Le Devoir de violence de Yambo Ouologuem (06/11/2026)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Je dédie cette note au cher Mohamed Mbougar Sarr, en signe de reconnaissance pour m'avoir fait découvrir, d'abord dans sa Plus secrète mémoire des hommes puis de vive voix, la rage brûlante de mots de Yambo Ouologuem.

45F31D70-B82A-4436-B641-013A00CA5247.JPGQu'il soit d'entrée de jeu bien clair que la littérature ne renvoie à rien d'autre qu'à la littérature, les livres aux livres, les mots aux mots, dans une ivresse confinant à la facilité de métaphores filées, enchaînées les unes aux autres, enfilées les unes derrière les autres, s'accrochant mutuellement, se fécondant l'une l'autre, dans une orgie paradoxalement silencieuse, créant de nouveaux mots à foison, certains condamnés dès leur naissance, d'autres appelés à un destin bruyant, mots qui ne sont pas, comme l'écrit Hugo von Hofmannsthal, de ce monde, de notre monde pourtant dévoré de mots, mais demeurent savamment assemblés les uns avec les autres, et ainsi concourent à créer un univers purement fantasmatique, comme si, nous dit Yambo Ouologuem dans son étonnante Lettre à la France nègre, «sous cette masse gigantesque d’œuvres des maîtres à penser qui puisent leur matière dans les archives du sang», il était parfaitement possible et même souhaitable aux faussaires de «créer, en un milliard de titres, la Bible des fanatiques du genre : un palais féérique, architecturé, diapré de descriptions, de psychologie, d'action et de sang, avec toute la gigantesque cohorte des recettes du crime et du châtiment», monde purement imaginaire donc, fantasmagorique, facile après tout à créer en suivant quelques habiles recettes que Ouologuem va même jusqu'à partager, et pourtant, monde faux au moins aussi consistant et réel que le G7egQj2W8AAXfDK.jpgnôtre, de pure matière, grossier à souhait, dur, métallique même, et paraît-il d'un peu esprit toutefois, qui, après tout, pourrait, pour exister, fort bien se passer de la béquille du langage, au moins de celle de l'écrit, comme nous le voyons jour après jour alors que s'érode notre appétence pour la littérature, comme une falaise d'albâtre sans cesse battue par les vagues qui, à mesure que s'en écroulent des pans entiers dans les flots, livrent quelques vieux secrets témoignant de la présence d'espèces aujourd'hui éteintes alors que les mots, eux, continueront d'exister lorsque le soleil sera devenu démesurément gros et rouge sur l'horizon asséché de la planète, comme l'écrit, décidément plein d'une confiance que nous avons décidément perdue, William Faulkner.
Je veux pour unique preuve de cette évidence plus haut posée, mes découverte et lecture consécutive de Mohamed Mbougar Sarr, sur les instigations pressantes et même franchement insistantes de tel ou tel lecteur me reprochant de trop tarder à le lire, voire, mystérieusement (louchement), de procrastiner décidément ma lecture d'un auteur qui, je l'appris en le rencontrant et selon son propre aveu, m'assura qu'un ou deux clins d’œil, au moins et du reste assez visibles à mes propres travaux, parsemaient son texte le plus connu, le dernier, qui l'a fait courir les entretiens et les raouts plus ou moins littéraires, auteur qui, s'il veut continuer à écrire de bons livres, se tiendra sainement éloigné du papillonnage germanopratin ou d'un très franc et décomplexé putanat complaisamment étalé sous nos yeux, et ainsi poursuivra je l'espère son petit bonhomme de chemin en l'agrémentant d'aussi bons romans que La plus secrète mémoire des hommes qui a lui aussi reçu un prix encore plus prestigieux que le Renaudot, lequel, incontestablement, n'a pas peu contribué à en multiplier les lecteurs (mais pas moi, jusqu'à une date récente du moins), et l'a fait largement connaître au public francophone.
