Soft Goulag d'Yves Velan (15/09/2026)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Je dédie cette note à Christy Magnin, sourcier.


Velan2.JPGCe texte, mythique dans certain milieu peu étendu de fins connaisseurs mais qui, heureusement, sont actifs et produisent beaucoup de recherche, est d'un abord difficile, déroute et peut même vite lasser le lecteur peu attentif, pressé, journalistique en un adjectif, celui que, de plus en plus, nous tendons, tous, à devenir, car il s'inscrit dans un dessein que l'on trouvera abscons voire parfaitement hermétique. En effet, comme il l'écrit lui-même dans un Discours à l'occasion de la remise du prix de l’État de Neuchâtel, le 19 mars 1993 (1), Yves Velan a voulu poursuivre, en littérature, «moins une œuvre qu'une expérimentation, laquelle est repérable à des traces appelées livres». Rien, donc, ne s'y passe de bien significatif, tout comme il ne se passe jamais rien, ailleurs que dans le langage lui-même qui ne cesse de se scruter comme au long des premières pages du roman légitimant l'écriture d'un «récit-écrit», dans les autres textes de l'auteur, qu'il s'agisse de Je ou de La statue de Condillac retouchée, puisque tout surgit de et par le langage, à la fois prison labyrinthique chargée d'empêcher le prisonnier de s'échapper et unique voie pour ce dernier de fuir, à moins qu'il ne s'agisse, hypothèse beaucoup plus fascinante car incontestablement littéraire, d'offrir une voie de sortie au monstre lui-même, tout en essayant le plus longtemps possible de le garder au secret. C'est là une image, et de surcroît fausse car, dans Soft Goulag, le Minotaure de l'Antiquité n'existe plus en tant que tel, alors que son labyrinthe, lui, demeure, puisqu'il a été dissout en une vague uniformité d'individus qui songent à très peu de sujets hors de ceux qui ponctuent leurs fades et uniformes journées monotonement réglées, régulées même, en tout cas n'ont pas l'idée de s'échapper d'une quelconque prison dont ils n'ont à vrai dire même pas la plus petite conscience, à quelques rares exceptions près qui, comme un emballement de rythme cardiaque ou un sursaut de conscience, ont tôt fait de revenir à l'affligeante normalité.
Il s'agit, dans Soft Goulag, de traquer la plus petite trace d'une identité précise, spécifique, parvenant à s'extraire du même, que nous pourrions sans problème majusculer en Même tant nous sommes confrontés à un bloc compact, étouffant, qu'il Velan-Je.jpgnous est aussi possible d'aborder par le biais du social, auquel nous ne pouvons manquer «sans nous manquer [alors] que dans le même temps le social ne nous laisse pas lui manquer» (p. 85), que l'auteur évoque page après page, sorte de camisole de force pour fou volontaire, d'autant plus efficace qu'elle est invisible, et se paie le luxe de s'exposer en étant traduite par un paradoxe répété de page en page sous différentes déclinaisons : «faisant d'Ad [le personnage principal du roman] quelqu'un d'absolument spécifique dont rien n'est particulier» (p. 37) ou : «Par ailleurs, puisque les concours sont permanents, l'exception est également ordinaire» (p. 43) et ainsi de suite, les caractères de l'ordinaire, de l'exception, de la particularité et de l'égalité totale s'entremêlant ainsi jusqu'à nous faire oublier quel type de monstruosité se cache sous des évidences aussi tranquillement posées que : «Et chacun jouit d'avantages différents exactement égaux» (p. 55), comme si, dans la société nord-américaine que décrit Velan, maximum de différenciation et de singularité était équivalent à maximum d'indifférence et de pluralité, l'un et l'autre de ces aspects pouvant être ceux d'un monde parvenu au capitalisme intégral, ou alors au communisme à visage humain; rigoureusement, deux impossibilités, donc.
