De la révolution conservatrice en Allemagne. Bilan d'une recherche, 3, par Jean-Luc Evard (16/04/2011)

Crédits photographiques : Carl de Souza (AFP/Getty Images).
Rappel
De la révolution conservatrice en Allemagne, 1.
De la révolution conservatrice en Allemagne, 2.

b) La seconde démarche : par le cas d'espèce, enrichir la typologie

La typologie de la révolution conservatrice allemande concerne une durée brève, disons une période, la brève et terrible histoire de Weimar. Je parlerai donc de cette approche comme d'une typologie régionale, dont l'histoire allemande est le centre. Mais comment s'articule-t-elle au juste à la typologie générale du conservatisme que j'ai déjà esquissée en distinguant le conservatisme «devant», «contre» et «avec» la révolution et en décrivant ainsi la figure hautement plastique d'un conservatisme polymorphe ? Typologie générale dans la longue durée, et dont le centre n'est plus l'Allemagne, mais la triade conçue par Marx quand il associe la France et la politique, l'Angleterre et l'économie et l'Allemagne et la philosophie comme les trois foyers de la nouvelle science de la société. Étrangement ou significativement, il se trouve que cette synergie s'applique aussi, je l'ai montré dans ce qui précède et d'autres avant moi, à la genèse du conservatisme. Distinguer les deux durées, puis distinguer une période d'une époque, c'était aussi sonder la possibilité d'une approche à la fois diachronique et synchronique, celle ainsi résumée par Koselleck : «Dans la révolution est toujours contenue, sur le plan synchronique, la “contre-révolution”. Sur le plan diachronique, “révolution” et “contre-révolution” découlent toujours l'une de l'autre» (1). Car le cas même de la révolution conservatrice affaiblit, à l'évidence, une telle catégorisation et la portée de son catégorique «toujours».
Pour ce faire, j'ai tout d'abord mis au jour le réseau des textes qui, de Moeller Van Den Bruck, nous conduisent à rebours de la flèche du temps vers les premières thématisations explicites de la bipolarisation révolution/conservation : de Moeller Van Den Bruck en 1923 à Dostoïevski en 1876 (2), de Dostoïevski à Renan en 1848, de Renan à Burke en 1790. Approche génétique ou diachronique, si l'on veut, ne dépassant donc pas un classement des périodes du conservatisme. Mais je visais plus que la description d'une séquence : il me fallait interroger cette consécution sous l'angle d'une époque, sachant, je le répète, que seule une époque peut rendre compte des équivoques structurelles d'un discours politique, dans l'écart creusé par les Lumières entre autorité et tradition. Ces équivoques, je les ai abordées en méditant la profession de foi de Renan déjà citée, elle mérite de l'être encore une fois : «Nous acceptons l’héritage des trois grands mouvements modernes, le protestantisme, la philosophie, la révolution». Le trait remarquable de ce triple héritage, c'est qu'il décline la triple dimension d'une tradition et d'une modernité, les trois champs dans lesquels elles doivent faire autorité. Plus précisément : l'héritage dénote la présence d'une tradition, le «moderne» dénote la césure répétée sans laquelle, peu à peu, elle ne ferait plus autorité (dilemme des Modernes : il faut savoir se détacher des Anciens pour continuer ou pour commencer de les comprendre, mais ce faisant c'est moins leur autorité que la nôtre qui s'augmente et pourtant ne peut s'assurer elle-même de cette augmentation). Mais la vraie question consiste à évaluer comment ces trois instances se constellent : sont-elles simplement juxtaposées, et dès lors indifférentes à leur présent agencement – ou bien, au-delà de la séquence chronologique qui, de fait, a vu se succéder le protestantisme, les philosophes et 1789, l'énumération de Renan suggère-t-elle quelque chose comme un principe «moderne» d'historicité qui règlerait l'écart de l'autorité et de la tradition grâce à et dans l'agencement de ces trois instances ? Si tel était le cas, alors l'écart moderne de l'autorité et de la tradition cesserait d'être traumatisant car il serait garanti en quelque sorte par l'agencement de ces trois instances indissociables. Peu importerait l'ordre chronologique qui avait engendré cet agencement (d'abord la Réforme, puis la philosophie, etc.) – en revanche, il importerait beaucoup d'étudier les effets de cet agencement selon la distribution variable de ces instances une fois leur agencement devenu invariant, selon la méthode affinée par Jacob Burckhardt et présentée telle quelle par lui dans ses Considérations sur l'histoire universelle. À la triade de la philosophie, de la Réforme et de la révolution chez Renan fait face, chez son contemporain Burckhardt, celle de l’État, de la religion et de la culture : modernité chez Renan et Antiquité chez Burckhardt adoptent et présentent la même forme fondamentale et matricielle d’une structure ternaire. Comme on voit, Dumézil n’est pas loin.
