Le Grand Soir de Jérôme Deshusses (01/09/2026)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
3173648471.jpgLes oubliés.








313774931.2.jpgL'effondrement de la Zone.









IMG_1758.jpgL'atmosphère des deux premiers chapitres de cet étrange roman de Jérôme Deshusses qu'est Le Grand Soir, paru en 1971 chez Flammarion et qu'à bien des égards nous pourrions considérer comme l'un des innombrables témoignages artistiques s'inscrivant dans le sillage de Mai 68, que l'auteur avoue d'entrée de jeu n'être que la variation, sur le même thème, de son précédent récit, Sodome-Ouest publié en 1965, m'a fait irrésistiblement songer au Jour où le ciel s'en va de Jean-Philippe Domecq évoqué dans la Zone, mais aussi aux Événements de Jean Rolin : quelque chose a imperceptiblement changé qui semble avoir modifié le cours, d'ordinaire mécaniquement banal, de la journée mais aussi, assurément, quelque chose va, ne peut que se passer, car pas une heure, pas une minute de plus semble nous dire (nous hurler, plutôt, mais sans jamais élever la voix) Jérôme Deshusses, il ne serait possible de tolérer ce qui ne peut l'être et pourtant banalement, quotidiennement, invariablement, mécaniquement, depuis que l'homme se sert du premier outil, l'est par chacun d'entre nous, c'est-à-dire notre condition d'hommes flottant à vide, ne sachant même plus pourquoi il utilise un argent qu'il a préalablement gagné en acceptant de passer ses journées entières à répéter des gestes ridicules ou à s'abîmer la vue derrière un écran. En bref, comme l'écrivait Crevel, nous en sommes réduits à faciliter la mise en place, aussi indéfinie qu'infinie, de «tout ce qui nous aide à passer notre vie à devenir vieux», et Le Grand Soir n'est pas grand-chose de plus que quelques mots tour à tour enjoués et acides ajoutés à telle rimaille de Raoul Vaneigem dans Avanti Populo (1988), «Changeons tout pour ne rien échanger».
Comme dans le récit de Guido Morselli, Dissipatio, l'humanité disparaît, ici réellement, là métaphoriquement, puisque, cessant d'agir inutilement, de réfléchir tout aussi inutilement étant donné qu'elle a perdu de vue ce que signifiait être heureuse, elle n'accorde plus aucune importance à l'action mécanique et répétitive et à la réflexion sans pertinence et, comme dans le texte d'E. M. Forster, la Machine s'arrête dans le texte de Deshusses qui inverse la perspective exprimée par Atlas Shrugged d'Ayn Rand, puisque c'est la base et non le sommet de la société qui décide d'un coup de se croiser les bras et de stopper net le fonctionnement du moteur du monde, même si on est en droit de douter que l'humain, la personne, profite de cet arrêt et prenne ou reprenne le dessus sur ce qui fut sa créature et est devenu son maître intraitable : «J'eus de brèves hallucinations, par exemple je vis en -quelques instants toute la ville se transformer en machine de machines. Les cellules des cerveaux étaient des machines, les machines-jambes poussaient les groupes des machines-corps, les machines-yeux se tournaient vers les machines à lumière et à bruit, les machines-pieds appuyaient sur les accélérateurs de machines-voitures. Et de nouveau, derrière les gilets, les vestes, les soutiens-gorge, sous les cages thoraciques, des machines-cœurs se serraient, se dilataient, se resserraient. Les machines à feux électroniques réglaient le lointain passage des machines-trains dans les enfilades de gorges, une machine à articulation en face de moi m'envoyait des informations que ma machine-cerveau ne voulait pas enregistrer» (pp. 48-9).
IMG_1662.jpgL'automatisation des tâches, des services, des moyens et même des personnes, du monde tout entier, la réification planétaire des êtres, animaux et humains, minutieusement analysées dans Délivrez Prométhée (1) n'est que l'un des aspects de la petite vile, notre civilisation occidentale en fait, Ellisbourg, que décrit l'auteur, frappée, comme toutes nos grandes métropoles, par la multiplicité des informations et surtout des interprétations qui aboutissent, dans le roman, à un étonnant et très ironique chapitre, intitulé Intermède où, par exemple, en deux colonnes se faisant miroir, une explication des événements en contredit mot pour mot une autre, ici, colonne de gauche bien sûr, une lecture communiste voire carrément révolutionnaire, Agissons et, colonne de droite, le remède à cette dérive totalitaire, intitulée, là encore logiquement, Réagissons, ces deux catégories principales de l'orientation politique, opérant depuis la Révolution, étant elles-mêmes subdivisées en une foule de sous-catégories, socialistes, anarchistes, nihilistes, fascistes, etc.
