Intégralité de l'entretien avec Serge Rivron (14/09/2008)

J

Crédits photographiques : Jeff Roberts (The Birmingham News/AP).
«Dans l’âge de la publicité peut-on poursuivre une destinée littéraire sans intrigue ? Peut-on imposer la solitude comme honneur? Ou se fier à la valeur d’une œuvre est-il encore sage?».
Pierre Jean Jouve cité par Guy Dupré dans Vieux Sphinx ignoré (Le Figaro, 1987), in Je dis nous (La Table Ronde, 2007), p. 321.


La voix est chaleureuse, la mine superbe, le regard, noir, vous fouaille, signe d'une intelligence aussi souple qu'ironique qui ne s'est point départie d'une évidente sympathie, peut-être même d'une réelle délicatesse : je dîne avec Serge Rivron, sa femme et l'une de ses filles dans leur maison.
Arrivé en retard à cause d'une méconnaissance assez manifeste des voies aussi rapides que mal indiquées sillonnant la région lyonnaise, je reviendrai chez moi avec tout autant de retard, l'alcool, quelques très bonnes bouteilles de vins rouge et blanc aux noms étranges, me servant assez peu curieusement de fil d'Ariane. Je lui fais part de mon enthousiasme sur son diable de roman, de quelques réserves également, lui me dit qu'il ne connaît pas l'ouvrage de Colosimo dont je lui avais recommandé la lecture mais que, bien sûr, il va s'empresser de se le procurer.
Je songe à ce moment-là que la coïncidence que je pointai est d'autant plus troublante. D'autres noms me viennent à l'esprit, que je ne prononce pas : Calaferte, comme l'a remarqué l'un de ses préfaciers, le très sympathique Frédéric Houdaer recontré à Lyon, lors de la séance de signatures organisée par l'éditeur de Rivron, Houdaer qui d'ailleurs ajoute Bloy, avec raison, au nombre des influences perceptibles dans ce roman.
D'autres que je n'ai pas encore mentionnés comme Rimbaud ou Houellebecq (nous le retrouverons lors de notre entretien), sous la plume duquel certaines des critiques que Rivron adresse à notre société refusant le miracle, par crasse ignorance, par bêtise, par trouille convulsive, par atrophie du sens spirituel, ne choqueraient pas.
Il est vrai que ce roman aussi beau que violent risque de heurter quelques âmes chafouines qui, même lorsqu'elles auront leur nez dessus, n'aimeront pas sa dimension religieuse et feront comme Yves Bonnefoy, ce poète pour classe préparatoire qui a préfacé tel remarquable recueil de textes d'un auteur injustement oublié, Georges Duthuit, en s'efforçant de gommer ses aspérités essentielles, donc de le trahir.
Elles n'auront qu'à se boucher le nez, ces âmes sans Dieu (croient-elles !) ou bien l'affubler de l'accessoire habituel qui nous permet de reconnaître, même à une bonne vingtaine de mètres du lieu où elles jonglent en grimaçant, les clowns.

Rivron 1.JPGJuan Asensio
Serge Rivron, vous avez écrit, avec La Chair, un bien beau roman, comme j’ai tenté de l’expliquer dans ma note. Avant de nous y enfoncer (j’assume cette métaphore), j’aimerais que vous répondiez à cette première question, banale il est vrai : comment est né ce texte? Je n’évoque pas encore les possibles influences littéraires mais seulement : des dates, un ordre de composition. Bref, j’aimerais que vous livriez quelques indices au passionné de critique génétique que je suis comme vous vous en doutez.

Serge Rivron
J'ai commencé à imaginer un livre ayant pour sujet la chair à l'époque où je finissais Crafouilli. Je dis «un livre», pas un roman, parce que je ne sais jamais d'avance quelle forme prendra un texte dont je rêve. En 1991 ou 92, j'avais écrit pour la revue Les provinciales un texte intitulé La corruption, qui sonnait comme le début d'une quête – et qu'on retrouve d'ailleurs presque tel que en ouverture de La Chair. L'idée m'a hanté de lui donner une longue suite, d'essayer de raconter le combat que se font en nous les aspirations sensuelles et les mystiques, de comprendre de quelle manière il était possible ou impossible de poursuivre à la fois la jouissance et le ravissement. De bouts de textes en ébauches, cette idée s'est faite chair : c'est-à-dire que la Chair s'en est imposée à la fois comme inéluctable vecteur, comme titre, et comme histoire. Les fragments que j'avais essaimés en tournant autour pendant quelques années se sont agrégés autour de personnages, d'abord celui de Michel, puis celui de Marie, puis d'autres qu'appelait lentement la cohérence narrative que j'essayais d'installer. C'est très fumeux, la naissance d'un livre, toujours. On cherche un langage, une forme qui ira fouiller au mieux les recoins d'une idée, d'un pressentiment. Qui pourra les débusquer et les surprendre, et vous surprendre à les penser, à les construire. Enfin, il paraît que beaucoup d'écrivains se font une trame d'avance. Pas moi, ça m'ennuierait terriblement. Je ne progresse que par séquences. Quand elles s'enchaînent elles font le récit. Quand elles ne s'enchaînent pas elles font le récit quand même, si la forme et le langage qu'on a trouvés tiennent la route. Ou bien un autre livre.

JA
Justement, je suppose que vous avez dû expurger le manuscrit final de La Chair d’un certain nombre de pages. Les conservez-vous et même : pensez-vous qu’un autre livre puisse s’esquisser à partir de certains textes que vous n’auriez pas conservés pour votre roman ? Avez-vous eu la tentation, comme Georges Bernanos abandonnant l’écriture harassante de Monsieur Ouine pour écrire, presque d’un jet, le Journal d’un curé de campagne, de laisser reposer, comme on laisse reposer une pâte, le manuscrit de La Chair, pour vous lancer sur les traces d’une toute nouvelle histoire ? En d’autres termes : à quel texte rêve, aujourd’hui, Serge Rivron ?

SR
Je n'ai pas vraiment «expurgé» le manuscrit final de La Chair, le roman s'est expurgé de certaines pages, chapitres, au fur et à mesure de sa construction. Pour tout dire, j'étais parti sur un premier chapitre complètement autre, une sorte d'énigme assez vertement pornographique et violente, qui fut la matrice originelle du roman jusqu'au deux tiers environ. Et puis tout à coup, j'ai buté contre cette matrice, je me suis aperçu qu'elle m'emmenait quelque part où je ne voulais pas aller, un final seulement pressenti mais auquel mon cœur n'adhérait pas. Je suis resté comme ça environ un an sans pouvoir écrire quelque suite que ce soit, jusqu'à ce que j'ai compris, puis surtout admis qu'il fallait tout simplement faire disparaître ce chapitre inaugural, tout bien écrit que je le trouve, et tout essentiel qu'il avait été à la construction du roman.
Évidemment, j'ai conservé ce premier chapitre, comme d'autres passages qui ne menaient à rien, ou qui me paraissaient superflus, tant du point de vue de l'économie du récit que de celle du sens. On espère toujours pouvoir «recaser» un jour ou l'autre un texte qu'on aime, le faire tenir dans un autre ensemble… Pour ce qui me concerne, ce n'est d'ailleurs pas toujours illusoire, mes écrits avancent souvent à partir de fragments, une espèce de paradigme d'imaginaires que la quête de sens (le Verbe ?) parvient parfois à lier entre eux. Alors, en réponse à votre dernière question, je dirais qu'au fond le texte auquel je rêve aujourd'hui, c'est ce texte-là, celui qui s'élabore lentement en moi depuis que j'écris des livres, l'écart (comme on dit des cartes du tarot qu'on n’a pas utilisées pour faire sa manche) de ceux qui l'ont précédé. Roman ? Essai ? Poème ? Conte ?... Je n'en ai aucune idée pour le moment, aucune idée précise, j'évite de me poser la question du genre quand je commence un livre, et même quand je l'écris. Je prends le temps de me le rendre nécessaire, en espérant qu'il puisse l'être à quelques autres, à la littérature en général.