IMG_1544.JPGIl pourra donc, comme avant lui Kafka selon Borges et, à sa façon, Roberto Bolaño que Sarr aime tant, inventer ses prédécesseurs, l'un d'entre eux au moins, le tragique Yambo Ouologuem à peu près oublié malgré l'aura sulfureuse qui continue d'entourer son nom, écrivain d'origine malienne qui reçut, pour son sidérant Devoir de violence paru en 1968, le prix Renaudot je l'ai dit, Ouologuem pierre de scandale m'ayant fait lire Le dernier des Justes d'André Schwarz-Bart, lesquels, ces trois écrivains, Schwarz-Bart et Sarr et Ouologuem, ne me poussèrent tout de même pas à lire l'ensemble de l'immense apostille, disséminée en une multitude de commentaires et même ramassée en une thèse, évoquant les ressemblances plus que troublantes et même les très visibles emprunts et, ne craignons pas de l'écrire : les plagiats éhontés, entre ces deux derniers romans, Le dernier des Justes et Le Devoir de violence, l'un et l'autre de ces textes pleins de bruit et de fureur, le second en débordant à vrai dire, ne parvenant qu'à grand-peine à se maîtriser (mais alors c'est absolument magnifique de poésie et de sensibilité exacerbée, d'érotisme débridé), tant il nous semble en colère, encore peut-être plus contre les Noirs que contre les IMG_1945.jpgBlancs, comme en témoigna son ironique et rageux libelle intitulé Lettre à la France nègre, comme s'il souhaitait tout détruire alors que le premier s'arrête, en somme, devant l'intrusion de l'horreur absolue sur Terre, semble condamné à prononcer un kaddish des ténèbres («Et loué. Auschwitz. Soit. Maïdanek. L’Éternel. Treblinka. Et loué. Buchenwald. Soit. Mathausen. L’Éternel...), évoquant tous deux quoi qu'il en soit l'histoire longue de deux races particulièrement persécutées au travers des âges, la juive et la noire, l'un et l'autre sondant l'absence de Dieu et même l'impossibilité de trouver un seul Juste sur cette maudite planète qui, pure matière nous l'avons dit plus haut, n'en est pas moins saturée de mots de toutes espèces, comme si elle n'était tout simplement pas capable de poursuivre son tranquille orbe autour du soleil durant plusieurs milliards d'années sans que, tout à coup, et pour combien de temps bien malin celui qui saurait le dire, ne l'enserre une espèce de nuage d'Oort de mots appartenant à des centaines de langues différentes, essayant de nous dire quelque chose de la réalité qui nous entoure mais, comme tous les autres mots, comme les milliards de milliards de milliards de mots qui auront été prononcés, dits, hurlés, écrits, n'y parvenant pas, car ce que les mots édifient, des plus humbles au plus puissants, n'est rien d'autre qu'une univers labile de mots précieux, obscurs et colorés comme dit Raimbaut d'Orange, les choses, les êtres restant hors de le portée. Pour de mystérieuses raisons qui ne relèvent pas toutes des lois de la mécanique gravitationnelle, un de ces corps lointains est tout à coup dévié de son sommeil glacé et s'approche dangereusement de notre soleil, jusqu'à fondre et en être détruit, vaporisé : ainsi, dirait-on, du Devoir de violence, qui ne court plus vraiment dans la plus secrète mémoire des hommes et attend, qui sait, que la géniale imposture qu'il représente soit honorée, alif lam !. Mais n'est-ce pas après tout le destin des grands textes de cheminer, comme la couronne des rois, «au milieu des bassesses» et de rouler «de dynasties sans renom en généalogies sibyllines» (p. 11) ?
IMG_0202.jpgOn ne peut pas, dans ces différents romans bien qu'à des degrés qui eux-mêmes varient, séparer, comme il est écrit dans Le dernier des Justes, «fil à fil le quotidien du merveilleux» et, dans chacun d'entre eux, bien qu'il soit possible de discuter de la place accordée à l'Invisible, il se pourrait bien que «le nouveau signe imposé par Dieu aux siens [soit] un point d'interrogation, flottant sur les crânes comme une auréole incertaine». En somme et pour ne pas faire perdre trop de temps à mon lecteur, le roman de l'auteur évoque une absence, celle de Dieu bien sûr qui semble se faire un malin plaisir à ne jamais intervenir, mais celle aussi des Justes, du Juste, Ernie Lévy, dont l'objectif, «bien qu'informulé, était : interdire toute infiltration de lumière dans le trou», Juste dont aucun trait bien distinctif, encore moins quelque tapageur miracle, ne caractérisent son passage sur Terre par des faits très notables, disons, sortant de la réalité quotidienne, romanesques en un mot. Pas davantage, me direz-vous, nous n'apercevons la trace de Satan, alors même qu'Ernie Lévy finit, comme tant d'autres Juifs, réduit à un peu de fumée sortant des cheminées des fours crématoires, passant ainsi de l'état de Luftmensch à celui de Luft, mais il importe finalement peu que nous puissions directement nous confronter au Démon car, comme Ernie le découvre, l'enfer, «le véritable enfer, c'est tout simplement la vision d'un enfer : il n'y a rien au-delà; et lutter en enfer, comprit-il en assistant aux batailles qui se jouaient parfois autour des poubelles qui tenaient lieu de marmites, c'est faire le jeu du diable», ce motif de l'absence restant essentiel, autour de laquelle pourtant tourne le roman, qui, bon an mal an, pourrait parfaitement nous servir pour évoquer le texte terrible de Yambo Ouologuem et bien sûr celui de Mohamed Mbougar Sarr qui s'inscrit dans son sillon, comme j'ai inscrit dans le sillon de La plus secrète mémoire des hommes, par un paradoxe temporel qui n'étonnera que les sots, le non moins terrible unique roman publié d'André Lavacourt en 1960, Les Français de la décadence. Les mots ne renvoient qu'à des mots, même quand ils se perdent dans la mémoire des plus admirables conteurs, même quand désormais ils ont été produits par des machines, et ce n'est finalement pas le pire des déshonneurs que C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien cherche, lui aussi à sa manière digne d'une créature voulant retrouver celui qui l'a fabriquée, à s'insérer 76761850.JPGdans quelque fabuleuse chaîne d'or de mots, peu importe qu'ils soient mensongers car tous les mots le sont à leur façon.
