Éloge du voyage de l'âme : L'Inspiration continue de María Zambrano (08/03/2007)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_7642.JPG«Mais nous avons assez voyagé, assez écrit. Tu as sillonné des terres et des mers, marchant et naviguant, – et moi ce papier, griffonné à la hâte. Sans doute es-tu fatigué de voyager; je le suis d’écrire, d’autant que ma marche fut plus rapide : le chemin que tu mettras trois mois à parcourir, j’en suis venu à bout en trois jours.»
Pétrarque, Itinéraire de Gênes à Jérusalem (traduit et annoté par Rebecca Lenoir et Christophe Carraud, Jérôme Millon, coll. Orbita, 2002 [1358]).


María Zambrano, L'inspiration continue (Jérôme Millon)Tout reprendre, tout redire, puisqu'il n'y a pas de chemins mais qu'il faut, luttant contre la fatigue et le désespoir, continuer de marcher, avec la certitude que ces lignes tomberont dans le vide, que lues, elles ne seront pas lues. Même parcourues deux fois plutôt qu'une, mêmes prises dans le réseau spectral de milliers de regards dont je ne sais rien, salies ou bien au contraire blanchies par une bouche que je ne baiserai jamais, elles tomberont dans le vide, parce que nous ne voyons plus, nous ne savons plus lire, parce que nos yeux mêmes sont brûlés par le soleil vide que fixent les perplexes et les égarés évoqués par María Zambrano dans de magnifiques textes qui m'ont fait songer, immédiatement, aux proses subtiles de José Bergamín, son ami (les fulgurances de cette femme, comme celles du remarquable écrivain, sont poétiques en ceci qu'elles sont animées d'un élan qui est rupture toute proche de nous précipiter dans le vide et pourtant tracent un retour qui est illumination sereine, halte durant laquelle méditer avant de repartir).

Between the idea
And the reality
Between the motion
And the act
Falls the Shadow.


Quel lecteur assez fou pour accomplir à la lettre le commandement implicite que chaque grand livre délivre, parfois hurle avant que ses pages vibrantes ne se referment sur le mutisme de l'idiot, la grande phrase bégayée par le rejeton maudit de Sutpen ? Quelle jeune âme assez téméraire pour, après avoir lu pareil livre, délaisser tous les autres, ceux qui ont l'haleine lourde, la langue gonflée de pus, le style infirme, et s'élancer sur la route aussi fraîche qu'une source chantante sous la première lumière du matin ? Nous ne savons plus lire parce que nous avons tout lu et qu'il nous faut laver nos yeux fatigués avec l'improbable boue de quelque Siloé dont la silhouette tremblante s'effiloche à l'horizon. Nous ne savons plus lire parce que les mauvais livres grignotent patiemment l'ombre portée, fragile, des grands livres. Il nous faudrait, pour savoir lire, délaisser les livres, oublier tout ce que nous avons appris.
Il n'y a plus rien.
Celles et ceux qui disent le contraire mentent, à moins que, les pauvres, ils ne tentent par tous les moyens de se donner quelque raison de vivre.
Notre gourde est vide. Les vins de vigueur se sont évaporés.
Nos forces, paralysed force, gesture without motion, nous ont quitté. Comme des chiennes pressées de se trouver un nouveau maître, nous les entendons hurler au loin, dans les profondeurs de la nuit.
Et les mots imprécis que notre bouche sèche ne parvient pas même à articuler ne sont rien d'autre que des carapaces friables d'animaux desséchées par le soleil jauni de notre éternelle vieillesse.

This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper.

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