JA
«L’écart de ceux qui l’ont précédé» : étrange tournure, assez belle d’ailleurs qui me fait penser au «reste» des vieux textes prophétiques juifs, cette parcelle de vie incernable, sur la nature de laquelle on ne peut se prononcer (combien d’élus, par exemple, la composent ?) et dont l’absence serait pourtant inconcevable puisqu’elle provoquerait une destruction totale du cosmos. Le texte que vous rêvez n’est pas là, n’existera peut-être jamais (tant d’écrivains ont espéré accoucher de leur Grand Œuvre ou Livre total !) ou bien est déjà là, sous-jacent, palimpseste de tous les textes que vous avez écrits. Que vous le matérialisiez ou pas, vous semblez quoi qu’il en soit ne pas douter de son existence. Vous me parlez du Verbe. Avez-vous, justement, l’idée de cette totalité, de ce Livre de la nature peut-être dont vous écririez quelques lignes, paragraphes voire, je vous le souhaite, chapitres entiers ?

SR
Je me le souhaite aussi, mais pas pour faire genre ni postérité : pour l'aventure. Je crois sincèrement qu'il n'en reste pas d'autre, depuis la fin du 17e siècle, que celle de la Sainteté. Depuis que (presque) tous les territoires de la Terre ont été découverts, depuis que «l'oikoumenè» (la terre civilisée) a gagné les frontières de la planète, il ne reste plus à l'homme qu'à se confronter à son devoir, c'est-à-dire son Salut et celui de ses comparses.
Je n'ai aucunement l'ambition d'écrire Le Livre de la nature, ni a fortiori celui de la totalité. Quelques grotesques et néanmoins parfois talentueux auteurs de la fin du 20e siècle – celui de «la mort de Dieu» – ont cru pouvoir s'y risquer, et quelquefois le prétendre (Pierre Guyotat a été un de mes maîtres en «libérrature»). Les terribles désillusions de ce même 20e siècle, dont je suis un rejeton, nous forcent à plus de modestie. Nous ne sommes, écrivains, plasticiens, musiciens, philosophes, bûcherons, soigneurs, parents, que des passeurs.
Le texte dont je rêve est là, cher Juan, et il existera forcément, parce qu'il existe depuis la nuit des temps. Il ressemble à ceux qu'ont écrits Ésope, Virgile, Le Tasse, Rabelais, Villon, Dante, Racine, Baudelaire, tant d'autres… Moins ou plus fort, ça dépend toujours du lecteur, de celui qui au final fait «l'écart». Ce n'est pas forcément moi qui l'écrirai. Mais soyez gentil, revenons à nos moutons ! La Chair, qui a le mérite d'exister…

Rivron 2.jpgJA
La Chair ? Mais nous ne l’avons jamais quitté, voyons, ce beau roman ! Un point tout de même : non, trois fois non, il n’y a pas eu que des grotesques ayant désiré écrire le livre total, Le Livre. Je vous rappelle quelques noms tout de même : Canetti, Musil, Broch, Faulkner, Joyce, Melville, Dos Passos, Borges, etc. Un autre point et, promis, nous revenons à notre licorne noire : si la Terre n’est pas totalement explorée (nous sommes même très loin du compte), que faites-vous donc des mondes qui nous entourent ? La conquête de la Lune est pour demain, celle de Mars pour après-demain. Ensuite, qui sait ? Vous ne lisez pas assez de romans de science-fiction et ne paraissez pas être au fait, quoi qu’il en soit, des progrès fulgurants de la conquête spatiale, cher Serge…
Bien, puisque vous êtes pressé de revenir à votre roman (il faut bien, tout de même, que nous empruntions quelques sentiers qui bifurquent, non ?), alors même que nous avons, dans la Zone, tout notre temps, voici une question abrupte : votre livre existe me dites-vous ? Bien sûr, mais vous savez que l’existence d’un livre, hélas, dépend certes du nombre (et de la qualité, mais tout de même de plus en plus du nombre) de ses lecteurs mais aussi, là aussi de plus en plus, de la puissance commerciale de son éditeur. Avez-vous proposé votre Chair à d’autres éditeurs que celui qui a eu finalement le courage, puisqu’il en faut, de publier un tel livre dont le sujet serait… la sainteté ? Celle de Marie je suppose ou bien celle, torturée, inversée, de son fils Michel ?