Cette subtile dialectique, comme l'a très bien vu Philippe Renaud dans son excellente postface au roman, est elle-même illustrée par l'écriture déployée dans Soft Goulag, tour à tour parfaitement banale, voire incorrecte et dans tous les cas franchement hideuse, techno-managériale, n'hésitant jamais à utiliser une espèce de sabir franco-anglais avant l'heure («Un retard de moins chaque année, thanks for your compréhension», p. 82), à tel point sans doute que nous nous rendons désormais beaucoup moins compte de la laideur de cette langue formatée que ne le firent les lecteurs lorsque parut le texte d'Yves Velan, mais aussi, et l'écart n'en est que plus frappant, une extrême sophistication, bien visible dans certaines citations (de Mallarmé, de Baudelaire, d'autres encore) assez visibles dans le texte, ou encore avec la très longue référence, évidemment inventée par Velan, à un certain saint Cornélien d'Alexandrie qui, dans son Traité des mystères toujours humains cité par Ambrose Bierce dans quelque imaginaire ouvrage intitulé Les parallèles de Coleridge (voilà au passage une chaîne parfaitement borgésienne), illustre de façon parabolique par quelle habile déduction intellectuelle Codurus parvint à s'échapper du labyrinthe débarrassé du Minotaure mais néanmoins jamais abandonné ni détruit puisque, foin de décadence et de sophistication, fussent-elles les seules à pouvoir, désormais, contenter les appétits primaires de l'homme et ainsi le rendre ou lui faire croire qu'il est heureux, c'est à la verte primitivité évoquée par Kierkegaard qu'aspire le barbare de la fable inventée : «Un feu de bois, une outre de lait de chèvre et une tente, en un mot l'extrême dénuement d'un Scythe lui paraissait mille fois préférable à l'immonde subtilité de la Crète» (p. 15).
Cette libération, le personnage principal du roman, sorte de Codurus sans colonne vertébrale ni volonté propre mais gardant, hélas pour lui, quelques souvenirs à peu près incompréhensibles lorsqu'il les expose à ses amis et à sa femme (qui tenteront, toujours, «de le rendre au social avant qu'il n'ait eu le temps de penser» (p. 88), ne fera que l'entrevoir et jamais, à la différence de notre inventif Scythe, qui «prit trois jours, masquant invinciblement ses desseins, pour étudier le plan entrevu», ne parviendra à bâtir un radeau et se confier à la mer (cf. p. 17), sauf peut-être lorsqu'il croisera un autre personnage, un Français exerçant la noble profession de doreur et dont le ton, tout de suite, peut et doit nous alerter : «Je dore, continua l'étranger, tristement donc, pourtant ce n'est pas de la tarte. Vieille technique. Je veux dire : ancienne, aïeux, ancêtres, l'or est nôtre, on ne l'imaginerait pas sur du plastique, crevant. Je ris. Une technique magique cabalistique de vioque à fiston. Je serai le dernier» (pp. 69-70), autant de termes qu'Ad n'est pas capable de comprendre d'un point de vue autre que métaphorique, alors qu'ils évoquent bel et bien une verticalité absente de sa vie, le gouffre d'un passé glorieux, doré donc, amené à disparaître plus vite qu'on ne le pense. Un autre Velan-2.jpgévénement évoquera cette même verticalité.
Il l'évoquera, aussi, cet ailleurs, parvenant à s'échapper de tous côtés du social, il la décrira, cette irrégularité qui, pour une fois, sera plus qu'une atroce «irrégularité régulière» (p. 104), agissant alors comme une véritable élection, comme si la Nature, à de rarissimes moments, choisissait elle-même de vous laisser contempler quelque chose que personne d'autre que vous ne pourra ou alors ne saura regarder attentivement, lorsqu'il se rend à un village appelé Vertical One, qui donne lieu à une scène que l'on dirait augurale, agissant comme une icône laissant passer la lumière d'un autre monde, qu'on ne fait que deviner mais dont le pressentiment alerte tous vos sens, scène mémorable où le personnage principal est tout proche de découvrir l'inconnu, de connaître une révélation qui bien sûr ne lui sera pas donnée. Le magnifique passage en question, qui évoque les racines d'une verticalité bouleversante d'être éminemment fragile vaut la peine d'être intégralement cité, qui s'étend des pages 179 à 180 de notre édition (2), car on n'y sent l'affleurement d'une réalité que Soft Goulag ne nous donne jamais intégralement, comme au travers d'une vitre au verre dépoli, ou par des mots qui se savent ridiculement limités, puisque nul ne semble les avoir préparés à évoquer ou dire le mystère, ce roman illustrant un langage efficient et la destruction d'un langage particulier, avec de la terre d'un jaune sale, se rapprochant même d'une forme de paralysie ou d'aporie, d'innommable, devant la chose à tenter pourtant de nommer, de célébrer, car toute nomination point strictement normative est une célébration (3) : «On me dit que dès que la tempête de neige serait calmée, j'en verrais [des sapins] à foison dans la forêt. Après la neige, il y eu deux jours de brouillard. Quand je pus sortir, le paysage