L'horrible lisibilité du monde selon H. P. Lovecraft : Les Montagnes hallucinées (11/07/2009)

Crédits photographiques : Josh Landis (National Science Foundation).

«Peut-être est-ce que, comme Lovecraft, je n’ai jamais fait qu’écrire des contes matérialistes d’épouvante; en leur donnant, de surcroît, une dangereuse crédibilité.»
Michel Houellebecq (qui souligne) dans Ennemis publics (Grasset/Flammarion, 2008), p. 294.

«Ce ne sont pas leurs livres, ce sont leurs élèves qui ont fait la gloire de Pythagore et de Socrate, ces divins précepteurs. Ou des livres quand même, mais alors des livres vivants, car si un livre est un élève sans vie, un élève est un livre vivant».
Marsile Ficin, Epistolarium I (Opera omnia, Bâle, 1576, réé. Turin, 1959, t. I/2, p. 659) : «Pythagorum Socratemque praeceptores divinos non libri, sed discipuli illustrarunt. Imo vero libri, sed vivi, liber est discipulus carens anima, discipulus est liber vivens».

«Dans la nature, ce ne sont pas des mots que nous voyons, mais toujours seulement les premières lettres de mots, et lorsque ensuite nous voulons lire, nous découvrons que les nouveaux prétendus mots ne sont à leur tour que les premières lettres d’autres mots.»
Lichtenberg, Le Miroir de l’âme (traduction de Charles Le Blanc, José Corti, 1997), p. 455.

510KM0AE2HL._SS500_.jpgLes montagnes hallucinées, longue nouvelle de Lovecraft parue en juillet 1933 dans la revue Weird Tales, comme je l'ai évoqué est inspirée par Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Poe. Le terme d'inspiration est d'ailleurs exagéré, Lovecraft n'ayant rattaché la trame de son texte à celle du roman de Poe que de bien maigre façon, par le rappel d'un cri aussi mystérieux qu'il est devenu célèbre depuis que Poe l'a évoqué : Tekeli-li ! Tekeli-li !
Les Montagnes hallucinées [At the Mountains of Madness], traduction bien imparfaite d'un texte qui ne me paraît intéressant ou, pour le dire en d'autres termes, lisible que par un seul de ses aspects.
Non pas l'évocation d'une horreur qui n'a absolument rien d'horrible à force d'être maigrement évoquée, et toujours au moyen de quelques tours de prestidigitateur surjoués (comme la procrastination de la description proprement dite de l'horreur, les figures de style privilégiant la litote, un vocabulaire peu varié évoquant des choses toujours innommables, cauchemardesques, secrètes, monstrueuses, affreuses, effroyables, infectes, immondes, etc.). L'Affaire Charles Dexter Ward (J’ai lu, 2004, p. 42), l'un des meilleurs textes de Lovecraft, justement parce qu'il suggère et le fait plus finement que n'y parviennent Les Montagnes hallucinées, est pourtant friand de ce type de procédé d'occultation : «Ils eurent la même impression un peu plus tard quand ils retrouvèrent de vieux amis qui avaient pénétré dans cette zone d’horreur : tous avaient perdu ou gagné une chose impondérable. Ils avaient vu, entendu ou senti une chose interdite aux humains, et ils ne pouvaient l’oublier.»
De fait, affirmer que le sujet du texte de Lovecraft serait l'exploration, par deux personnages, d'une Cité maudite édifiée, voici plusieurs millions d'années, par une race extraterrestre baptisée les Anciens par le narrateur, lui-même lecteur de vieilles légendes ténébreuses, serait se tromper du tout au tout sur le compte de ce petit livre et commodément le ranger dans le récit d'horreur mâtiné de science-fiction.
Bien davantage, son intérêt herméneutique me semble résider dans le fait qu'il est incapable de nous proposer l'exploration minutieuse, donc la connaissance, aussi imparfaite soit-elle, d'un lieu ou plutôt, du lieu où le Mal des premiers âges serait sorti pour se répandre sur le globe. En fait, Lovecraft nous déçoit, moins parce qu'il suggère une horreur jamais vraiment vue directement donc nommée et rationalisée que parce qu'il nous conduit, personnages et lecteur, jusqu'à un certain point seulement de l'exploration de la Cité pétrifiée depuis des éons dans les glaces antarctiques.

La suite de cet article figure dans Le temps des livres est passé.
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