SR
Que de remarques ! Que de questions ! D'abord, je ne conteste pas que la quête du «Livre Total» – tout de même très «vingtièmiste», vous me le concèderez – n'ait été poursuivie par des écrivains majeurs, et ceux que vous citez en sont évidemment de très bons spécimens (vous auriez pu ajouter Proust). Je tentais simplement d'exprimer ceci qu'au fond le rêve du prochain livre comme «Grand Œuvre», à la fois naïf, un peu bêta, et abruptement prétentieux, outre qu'il me paraît (voyez, je reste prudent maintenant) concomitant à l'histoire d'un siècle, le 20e, particulièrement brutal et nombriliste, ne sert en aucune manière de moteur à mon désir d'écrire. Que le «Grand Œuvre» est toujours derrière nous, et que nos créations prochaines en seraient plutôt une conséquence, un approfondissement. Quant aux «mondes qui nous entourent»… Vous avez parfaitement raison de souligner mon inconnaissance en matière de science-fiction, je n'ai aimé que très peu de romans du genre à part ceux de Van Vogt, certains Philip K. Dick, et Dune, de Frank Herbert. Les livres de science-fiction me font en général bâiller d'ennui dès la sixième page, au moment où les cybers commencent à se révolter parce que ceux de la dernière génération ont senti qu'à l'autre bout de l'espace intersidéral une étrange planète violette était en train de surgir d'un trou noir entièrement peuplée d'une civilisation de droïdes revanchards ayant la capacité de se reproduire par scissiparité. Comme j'avais essayé de l'expliquer il y a quelques années dans les colonnes de votre excellente Zone, je crois l'humain irrémédiablement voué à la Terre, et «les mondes qui l'entourent» ne m'intéressent que dans cette exacte mesure. C'est en ceci que la sainteté me paraît une «entrée» essentielle, qui fait du Ciel l'horizon tellurique de l'humain, qui nous force à approfondir notre relation à la boue qui nous fonde et ne la transmute (peut-être) qu'autant que nous sommes d'ici, et pas des ectoplasmes doués de pouvoirs surnaturels.
Apparemment, cependant, notre époque qui affiche la supériorité absolue de la matière tout en s'ébaubissant paradoxalement de para-normal et d'énergie transcendantale, vieille lune, éternel éther mystique, frisson gratuit des fins de feu de camp, apparemment notre époque ne croit plus une demi-seconde à la possibilité de la sainteté, alors même qu'elle lui doit les deux derniers millénaires de son histoire, et son règne absolu sur toute la planète, quand Memphis, Athènes, Rome et toutes les autres civilisations jusqu'à la nôtre n'avaient pu, à leur apogée, conquérir que des morceaux de territoires continentaux. Cela soulève mon étonnement, et c'est effectivement le sujet principal de La Chair – non pas la sainteté, mais l'exploration des conséquences dans la chair et pour la chair de l'incapacité absolue dans laquelle nous sommes tous aujourd'hui d'accepter la possibilité de la sainteté. En ce sens, Marie et Michel sont tous deux des figures non pas inversées, mais renversées, de la sainteté. La force qui les habite et les conduit est sans cesse empêchée, contrainte, par celle, incroyablement plus puissante, des constructions que notre époque de grégarité a élaborées pour parer son impuissance à admettre l'impensable qui l'a fait souveraine.
Bon, je ne sais pas si c'est ce qui passe, quand on lit ce bouquin. C'est en tous cas une de ses clés, a posteriori. Un livre ne sera toujours qu'une reconstruction, même et peut-être surtout pour celui qui l'écrit. Je ne suis pas certain, par exemple, que mon éditeur (mes éditeurs, devrais-je dire, parce qu'en plus de Jean-Patrick Péju, le directeur de la collection Les sœurs océanes, qui a le premier accepté ce livre, il a été bien porté par Michèle Narvaez et Jean-Pierre Huguet) ait le sentiment d'avoir édité un livre sur la sainteté. Je suis certain, en revanche, qu'il a été l'un des premiers éditeurs auxquels je me suis adressé à le lire – et sa capacité de lecteur, pour répondre à une de vos nombreuses questions antécédentes, m'intéresse davantage que sa puissance commerciale, hélas fort limitée !

JA
Attendez un peu. Vous me dites que Marie et son fils Michel sont tous deux empêchés de devenir des saints par la force de «constructions que notre époque de grégarité a élaborées pour parer son impuissance à admettre l'impensable qui l'a fait souveraine». Je ne suis pas d’accord avec votre affirmation, et à double titre : d’abord parce que, à mes yeux, Marie est bel et bien une sainte, justement puisqu’elle ignore presque tout de sa condition et paraît s’être engagée dans la «petite voie» chère à Sainte Thérèse de Lisieux. Elle accepte ce que la vie lui réserve, elle accepte même le sacrifice de son propre fils comme s’il s’agissait d’une douce et douloureuse évidence. Ensuite parce que Michel, lui, n’est qu’un homme moderne. Entendons-nous : votre personnage est aussi complexe que vous le souhaitez, peut-être même est-il infiniment plus complexe que le Pernichon moyen hantant nos sociétés, mais il n’est pas un saint. Il est un «homme creux» pour évoquer T. S. Eliot, un «désespéré» selon Bloy, surtout un Des Esseintes ne parvenant guère à s’arracher à la contemplation esthétique. Il est, surtout, je vous cite, un «tricheur» («Qui n’est pas un Saint est un tricheur. Jusqu’à l’abaissement. Jusqu’à la vomissure», p. 23). Où est donc, je vous prie, notre Durtal qui délaissera le démonisme de pacotille pour le silence plénier des monastères ? Je ne l’ai pas trouvé. Je n’ai même pas vu en Michel d’indices nous permettant de supposer qu’il pourrait devenir (voyez comme je suis prudent à mon tour) un saint, même torturé comme Donissan, tant ce personnage me paraît parfaitement incapable de comprendre quelques toutes petites choses essentielles, y compris lorsque sa propre fille les lui assène d’une façon pour le moins… fulgurante ! Vous n’allez tout de même pas me répondre que Michel a été empêché de devenir un saint parce qu’il a trop aimé les femmes ? Et alors je vous prie ? Sainte Thérèse d’Avila a beaucoup aimé les hommes et voyez quelle a été sa carrière !…
Je vais vous le dire sans ambages, cher Serge : je crois que vous avez absolument tout fait, tout ce que le diable de romancier que vous êtes pouvait faire pour que Michel ne devienne pas un saint.

SR
La posture au monde de ce pauvre Michel est extrêmement complexe, je vous le concède aisément. D'abord, parce qu'il est une pure création de mots. Et à ce titre, comme tout personnage de fiction, son destin est tout entier dans la main du diable qui l'agite, un romancier. Ensuite parce que le diable en question, s'étant reconnu il y a longtemps chrétien, puis catholique, et de plus en plus apostolique et romain à chaque fois qu'il essaie un pas vers l'élucidation de sa réalité, l'a mis dans cette situation plutôt limite que, immergé dans une société (la nôtre) absolument imperméable à toute forme de religiosité et plus encore si elle est chrétienne, il serait cependant sommé, pour être mieux que la nullité qu'avec l'ensemble de ses contemporains il poursuit, s'étant reconnu le fils complètement improbable du père que sa mère lui attribue, ayant à peine ébauché ce chemin de sainteté, de se trouver exactement dans la posture du Christ lui-même écoutant Marie lui dire qu'elle avait été engrossée de lui par le frôlement des ailes d'un ange. Reconnaissez qu'il n'a pas la «petite voie» facile. Pourtant il avance, par le sexe, certes, mais par lui parvient à repousser, même si en creux, ces deux tentations majeures que sont l'envie et l'orgueil. Michel ne peut pas croire sa mère, parce que croire une histoire pareille aujourd'hui le livrerait instantanément à cette construction maîtresse de notre époque de grégarité, à savoir la psychiatrie.
Ceci dit, vous avez parfaitement le droit de ne voir en lui que le tricheur, puisqu'il est loin d'être un Saint. Quant à Marie, bien sûr, sa capacité de résignation, la durée miraculeuse de la gestation en elle de son fils, son obéissance à ses voix, sa modestie, dessinent assez franchement le portrait d'une Sainte. Vous omettez juste, en la voyant finalement traverser assez directement notre époque de grégarité, que le diable de romancier qui, elle aussi, l'a agitée a fermé son roman de telle manière qu'on puisse aussi parfaitement croire qu'elle est folle, ou qu'horrifiée de ce que le lecteur découvre à la fin du récit, sa pudibonderie hystérique (comme ils disent) l'ait conduite au double meurtre des enfants de Serge. Plusieurs lecteurs soutiennent cette hypothèse mordicus, et tentent de me prouver que c'est même l'évidence ! Je vous le dis, Juan, notre époque renverse les saints.