entier était recouvert de givre. Le brouillard persistait mais assez ténu pour que le soleil éclaire toute chose. J'avais des raquettes, car je ne savais pas skier, et j'avançais entre les arbres dans un silence nouveau, rompu de temps à autre par l'éclatement d'un cristal. J'ai connu l'exultation. je ne sais pas pourquoi, pas encore. Je ne pourrais exprimer, par exemple, le sentiment que m'ont donné les branches, les aiguilles et le givre sinon leur netteté contre le gris lumineux du ciel. Mais je me rappelle qu'à plusieurs reprises, je me suis arrêté, comme si quelque chose était capable de se produire. D'ailleurs il est impossible de marcher droit devant soi : sans cesse un arbre s'oppose, debout. Les sapins sont impressionnants à cet égard, parce que ramassés continûment de la base à la pointe, toute leur forme est d'être dressée. On les voit d'autant mieux que ce sont des arbres isolés, parfois, même entre eux, poussés sans ordre et sous tous les angles; dès lors, il n'y en a pas deux qui se ressemblent, l'un était divisé en quatre ou cinq troncs parallèles, à partir d'un pied commun, vous auriez dit un candélabre; un autre avait des aiguilles si drues qu'on ne voyait presque pas de neige à sa base; pour un autre encore, les branches ne commençaient qu'à plusieurs mètres au-dessus du sol, son fût était un peu rugueux, j'ai joint mes mains autours et l'ai tenu embrassé. J'étais debout avec lui contre le reste, c'était surprenant. Pour que rien ne manquât, il fallait aussi la douleur. Quand j'eus traversé la forêt, je débouchai sur une étendue plate. Le vent était arrivé furieux pendant la tempête et avait abattu deux sapins en lisière. Leur arrachement avait ouvert un trou... eh bien... énorme, il faudrait un langage particulier, avec de la terre d'un jaune sale. Mais j'admirais encore la profondeur de leurs racines, des racines très droites et c'est pourquoi, m'a-t-on dit, ils résistent moins bien que d'autres arbres; les érables ont des racines étalées.»
En somme, c'est dire qu'Ed semble avoir des racines d'érables plutôt que de sapins car, malgré le fait que son regard de photographe, donc habitué à voir la lumière et comment elle travaille et révèle en fait la plus petite créature de l'univers, lui permet de voir ce qui apparemment ne retient absolument pas l'attention de ses amis (4), il sera de nouveau réintégré dans la masse aveugle du social, s'il est vrai qu'il n'y a «rien de plus excitant que voir le social menacé, la menace écartée, puis la preuve qu'il ne pouvait pas l'être» (p. 148), et ainsi le Même indifférencié que seul tolère le Sof Goulag aura-t-il rapidement résorbé telle folle mais éphémère irrégularité.

Notes
(1) Recueilli dans Contre-pouvoir (Lausanne, Éditions d'en bas, 2021, p. 72).
(2) Yves Velan, Soft Goulag (Carrouge-Genève, éditions Zoé, 2017, réédition du roman paru en 1977 chez Bertil Galland, Vevey). Ce roman au format de poche a été très bien conçu et doublement présenté par Pascal Antoinetti et Philippe Renaud. Je n'y ai relevé qu'une seule faute : «Ce genre de phrase toutes faites qu'on dit pour l'humour, il l'avait prononcée» (p. 174).
(3) Parfois surgit, dans le texte d'Yves Velan, au milieu de pages étouffantes tant elles sont volontairement assignées à ne dire que la platitude, de minuscules épiphanies qui nous permettent de reprendre une bouffée d'air pur, lesquelles nous ont fait penser à ce que Cormac McCarthy a tenté de faire avec telle ou telle miraculeuse trouée écartant la grisaille absolue du paysage traversé par un père et son fils dans La Route : «Au-delà même, un hêtre femelle, déployé dans un espace sans limite, le ciel est gris, l'herbe d'un vert bas, et rase, la douceur des 50 degrés fahrenheit de l'abandon; car un calme et la luminosité songeuse de l'or vieux révèlent que ce fut aménagé jadis, voici des millénaires, il y eut un fleuve, seul, divisant sans cesse dans un tonitruant silence l'eau, le ciel et la terre, pour les retisser en nouveautés non pareilles pour aussitôt les dénouer ou conjoindre, flux unique, tirant, c'est innommable» (p. 103).
(4) «Si l'on va chaque dimanche à Allerton au printemps, on peut suivre les progrès de la saison», début d'un beau passage décrivant «un espace couvert de ronces», et qui se poursuit ainsi : «En hiver, on le parcourt sans peine, les tiges sont couchées sur la terre, en grand nombre cassées. Et on a beau savoir qu'elles restent vivaces, les premières petites feuilles sont une surprise. Soudain, en quelques jours, c'est le délire, l'espace éventré. Les dards sifflés du sol s'embroussaillent, noirs, mais d'une noirceur luisant de la densité, avec des veines d'un vert sombre, le cuir des tiges bourdonne de feuilles poilues. Ce battement immense d'ailes, dont le retour révèle la dentelure, on sait de l'autre rive ce qu'il dissimule : le crépitement des épines» (p. 126, la description continuant à s'étendre sur la page qui suit).

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