Il se trouve, et cela ne tient sans doute pas du hasard, que ces trois instances correspondent à l'agencement que nous avons déjà abordé dans le cas de la révolution conservatrice allemande quand nous précisions qu'elle avait simultanément investi le champ religieux, le champ politique et le champ esthétique ou culturel. Quant au champ politique, nous venons de le décrire suffisamment. Quant au champ religieux, je donne ici l'exemple du traité de théologie politique en quoi consiste l'ouvrage de Kantorowicz, Frédéric II – puisque ce livre développe l'axiome selon lequel seul est sacré un pouvoir absolu dans l'ordre temporel et seul est absolu un pouvoir sacral et sacerdotal dans l'ordre spirituel. Quant au champ esthétique ou culturel, je donne ici en exemple, mais sans m'y étendre, le cas du cercle Stefan George rêvant d'un règne et d'un Ring des Dichter-Führer. C'est à Elisabeth Landmann, familière du cercle, que revient d'avoir le mieux élucidé la spécificité de ce genre de souveraineté idéale : «Was in der Urzeit noch in derselben Figur vereint ist, das differenziert sich später zu den Grundtypen des Priesters, des Dichters und des Philosophen [...] vielmehr nimmt derjenige, der die Führung hat, etwas von den anderen, die er in den Hintergrund drängte, in sich auf» (3). Idéaltype d'une souveraineté légitime en tant que fusion impeccable du spirituel et du temporel, du vates et du basileus, de la lyre et du sceptre. Heidegger s'en inspirera en 1934 dans les Vorlesungen qu'il consacre à Hölderlin : «Der Dichter ist der Führer («le poète est le Führer»)». On le voit maintenant, prises par paires successives, ces trois instances circonscrivent un et un seul régime d'autorité indivise : le Führer (le Kaiser chez Kantorowicz) et le Dichter (le Dichter et Denker chez Heidegger), le Dichter et Priester chez George, le Kaiser et Priester (chez Kantorowicz à nouveau) : ce que Bénichou appelait le «sacre de l'écrivain» après le «temps des prophètes», entendant par là, pour les hommes de lettres devenus écrivains, la forme de la consécration sacerdotale autant que celle de l'onction par où un roi-nomothète est intronisé. Consécration non ritualisée et sans liturgie, mais rendue visible par une aura et du prestige (la couronne de laurier de Pétrarque), ou par la «grandeur» du Héros carlylien : «Héros, Prophète, Poète, – autant de noms différents, en différents temps et lieux, que nous donnons en effet aux Grands Hommes; selon les variétés que nous notons en eux, selon la sphère dans laquelle ils se sont déployés ! Nous pourrions donner beaucoup plus de noms, d’après ce même principe. Je remarquerai encore, cependant, comme un fait qu’il importe de comprendre, que la différence de sphère constitue l’origine principale d’une telle distinction; que le Héros peut être Poète, Prophète, Roi, Prêtre, ou ce que vous voudrez, selon l’espèce de monde dans lequel il se trouve naître. Je le confesse, je n’ai aucune connaissance d’un homme vraiment grand qui n’eût pu être toutes sortes d’hommes. Le Poète qui ne pourrait s’asseoir sur une chaise, et composer des stances, ne ferait jamais une stance de grande valeur. Il ne pourrait chanter le guerrier Héroïque, s’il n’était lui-même au moins un guerrier Héroïque aussi. J’imagine qu’il y a en lui le Politique, le Penseur, le Législateur, le Philosophe; – à l’un ou l’autre degré, il aurait pu être, il est tous ces hommes-là» (4). Cette polyarchie de l'Unique est aussi sa polymathie : qu'enseigne cet éducateur ? Le crépuscule des «idoles», affirme Carlyle. Mais le Héros n'est-il pas l'héritier de leur règne, et lui-même idole par excellence, et bruyante voire aveuglante ?