Rivron 3.jpgJA
Oui, j’avais entendu cette drôle d’exégèse, en effet, de la part de certains de vos lecteurs, lors de votre soirée de dédicaces, à Lyon, il y a quelques semaines. Je dois vous dire que pareille explication me semble hautement fantaisiste, surtout si l’on considère que la scène de découverte du lieu du crime est précédée par un chapitre décrivant les amours aussi débridées que meurtrières entre Michel et celle qui n’est autre que sa propre sœur ! Vous me dites que Michel est parvenu à repousser l’envie. Non : si quelque trait caractérise ce personnage, c’est justement l’envie il me semble, la convoitise de toutes les femmes désirables qui passent dans sa vie. Non seulement Michel n’a pas la «petite voie» facile, mais, je vous le répète, vous avez absolument tout fait pour en faire un jouisseur, torturé bien sûr, mais un jouisseur quand même, comme si vous cherchiez à l’acculer, à vous venger de sa trouille lorsqu’il s’agit, pour lui, à moins de sombrer dans la folie, d’accepter l’inacceptable, ce que notre époque considère comme étant du ressort de l’inacceptable, le surnaturel donc.
J’y songe : je me demande si vous n’avez pas autant insisté sur la dimension charnelle de l’amour pour nous faire comprendre que le surnaturel n’annihile jamais l’empire de la chair, mais au contraire la fait lever comme une pâte. Vous vous souvenez sans doute que, dans Monsieur Ouine, ce terrible roman où les anciennes vertus chrétiennes sont devenues des toupies folles selon l’image de Chesterton, nombreux sont les personnages hantés par la chair : le maire de Fenouille renifle à des lieues à la ronde son intolérable putréfaction, Jambe-de-Laine, autrefois belle, guette sa première fleur dans le corps des jeunes hommes, tout comme monsieur Ouine, d’une autre façon certes, infiniment plus intellectuelle, donc dangereuse. Vivrions-nous à l’époque où le surnaturel, auquel on barre tous les accès vous nous le rappelez, est obligé, pour s’épancher, de se déverser dans des chairs qui ne le reconnaissent plus et qui le combattent donc de toutes leurs forces, quitte à se plonger dans les limbes de la folie ou à se mutiler, voire se détruire elles-mêmes?
Oui donc, je vous suis lorsque vous m’affirmez que notre époque organise une véritable conspiration contre l’Esprit (Bernanos l’écrivait) : quoi que nous fassions, pour le dire avec Rimbaud qui hante les pages de votre roman, nous sommes rendus au sol, avec pour seul objet la rugueuse réalité (1). Contre la Chair aussi, réduite à son élasticité pornographique ou au terrain d’expérimentation des chercheurs. Vous allez me dire que j’ai lu trop de romans de science-fiction mais, de nos jours, avec la création de ce que l’on appelle des chimères, les scientifiques paraissent à tout prix vouloir dépasser les rêves les plus fous du Docteur Moreau…
Votre roman est donc celui de l’exaltation de la Chair… ou plutôt, de son apocalypse, au sens premier du terme ? Pourquoi cette rage à fouailler (2) cette pauvre chair, alors même que le travail des mystiques est de tenter à tout prix d’en comprimer les élans sauvages ?

SR
J'aime beaucoup cet extrait d'Huysmans que vous citez, et que je ne connaissais pas. Cette citation est toutefois un peu sombre à mon goût, un peu trop «paulinienne», au méchant et immérité sens de ce mot. La chair, c'est certain, est par essence le creuset de la tentation et, tout comme l'argent, un atout maître dans la main du Démon, puisqu'il existe. Mais contrairement à l'argent, la Chair n'est pas un reliquat, elle préexiste, au moins dans la tradition judéo-christiano-islamique, à la Chute, au Péché. Si mon roman n'est certes pas celui de l'exaltation de la Chair, je ne crois pas qu'il soit non plus celui de son apocalypse. D'abord, pour le pornographe et l'érotomane, pour l'homme sexué que je suis aussi, ce serait d'une hypocrisie sans nom que de parvenir à ce genre de leçon, fût-ce à l'âge très avancé qui n'est pas encore le mien. Ensuite parce que mes personnages principaux, y compris Marie certes d'une manière plus dolente, éprouvent une véritable jubilation des sens à répondre aux appels de la Chair – et, à moins de faire l'impasse, à cause du final, sur la moitié des pages de ce livre (comme Sarah Vajda étrangement l'a fait à l'occasion d'une préface que je lui avais demandée et que j'ai refusée), on ne saurait nier cette jubilation, qui contamine assez aisément le lecteur, il me semble. Enfin parce que la scène où s'engloutissent les personnages de Michel et de Carole, même placée sous le claudélien leitmotiv «la volonté de Dieu tout à coup verticale et sévère», est imprégnée d'un mysticisme bien plus orgastique que convulsif ou a fortiori intégriste.
Ce constat m'amène à votre proposition, qui me plaît bien : avoir «insisté sur la dimension charnelle de l'amour pour (tenter de) faire comprendre que le surnaturel n’annihile jamais l’empire de la chair, mais au contraire la fait lever comme une pâte». Je pourrais continuer de citer tout votre paragraphe et contresigner sa conclusion en la mettant à la forme affirmative : je crains effectivement qu'à force de barrer par tous les moyens et par toutes les fibules de son idéologie l'accès au sacré (et à la révérence que chacun de nous lui doit), notre civilisation gomorrhéenne ne nous contraigne plus individuellement qu'à cette quête d'épanchement éperdu de nos sens et de nos sexes, sans fruit jusqu'à la Possession. Oh ! ça se fait de manière assez douce, évidemment, avec des airs de liberté reconquise, de naturel retrouvé ! on s'échange des recettes pour mieux jouir de son point G, bander plus longtemps, avoir de plus jolies fesses ou savoir quel est le bon âge pour accepter une première sodomie (textuel, j'ai lu cette question dans un fanzine, avec commentaires d'inévitables psy)… Ça aurait presque des couleurs d'Âge d'Or, ces échanges mutins sur la qualité du sperme et de l'ovule – n'était que cette chair incapable de lien à ce qui la fonde se transforme sous nos yeux en barbaque, et que la date de péremption, qui inéluctablement frappe les biens putrescibles qu'on se croit uniquement, affole notre boussole collective. La Chair perd assez facilement le Nord, lorsqu'elle vaque à sa guise…
Ainsi, j'accepte volontiers l'analogie avec les personnages de Monsieur Ouine, ces pauvres hères épuisés par la sauvagerie à cent visages d'une sensualité d'autant plus harassante pour eux qu'ils ne l'éprouvent que comme pulsions – et qu'en plus ces pulsions font terriblement tache dans le cercle de bourgeoisie rurale qui est le leur. Toutefois, pour en revenir à ce personnage de Michel dans mon roman, à qui je conviens tout à fait d'avoir donné toutes les caractéristiques du jouisseur moderne – un modèle presque à la Houellebecq, intellocrate blasé mou cynique –, je continue tout de même de lui trouver (mais peut-être ai-je manqué à bien la faire sentir ?) une dimension autre, nettement plus métaphysique, ne serait-ce que par ces «pages arrachées» dont il n'est certes pas vraiment dit que ce soit bien les siennes, mais qui introduisent une fracture plus «surnaturelle» que psychologique dans sa constitution, dans son histoire. Et puis l'inacceptable auquel il a à faire face me semble, je le redis, le parangon de l'Inacceptable pour un homme né à notre époque, et pas seulement un basique problème de parentèle, ou de pulsions taboues.