Dans un texte rapprochant les destins des Juifs et des Noirs, persécuteurs / persécutés aussi implacables que démunis et finalement brisés, exterminés, Yambo Ouologuem n'hésitant pas à affirmer que la féroce dynastie des Saïfs est la première cause de l'oppression que subissent plusieurs peuples africains, l'absence du Juste nous frappe, alors qu'il est censé souffrir pour la multitude ignorante de son destin et, osons le dire, de sa malédiction, Juste dont la modalité d'exposition, si je puis dire, se donne dans son retrait ironique ou grinçant chez André Schwarz-Bart, et même dans son annihilation finale, ainsi que dans l'absence de la trace juive réelle dans les lointaines origines de Saïf l'oppresseur puisqu'il est ainsi raconté, «dans les annales talismaniques des sages anciens, parmi les récits des traditions orales, l'épopée célèbre (que d'aucun contestent, niant à Saïf toute ascendance juive, et clamant qu'il était bel et bien négraillon) de Mahmoud Meknoud Traré, descendant d'ancêtres griots» (p. 12 de l'édition en photographie, Seuil, 1968), et cela alors même que cette recherche des origines tellement lointaines qu'elles se perdent dans la légende ne débouche pas sur l'attente de la concrétisation, de la concaténation et de la concrétion apocalyptique, ce «messie noir qui sauverait, Commandeur des croyants, la tradition impériale» (p. 23). Yambo Ouologuem a dû bien s'amuser en parlant ironiquement d'un juste à propos d'un quelconque gouverneur français, un certain Vandame, assassiné par les séides de Saïf (cf. p. 133) ou du moment franchement hypothétique où, selon un sorcier du nom de Sankolo gavé de la drogue appelée dabali, «tous les opprimés [auront] sauvé l'essentiel d'eux-mêmes» (p. 121), tous les opprimés dans lesquels Yambo Ouologuem range, aussi bien dans son Devoir de violence que dans sa Lettre à la France nègre, les Noirs et les Juifs, les «Négro-Juifs» ira-t-il même jusqu'à écrire, bien qu'il n'oublie pas que les Noirs ont encore plus que les Blancs opprimé les Noirs (1), tandis que la fin du Devoir de violence parodie explicitement la litanie terminale que Schwarz-Bart fit résonner jusqu'au silence de l'Extermination; alors que le romancier juif a énuméré, terrifiants trous noirs, des camps d'extermination comme Auschwitz, Maïdanek, Treblinka, en évoquant la fumée des crématoires, Yambo Ouologuem se sera payé l'incroyable culot de transformer cette sainte mémoire de la Shoah en une partie d'échecs cynique et mortelle, les Jouez ! de l'un moquant les Et loué de l'autre, entre un roi africain et un évêque blanc, scellant ainsi le sort des opprimés qui, dynastie aux racines mythiques ou pas, seront dévorés par les plus habiles jongleurs de mots assassins.

Note
(1) «Afin d'entretenir», comme un «bon roi des nègres, ce «faste avide de bruit et de terres nouvelles, Saïf intensifia, grâce à la complicité des chefs du Sud, la traite des esclaves, qu'il bénit en sanguinaire doucereux. Le Nègre, n'ayant pas d'âme mais seulement des bras [...] dans une infernale jubilation du sacerdoce et du négoce, de l'intime et de la publicité, abattu, débité, stocké, marchandé, disputé, adjugé, vendu, fouetté, attaché et livré», avec «un mépris attentif, studieux, souffrant», «et aux Portugais et aux Espagnols et aux Arabes (côtes orientale et nordique), et aux Français et aux Hollandais et aux Anglais (côte occidentale), fut jeté aux quatre vents», pp. 17-8 de notre édition.

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