Il est amusant de constater que l'ironie que déploient différents personnages convoqués à la barre, si je puis dire, de notre époque devenue folle et qui, décemment, selon l'auteur, ne peut donc continuer ainsi, est au moins aussi dévastatrice que celle de La Belle France de Georges Darien, puisqu'elle n'épargne non seulement aucun champ du savoir orgueilleusement labouré par les hommes au cours des siècles, mais aucun camp politique et qu'elle les confond même, ainsi des fascistes et des communistes, tous deux menteurs : «Hein ? Mais mon vieux, on savait bien qu'un prolétaire n'est pas un dictateur, on n'était pas bêtes à ce point, mais ce qui nous attirait ce n'était pas le prolétariat, c'était la dictature. pourquoi ? Parce que ça nous permettait de rêver de vengeances, exactement comme les fascistes, mais sans l'avouer, en y foutant des motifs nobles, enfin je veux dire, vous savez bien qu'on était des menteurs, non ?» (pp. 179-80).
L'entrée en matière est à mon sens plus réussie et efficace que le reste des chapitres, morne entassement de débordements, y compris libidineux, et l'atmosphère générale du roman me gêne, sorte d'immense farandole anarchiste voire nihiliste, assurément paillarde et pacifiste, où, non pas des pans entiers de la société mais tout le monde ayant décidé de faire sécession, d'arrêter un jour de plus de poursuivre une vie aussi ridicule que celle de nos communes existences modernes, s'adonne à des confessions générales, de pitoyables repentances cependant ridiculisées par des éclats de rire général : oui, ce que j'ai fait, ce que tu as fait, ce que, tous, nous avons osé faire pour gagner nos vies, et finalement les perdre, n'a pu que profondément nous éloigner de la verte primitivité chantée par Kierkegaard qui, dans le roman de Deshusses, ressemble à une immense coulée de boue emportant toutes les conventions sociales devenues inutiles, mais aussi les institutions, qu'elles soient artistiques, académiques, scientifiques ou politiques, tout un chacun n'ayant plus désormais qu'un immense rire à proférer, y compris en faisant bien davantage que partager propos et fous rires avec son plus proche voisin, sa voisine la plus proche, peu importe qu'ils ne les connaissent absolument pas.
Dans ce lâcher prise généralisé qui nous semble lui-même le signe d'une décadence, puisque la thématique du Grand Soir, qui apparaît dans la production poétique propre à la période de la Commune puis s'inscrit dans un horizon d'attente révolutionnaire essentiellement anarchiste et communiste (2), bien davantage que véritable catharsis (c'est du reste le titre de l'avant-dernier chapitre), non seulement rien ne résiste, et surtout pas les religions consacrées puisque Deshusses contraint leurs représentants à avouer leur immense mensonge, mais aucune parousie n'éclate, sauf peut-être celle de la consomption finale de l'humanité, qui s'en amuse aux éclats, et cela alors même que plus d'une fois le propos et même l'écriture de Jérôme Deshusses ressemblent à ceux du Livre des crânes mais surtout au texte psychédélique et à peu près anecdotique du Fils de l'homme de Robert Silverberg, ce qui est pour le moins paradoxal puisque Jérôme Deshusses, avant même que ne débute son déroutant ouvrage, ni récit, ni roman, ni même essai mais empruntant aux trois, affirme que «c'est par l'abandon de toute intention de style que nous rentrons dans l'ère de la parole» (Note de l'auteur, qui souligne), parole tournante et paillarde, iconoclaste, qui finalement s'abolit elle-même, tout en ayant provoqué un dernier embrasement, expression qui eût pu finalement convenir au texte de l'auteur.
Le Grand Soir échoue à donner quelque intérêt à l'idée qu'il défend : si le monde que l'homme a édifié au cours des siècles est devenu complètement inutile, fou et qu'il nous rend fous, si tous les personnages, qui n'en sont même pas à vrai dire car ils n'ont aucune identité bien précise, ne songent qu'à larguer les amarres et disparaître dans quelque «grande kermesse» (p. 144) rabelaisienne, si l'unique Antichrist de cette farce est représenté par tel «Grossier Personnage» que l'on dirait n'être qu'un dirigeant syndical appelant à la grève générale, dans la lignée, aussi lointaine que prestigieuse, de Sorel, Berth ou Hervé, à quoi bon écrire un roman, finalement assez bancal car il ne sert qu'une thèse radicale mais dont la radicalité n'est point suffisamment illustrée dans ses conséquences, fourmillant d'images, de descriptions et accumulant, contre la propre intention exprimée par l'auteur, les preuves d'une véritable recherche esthétique et stylistique ? Que nous sommes loin, finalement, avec Le Grand Soir, sorte de bacchanale apocalyptique, de la magnifique et pour le coup point surjouée radicalité de La Route de Cormac McCarthy qui, elle, figure la disparition de l'homme à cause d'un langage, donc d'un monde tout entier, qui s'effrite et s'affaisse, tout autre chose, donc, qu'une grève, fût-elle étendue à l'échelle d'une société et même du monde.

Notes
(1) Il suffit pour s'en convaincre de parcourir la table des matières de cet épais essai didactique publié en 1978 chez Flammarion : La Géhenne, La Foire d'empoigneL'Observatoire de Babel, etc.
(2) Rappelons ainsi que le «patatras universel» a été pour ainsi dire théorisé par Bakounine évoquant «l'unique et froide passion» du révolutionnaire : «Nuit et jour il ne doit avoir qu'une seule pensée, qu'un seul but, la destruction impitoyable».

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