1226036484.jpgJA
Il y a, oui, les «pages arrachées» de votre roman, certaines étant tout à fait remarquables mais, comme vous le soulignez, rien ne nous indique (hormis… quelques maigres détails) qu’elles sont l’œuvre de Michel. Nous y reviendrons, lorsque nous évoquerons la question du langage. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute un des défauts de votre livre (j’en vois un autre, l’intrusion quelque peu grotesque, à la fin du roman, de cette jeune femme que Michel aide à accoucher de son fils) : rien à faire, je ne parviens pas à voir dans ce personnage un saint raté, pas même avorté. «Personne ne croise votre chemin qui ne vous ait été envoyé» écrivez-vous (p. 241). Oui. Mais, sur la route de Michel, comme sur celle de Mouchette, nul implacable Donissan dont le regard aurait transpercé ses pauvres petits péchés.
Je maintiens mon assertion : votre roman est celui d’une apocalypse de la chair, quelle que soit la jubilation (3), vous avez raison d’évoquer cette dimension évidente de votre roman, qu’éprouvent les personnages pour la chair de leur compagnon ou de leur compagne voire, tout simplement, de leur partenaire. Sinon, à quel sombre dessein obéirait donc la scène de carnage finale ? À la simple volonté d’une fin sanguinolente ? Je crois que vous n’êtes pas David Peace…
Je vous avais conseillé de vous procurer Le jour de la colère de Dieu de Jean-François Colosimo. Lisez-le et vous comprendrez pourquoi je parle d’apocalypse au sujet de La Chair. Je n’ai pas récemment relu cet étrange livre de Colosimo mais, lisant en tous les cas le vôtre deux fois plutôt qu’une, ce sont les pages consacrées à la terrible histoire du curé d’Uruffe qui se sont immédiatement imposées à mon esprit.
«Intellocrate blasé mou cynique» ou IBMC, cela pourrait faire fureur sous la plume d’un journaliste imbécile je crois, par exemple sur la couverture de Technikart. J’adopte cet acronyme quoi qu’il en soit ! Plus sérieusement. Oui, Michel est on ne peut plus houellebecquien si je puis dire. Vous auriez ainsi parfaitement pu faire vôtre, l’appliquant à votre IBMC, telle phrase de Houellebecq (dans Plateforme, J’ai lu, 2002, p. 217) : «J’étais parfaitement adapté à l’âge de l’information, c’est-à-dire à rien». Êtes-vous également d’accord avec ce qu’écrit Houellebecq dans ce même roman (p. 236) même si, bien sûr, manque l’interrogation qui est vôtre sur l’impossibilité de la sainteté, même si, bien sûr encore, votre propre constat est à mon sens plus dur encore que celui que porte Houellebecq (4) : «Nous sommes devenus froids, rationnels, extrêmement conscients de notre existence individuelle et de nos droits; nous souhaitons avant tout éviter l’aliénation et la dépendance; en outre, nous sommes obsédés par la santé et par l’hygiène : ce ne sont vraiment pas les conditions idéales pour faire l’amour.»

SR
Allons-y, donc pour cette «apocalypse de la chair», que vous avez l'amabilité de voir dans ce roman. Au fond, l'idée d'être parvenu pour quelques-uns à dévoiler des choses cachées depuis… l'incarnation du monde, ce à une époque tellement dépourvue de sens du sacré et qui, après ou en même temps que le Verbe a fait de la Chair le tombeau des trois vertus cardinales (5), vaniteusement me remplirait plutôt d'aise. Cependant, contrairement à Houellebecq, dont je partage l'analyse que la forme romanesque n'est pas faite pour peindre le néant, et pour lequel j'éprouve une vraie admiration littéraire mâtinée d'irréfragable commisération, je ne rêve d'aucune articulation plus plate ni morne. Un écrivain ne peut, à mon sens, se contenter de décrire, fût-ce admirablement, quelle que soit la forme littéraire qu'il choisisse, la déréliction des êtres dans une société hantée par l'auto-conservation individuelle, la gagne, et les droits de l'homme. Confondre l'immuable et l'immobile, redouter le premier pour ce qu'il porte d'éternel, et finir par le nier en justifiant la quête absurde du second : je ne suis pas loin de penser, hélas, que ce projet qui soutend la logique sociétale actuelle, ne soit pas une des raisons du succès critique et (presque) populaire des romans de Houellebecq, dont les personnages aux fantasmes d'IBMC (j'adopte aussi l'acronyme, mais que ce soit le seul !) essaiment dans toutes les rédactions, tous les magazines, tous les discours, toutes les attentes d'un monde figé par la peur autant et plus que par la certitude du néant.
Michel est bien un saint raté (je préfère «renversé») parce qu'à la différence des larves auxquelles il ressemble, il porte dans sa chair, dans l'origine de sa chair, à laquelle il ne peut croire et qu'il est en quelque sorte sommé de refuser de toutes ses forces – quand les modernes larves n'éprouvent leurs forces que dans l'accumulation de jouissances choisies – l'envol impossible : oui, nous étions toilés et le vent ascendant portait bien mais pourtant, c’est au sol que nous sommes rendus.
Vous avez cité deux fois, et paru regretter, l'absence d'un Donissan sur la route de Michel. Toute révérence gardée envers ce personnage et d'autres qui enracinent les romans de la poignée de grands écrivains catholiques ou chrétiens des années 1870 à 1940 (je pense naturellement à Bloy, Bernanos et Claudel, mais aussi à Dostoïevski ou Tolstoï, à Chesterton dans une certaine mesure), c'est que leur côté «raisonneurs» de la foi ne me paraît plus de mise aujourd'hui, et plus : que le didactisme en littérature a quelque chose d'apoétique qui personnellement me gêne. Donissan, quand c'est réussi c'est une sorte de coryphée, un souffle théologique qui sublime le récit; mais parfois aussi, ça le plombe. Je ne suis pas certain de savoir faire ce genre de personnage, et comme premier lecteur de mon récit, je n'en ai pas envie. Je cherche, au fond, à créer des personnages qui ressemblent à l'idée que je me fais des hommes, mouvants comme assis sur du sable et dont les fortifications qui les abritent n'apparaissent que lorsque la mer se retire. Les préceptes qui nous structurent, nous nous les forgeons à l'abri et au gré des vagues du langage. Je suis désolé de cette image, qui pourrait faire accroire que je me moque comme d'une guigne de la stratégie du récit, ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait faux, puisqu'encore une fois j'écris en attente de ce qui vient autant que j'essaie de le construire. Ou, pour le dire autrement, je m'intéresse plus à la cohérence des personnages et à ma propre quête qu'à l'aspect démonstratif du discours. Finalement, les défauts que vous constatez à mon livre – le fait que les «pages arrachées» ne puissent être attribuées à coup sûr à Michel, et l'irruption «quelque peu grotesque» de Stella à la fin du parcours – sont autant de traces de la manière dont j'écris et de l'étonnement que je cherche.

