants morts-nés pas mêmes capables d’agiter un bibelot d’inanité sonore.
Un peu de modestie ne nous ferait pas de mal je crois, de marches en altitude aussi, là où la végétation rabougrie, pour survivre, mêle sa parcimonieuse sève aux roches les plus dures. Un peu de cette sublime modestie qui était aussi, sous la plume de Claude-Edmonde Magny, la plus formidable et intrépide originalité qui n'avait ainsi pas craint, avant de reparaître timidement, d'explorer les gouffres du silence, en un mot, de s'oublier.
Voici ce qu’écrivait ainsi cet auteur bien peu connu dans son Essai sur les limites de la littérature (sous-titré Les sandales d'Empédocle) paru en 1945 : «C'est dans la mesure où notre progrès spirituel est jalonné d’œuvres imparfaitement transcendées que nous pouvons parler de celles-ci. Ainsi je n'entrevois pas encore distinctement la ou les vérités qu'il y a dans le Bruit et la Fureur de Faulkner, c'est que je ne suis pas encore pris et comme englué dans la trame temporelle du livre. Je puis espérer qu'un jour viendra où elles se découvriront à moi avec la simplicité de ligne d'un dessin d'Hokusaï, cet Hokusaï qui précisément espérait qu'à cent et quelques années le moindre trait issu de sa plume saurait cerner l'Absolu. Il y a d'autres livres, Ulysse, par exemple, où j'ai l'impression d'entrevoir des directions, des amorces de vérités; de ceux-là, je puis parler ou écrire. Mais quand je serai au terme de l'ascension vers la vérité, quand j'aurai repoussé du pied le livre comme l'escabeau du suicidé, alors la parole me quittera comme elle a quitté Lord Chandos, comme le dessin peut-être a quitté Hokusaï le jour où l'Absolu s'est révélé à lui sans médiation aucune [...]. Ce jour-là, je serai sorti de la littérature, et de la critique, pour entrer en un autre domaine ; et les quelques mots que je pourrai écrire pour exprimer ce que j'ai compris, je sais d'avance qu'ils ne seront que des allusions ésotériques à un secret indicible, coups frappés par le prisonnier aux murs de sa prison, que nul ne peut les comprendre de ceux qui n'ont pas, eux aussi, lu et assimilé Joyce et Faulkner, qui n'en sont pas au même point que moi. Ainsi, la critique, finalement, n'est utile à personne de ceux qui pourraient la comprendre et le gros livre que je viens d'écrire n'est rien que le témoignage de mon imperfection.»
Et le grand critique de conclure, répondant par avance à tous les égolâtres de la plume et accoucheurs d’œuvres, dans un beau paradoxe (rappelant, au passage, les textes cités de Michelstaedter) qu’ils méditeront utilement : «Les limites de la littérature sont celles mêmes de la critique.»

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