572177677.jpgJA
Cher Serge, permettez-moi de vous préciser que je ne voyais pas, dans ces «pages arrachées» ni même dans le fait qu’on ne puisse les attribuer avec certitude à Michel, un des défauts de votre roman.
Revenons à vos affirmations. Je ne pense pas que l’on puisse dire de Michel Houellebecq qu’il se contente de peindre la déréliction des êtres. Non, pas du tout même, en tous les cas pas seulement: il y a dans presque tous ses romans des sortes de… trouées, des jours qui percent l’épaisse muraille derrière lesquelles sont enfermés (s’enferment ?) ses personnages. Voyez ainsi le titre pour le moins éloquent de la première partie des Particules élémentaires, Le Royaume perdu, où l’auteur écrit ces phrases significatives : «On peut imaginer que le poisson, sortant de temps en temps la tête de l’eau pour happer l’air, aperçoive pendant quelques secondes un monde aérien, complètement différent – paradisiaque. Bien entendu il devrait ensuite retourner dans son univers d’algues, où les poissons se dévorent. Mais pendant quelques secondes il aurait eu l’intuition d’un monde différent, un monde parfait – le nôtre» (6). Voilà bien le problème des personnages de Houellebecq : ils sont des poissons incapables de vivre plus de quelques secondes dans un milieu qui n’est pas le leur. Ils connaissent l’existence de quelque chose, monde ou réalité, qui les dépasse, mais ils paraissent condamnés à errer dans une réalité aussi plate que fuligineuse.
Votre personnage, à présent. Je maintiens que Michel n’est pas un saint raté ou «renversé», parce que, s’il porte, au dernier recès de sa chair, un signe d’élection, lui manque tout le travail de la volonté. Michel ne veut pas être un saint, il ne veut rien d’ailleurs, il refuse même une telle idée de toutes ses forces, de toute sa raison. Le surnaturel le paralyse, peut-être même la vie et le fait qu’il ait tout de même conscience de sa différence. Peu importe du reste, je vois que nous ne sommes pas d’accord sur ce point concernant la nature de votre personnage principal et c’est, à mon sens, l’une des faiblesses de votre roman justement, celle-ci bien réelle.
Georges Bernanos : voyez combien cet écrivain a créé, pour le coup, ce que nous pourrions nommer des saints ratés, des avortons de saints. La première Mouchette bien évidemment et tant d’autres, cet homme à tout faire d’origine russe, érotomane, qui causera la perte de Chantal de Clergerie dans La Joie, jusqu’au maire de Fenouille ayant humé, jusqu’au dégoût, chacune de ses faiblesses, en passant par un autre personnage de Monsieur Ouine, le jeune infirme, Guillaume, l’ami de Steeny. Tous ces personnages, d’ailleurs (à l’exception de Guillaume qui disparaît, tout bonnement, du dernier roman de Bernanos), comme tant d’autres inventés par le romancier, ont mis fin à leurs jours. Même Donissan, ce saint ayant donné sa joie au diable en échange, si je puis dire, d’une lucidité surnaturelle, même Donissan, pour aller quelque peu dans votre sens, ne parvient pas à «sauver» Mouchette mais au moins nous savons que cette sauvageonne a parfaitement compris qu’elle s’enfonçait, en toute conscience, dans un chemin dont on ne revient pas, alors que Michel ? Ce fat n’est même pas diabolique, voyons, Serge, ce qui eût pu me faire penser comme vous et lui donner du «saint renversé»… !
Michel ne fait que subir : son milieu, les femmes, la folie (supposée) de sa mère, les délires (supposés eux aussi) de sa fille, etc. Le meurtre final est peut-être donc moins «apocalypse de la chair» que commodité du romancier, qui probablement n’a pas su comment terminer son livre dans un sens obvie, je me trompe, cher Serge ? Vous voyez que j’essaie ainsi de suivre vos préceptes créatifs, même si c’est pour les critiquer. Veuillez surtout tenir compte du fait que je ne cherche absolument pas à faire de vous un apologiste, grands dieux non ! Quelle horreur d’ailleurs que les apologistes qui ne sont que cela (ayant donc oublié d’être, avant tout, de véritables artistes), surtout catholiques ! Laissons cela, cette fausse littérature taillée aux mesures rabougries d’un lit de Procuste ou plutôt de Procure, à tous les petits Jacques de Guillebon qui hésitent entre les fesses tentantes de leur cousine Marie-Joséphine et un apostolat tout de même laïc, on ne se refait pas, hélas, dans quelque canard ou revue sentant l’encens, où il s’agira de copier le modèle finalement peu vertueux de leurs aînés du Figaro et du Monde, l’œil vissé sur le crucifix plutôt que sur le fil de l’AFP.
En bref cher Serge : saviez-vous comment vous alliez terminer votre roman ? Je suppose que non, si je vous ai bien lu… Je reviendrai, plus tard, sans doute lorsque nous aborderons la question du langage et conclurons notre dialogue, sur cette étrange phrase que vous avez écrite : «Les préceptes qui nous structurent, nous nous les forgeons à l'abri et au gré des vagues du langage.»

SR
Bien sûr que non, je ne savais pas comment allait terminer mon roman ! Il y a quelques années, je ne savais même pas que j'allais l'écrire – celui-ci, précisément. Vous avez parfois, cher Juan, des naïvetés merveilleuses «qui dépassent la pensée», comme disait Bachelard ! Si je savais d'avance comment se terminera ce que j'écris, je n'écrirais certes pas, ou bien je me contenterais de recopier quelques excellents auteurs ! C'est d'ailleurs ce que finissent par faire les curieux apologistes dont vous parlez, certain(e) l'œil vissé à la fois sur le crucifix et sur le fil de l'AFP (dans la mesure où, tel d'un abonnement à l'Argus de la presse, il (elle) en espère des nouvelles de sa belle âme), tentant de repentir par le ressassement bigot de psaumes et de cantiques leurs années de nombrilisme erratique et de boucherie visionnaire.
Mais revenons à Michel, mon pauvre héros : vous semblez lui reprocher d'être paralysé par le surnaturel. Le surnaturel ne vous paralyse pas, vous ? Vous avez de la chance. Il me semble à moi que lorsqu'on a la chance d'éprouver le «surnaturel», ou au moins de s'apercevoir quelquefois qu'il nous accompagne, nous ne pouvons en être que paralysé. C'est comme un réflexe, et je ne suis pas loin de penser que ni soumission, ni prière, ni théologie, ne doivent ni ne peuvent jamais éteindre tout à fait en nous ce vertige. Michel est creux ? Nous le sommes tous face au sacré, et comme vous l'avez bien vu et dit, j'ai volontairement rendu ce personnage résolument faquin, misérable, écrasé sans arrêt par les stigmates de la veulerie commune aux hommes, et particulièrement à ceux de ce temps qui fait de cette veulerie le parangon de la réussite. Mais je l'ai également bordé de «surnaturel», comme une damnation. Michel n'est effectivement pas diabolique pour un sou, il est juste assiégé par le Mal. Que les folie et délire de mère, fille, et sœur, soient supposés ou non – évidemment, comme chrétien je préfèrerais que ce soit oui – je n'en sais rien, mais j'ai essayé de faire en sorte que son personnage (j'insiste : il ne s'agit pas d'un être dans la vie, mais d'une figure de fiction), moderne passant, y soit sans cesse ramené et que, comme je vois que nous faisons presque toujours, faisant à chaque fois l'autruche il s'y enfonce de fait toujours plus profondément, retournant finalement et par deux fois à la source de son désir, la chair que ce père nié, la sienne, avait mis sur sa route avant même sa conception. Et jusqu'à s'abolir en elle, sans qu'on sache vraiment ce qui se passe, qui a perpétué le meurtre final. Commodité de romancier ? J'en doute… Si vous saviez ce que cette fin-là m'a coûté de crainte et de tremblements ! Mais peut-être en était-ce une aussi, ou une bête foirade. En tout cas, comme romancier et comme quêteur, je ne voulais surtout pas qu'il y ait de Leçon, parce que je n'en connais pas. Quitte à ce que le lecteur, comme mon amie Sarah Vajda l'a fait, se rejouant le carré sémiotique adapté à l'analyse des contes de fées, ne veuille lire dans tout ça qu'un moralisme obscurant – ou que la cousine Marie-Joséphine, à l'inverse, faisant mine de s'en effaroucher, se repasse les bonnes feuilles du lupanar en se tripotant le beignet.
Sur Bernanos, je suis d'accord avec ce que vous dites, mais on ne peut plus écrire comme à l'époque de Bernanos – en tout cas pas moi. Sur Houellebecq, je ne suis pas d'accord, et dans la citation que vous faites (j'aime beaucoup les histoires de poissons), je ne vois pas de «trouée» vers le ciel, mais l'implacable et terrifiante ironie qui, à mon sens (et là je suis d'accord avec vous), font des personnages houellebecquiens des poissons incapables de vivre dans un milieu qui n'est pas le leur. C'est bien le problème avec Houellebecq, et ce qui fait à la fois mon admiration pour l'écrivain et ma détresse pour lui : le milieu de ses personnages n'est jamais le leur. Houellebecq a horreur de la terre. Il a horreur de l'être. Horreur de la merde, donc, si l'on adopte l'équation d'Antonin Artaud («l'être, c'est de la merde»). Moi, j'arrive à y voir quelquefois de la beauté, du rire. De la Joie.

JA
Oh, cher Serge, comme j’aimerais, parfois, être le naïf qu’à tort (du moins en matière de lectures) vous supposez en moi ! Je puis dire que je n’ai rien lu et, pourtant, que j’ai lu autant qu’un homme vieux de mille ans ! Ne confondez donc pas ruse (j’aime assez en user, dans ce type d’entretien) et naïveté.
Laissez donc, aussi, Sarah Vajda a ses petits délires chiffrés, elle a besoin de se rassurer, sans doute, en imitant le jargon des cacographes, s’imaginant ainsi devenue l’égale de Barthes et de ses sbires. D’ailleurs, elle l’est peut-être devenue, leur égal, en attendant une entrée triomphale au Collège de France, vu qu’elle semble avoir fait un drastique ménage dans ses anciennes amitiés, surtout celles qui lui ont fait remarquer que son dernier roman (en fait, écrit bien avant le premier, d’où sa faiblesse), Contamination, ne valait pas grand-chose…
Votre défense et illustration de Michel, certes héroïque, ne me convainc toujours pas. Peu importe. Terminons, si vous le voulez bien, ce long et, je l’espère pour nos lecteurs, passionnant, entretien par la question du langage.
Un éclaircissement tout d’abord, concernant cette phrase vôtre que j’avais pointée plus haut : «Les préceptes qui nous structurent, nous nous les forgeons à l'abri et au gré des vagues du langage.» M’intéresse tout particulièrement le balancement que vous semblez ici évoquer entre le silence et l’immense empire des sons et/ou des bruits si je puis dire. Je me rends ainsi compte que nous n’avons point abordé la question du secret, à l’œuvre pourtant dans votre roman. Je songe tout à coup à l’une des phrases, magnifiques, que Jean-Louis Chrétien a écrites dans un livre remarquable, que vous connaissez peut-être, intitulé Lueur du secret ; cette affirmation convient je crois à ce que vous avez essayé de raconter dans votre roman, enfermé sous le sceau du secret, l’histoire de Marie, la mère de Michel : «La révélation ouvre, sans l'altérer, un accès à l'inaccessible. Que Dieu se révèle signifie qu'il se cache en se manifestant et se manifeste en se cachant. Le secret est la proue de toute révélation» (7) . Jean-Louis Chrétien poursuit, écrivant : «La subordination du voilement à la révélation n’en fait pas pour autant une quantité négligeable. Ce moment ne peut être éliminé. La lueur n’est pas sans secret. Élimine-t-on le secret, que la lueur s’éteint aussi. La théophanique ne nous est accessible que par la théocryptique qu’elle enserre. Nul ne passe l’épreuve du feu qui n’ait subi l’épreuve de l’ombre» (8) . Finalement, l’échec de Michel n’est-il pas visible et lisible dans cette volonté qu’il a, à n’importe quel prix, de refuser d’écouter ou plutôt de recevoir le secret des autres, qu’il s’agisse de sa mère ou de sa fille ?
J’en arrive ainsi à ce que vous écrivez au sujet du langage, que l’on a coûte que coûte galvaudé en le forçant à tout dire. Je vous cite : «On a tant fait dire aux mots et les mots à présent nous étouffent, mentent, submergent tous les sens, les excès, les manques, les rires et les doutes, tous les silences. Et nul n’entend plus rien par eux que la péroraison infinie d’un désir harassé, vide, vulgaire. On les a voués à la satisfaction de la chair et la chair s’est absentée d’eux. Et sans elle, ils sont désormais comme des orphelins qui ne savent plus pleurer et qui cherchent la délivrance à leur peine dans la masturbation» (p. 255). Pensez-vous que l’une des tâches du romancier, de l’écrivain, soit de redonner au secret sa part et, agissant ainsi, de remotiver sa langue en infusant dans ses veines malades le secret ? Vous voyez que je ne quitte pas complètement la thématique qui était celle de mon avant-dernière question puisque vous pouvez lire en filigrane que je vous sonde de nouveau sur votre métier et vos intentions de créateur. Autrement dit, et je vous prie de ne point me donner du «naïf», en quelle mesure votre roman vous a résisté ? En quelle part avez-vous eu le sentiment de vous être quelque peu approché du mystère ?

SR
Pardonnez-moi ce «naïf» qui semble vous avoir offensé (à moins que ce ne soit encore une ruse d'interviewer, ce que j'accepte et comprends tout à fait, ayant moi même pas mal pratiqué ce sport difficile de devoir faire la bête pour ne pas effaroucher l'ange qu'on espère embusqué en celui qu'on interroge – les modernes présentateurs d'ailleurs, les Durand, Giesbert & Co qui pérorent à longueur d'antenne jusqu'à couvrir absolument le supposé discours de leurs invités, feraient bien de se souvenir quelquefois de cette basique leçon d'école de journalisme que ce qui intéresse l'auditeur d'un entretien avec n'importe quel «sachant» d'un soir, c'est bien davantage les réponses ou les silences de ce dernier que les manifestations égotistes permanentes d'un animateur surtout préoccupé de dissimuler derrière ses fiches son inconnaissance radicale du sujet qui ne l'occupe pas. Las ! n'est pas Pauwels ni même Pivot qui veut, et on a presque évincé le dernier grain de Poivre qui flottait ! Ainsi, pour le dire en une fois et n'y plus revenir (surtout que nous en sommes à la dernière question, avez-vous dit), je vous suis infiniment reconnaissant de vos ruses ou naïvetés, non seulement en ce qu'elles ont pu permettre de faire croire à mon angélisme, mais surtout parce qu'elles m'ont amené, je l'espère, à éclaircir ma voie).
La citation exacte de Gaston Bachelard, à laquelle je me référais tout à l'heure, est celle-ci : «Parfois, les hommes ont des expressions qui dépassent leur pensée; qui dépasse LA pensée». À vrai dire, je ne suis pas certain qu'on la trouve écrite, mais c'est la phrase inaugurale d'une sorte de cours en plusieurs épisodes qu'il avait donné à la radio, à l'époque où la radio laissait parler les écrivains, et où le public en redemandait… Je me permets de la citer en entier parce que je la trouve superbe, même sans l'accent lyrique rocailleux de Gaston, mais aussi parce qu'elle est complètement en rapport avec votre dernière question.
Lueur du secret : quel beau livre, en effet, et quel beau titre ! Je pense, oui, qu'à l'extrême pointe du désir d'écrire, le secret du littérateur, est le désir de remotiver la langue, comme vous dites. Il y a au tréfonds ce sentiment qu' «Au début était le Verbe», et qu'il est aussi une fin précieuse pour la Chair en laquelle il s'est transmué. C'est pour ça qu'il m'est toujours difficile de parler de mes personnages comme s'il s'agissait de mes cousins de province, comme s'ils existaient. Je ne nie pas, en tant que lecteur, avoir souvent été enchanté de faire la connaissance de tel Donissan, Swan, Fabrice Del Dongo, Caïn Marchenoir. C'est même l'un des signes principaux à quoi on reconnaît la force d'une plume, que d'avoir su nous faire accroire à tel point à l'existence réelle d'un personnage qu'on lui ajoute des intentions, des souvenirs, des traits de caractère, qu'on lui bouche les trous du récit avec une histoire qu'on voudrait de chair et d'os. Mais ils restent de souffle et de mots, de langage à la recherche du secret qui le fonde, du mouvement infini du Verbe en nous. Alors, prétendre qu'en écrivant La Chair j'ai le sentiment de m'être approché du mystère, assurément, mais uniquement dans cette mesure où ponctuellement, sur le moment, les mots qui venaient, les phrases, ont effleuré ce qu'on cherche en écrivant, ce mouvement à la fois impérieux et doux qui nous approche de l'Esprit en subsumant le nôtre. Certains moments d'écrire ont la force de l'extase, tous ceux qui ont écrit le savent. On n'en rapporte ni ramène cependant aucun savoir, seulement la certitude que c'est possible, un peu plus d'épaisseur à la concrétion de ces préceptes que forgent en nous les vagues du langage.
Pour le reste, savoir «en quelle mesure ce roman m'a résisté», je ne sais comment je dois comprendre la question : en tout cas, je sais gré à ce livre de n'avoir pas été emporté par mes heures avant qu'il n'ait été achevé. Et du fil à retordre qu'il a, j'espère, apporté à la suite de mes jours.

Notes
(1) Vous écrivez : «Il y a des envols impossibles, qu’on y croie ou pas. Nous étions toilés et le vent ascendant portait bien mais pourtant, c’est au sol que nous sommes rendus», p. 214 de votre livre.
(2) Vous lisant, je n’ai pu m’empêcher de songer à Joris-Karl Huysmans écrivant, dans un de ses livres les moins connus, Sainte Lydwine de Schiedam paru en 1901 (Librairie Plon, 1952, pp. 22-3) : «En sus de notre nature même qui répugne à la souffrance, il y a encore le Maudit qui intervient pour la détourner du sacrifice, le Maudit auquel son Maître a concédé […] les deux plus formidables atouts, l’argent et la chair […]. Ne dirait-on pas vraiment qu’après le renvoi d’Adam du Paradis, le Seigneur, sollicité par l’ange rebelle, lui a dédaigneusement accordé les moyens qu’il jugeait les plus sûrs pour vaincre les âmes […] ?».
(3) Jubilation, également, de votre écriture : j’ai relu une bonne dizaine de fois le chapitre, digne de Léon Bloy et du meilleur de Marc-Édouard Nabe, celui d’Alain Zannini, où Michel, à bout de course, reçoit, dans des toilettes publiques qu’il transforme en cloaque, la confirmation brutale que sa vie est celle d’un imbécile… Et puis, il y a vos descriptions d’orgies, remarquables par leur style. En fait, comme Michel Houellebecq, que nous allons évoquer, a raison de l’écrire (même s’il n’a pas l’air de connaître Monsieur Ouine, qui tente justement cette peinture de l’atonie finale): «La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne», Extension du domaine de la lutte (J’ai lu, 1994), p. 42. Votre roman, stigmatisant le goût pour le néant cultivé par nos contemporains, est donc le livre de la plénitude.
(4) Michel ne pourra jamais «croire [sa mère]… Mais pire encore que le jour de son désaveu, elle voit s’avancer ceux qui suivront et livreront, par elle et par le siècle, son petit homme au harcèlement du doute et de la folie, et plus tard, s’il en réchappe, à ces terribles errements du désespoir qui conduisent inéluctablement les êtres à la lâcheté, à la veulerie, ou au malheur. Oui, le monde a fait définitivement inacceptable l’incroyable vérité qu’elle doit à son enfant, à la chair de sa chair» (pp. 137-8).
(5) Foi, Espérance et Charité.
(6) Michel Houellebecq, Les particules élémentaires (J’ai lu, 2000), p. 22.
(7) Jean-Louis Chrétien, Lueur du secret (L'Herne, Bibliothèque des mythes et des religions, 1985), p. 18.
(8) Ibid., p. 25.

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