Agence de héros que cet agencement, ne l'avère pas seulement l'interprétation des observateurs extérieurs au cercle Stefan George, mais aussi la profession qu'en fait de l'intérieur le cénacle lui-même, par la voix de Friedrich Wolters publiant en 1909 un long commentaire mi-paraphrastique mi-exégétique de l'œuvre du poète, commentaire intitulé Herrschaft und Dienst et réédité en 1923. L'idéaltype de ce règne est donc bien, à la longue, la visée d'un sujet et une donnée objective du même champ indissociablement politique et esthétique. À son livre de 1932, Der Arbeiter, Jünger a donné un sous-titre qui fait écho à celui de Wolters : Herrschaft und Gestalt. (À lire de près ces deux textes, on finit par imaginer que les deux auteurs auraient pu échanger leurs titre et sous-titre respectifs, Wolters n'invoquant pas moins souvent la Gestalt que Jünger le Dienst).
Mais il y a mieux et plus probant encore : à considérer de près l'ensemble de l'œuvre de Jünger, on constate qu'elle couvre exactement la triade formalisée par Renan. Outre le nationalisme révolutionnaire dans le champ politique, elle active, dans son approche de la mobilisation par la Technique, la dévaluation nihiliste du champ religieux (de la Technique, Jünger dit qu'elle est puissance éminente de la déchristianisation de la chrétienté), et dans le champ esthétique, après un bref passage par le «réalisme magique», elle aboutit à une réflexion sur l'autorité de l'auteur comme gardien de la langue et du langage. Comment ne pas faire le rapprochement avec les volets de l'œuvre de Chateaubriand : l’Essai sur les révolutions, Le Génie du christianisme et Atala ou les Mémoires d'outre-tombe dessinent bien la même constellation. Et comment ne pas reconnaître qu'à sa manière et dans le langage nerveusement holistique de la philosophie de la vie Spengler avait approché l'intuition de Renan ? «Je vis clairement qu’un problème politique ne pouvait pas se comprendre par la politique même et que des éléments essentiels qui y jouent un rôle très profond, ne se manifestent souvent d’une manière concrète que dans le domaine de l’art, souvent même uniquement dans la forme des idées beaucoup plus lointaines encore de la science et de la philosophie pure … Car rien dans l’image cosmique, historique ou naturelle, ne se manifeste sans incarner la somme totale de toutes les tendances plus profondes» (5). En 1988 encore, fort de la même certitude, Jünger peut ainsi noter, comme en passant : «Je weniger die Kunst politisiert und aktualisiert wird – desto stärker wirkt sie politisch» (6). Or, malgré le caractère sans équivoque de l'énoncé, et il a valeur thétique et programmatique, certains historiens de la révolution conservatrice méconnaissent, et d'autres refusent d'envisager la simple possibilité d'une telle rétroaction en chaîne du champ politique et du champ esthétique. Le Texte révolutionnaire conservateur, lui, la revendique : comment peut-elle être méconnue ou forclose ?
Je ne veux pas multiplier les exemples, quoi qu'ils abondent. Du reste, ce n'est pas leur possible multiplication qui garantira la validité de l'hypothèse : il s'agit qu'avec ce peu d'exemples je donne déjà à cette hypothèse sa densité thétique et thématique idéale. Pour ce faire, j'en reviens à ma présentation cursive de l'invention de l'anthropologie structurale : j'ai rappelé comment elle avait distingué la nécessaire distinction formelle de la nature et de la culture, d'une part, et, d'autre part, la distribution aléatoire des contenus concrets de cette différence. J'observe maintenant que, mutatis mutandis, cette démarche s'applique aussi à mon bilan et à mon projet d'une typologie générique de l'époque du conservatisme devant la révolution, avec et contre elle. Car il se confirme que la triade conçue par Renan est indifférente aux contenus variés et singuliers qu'on pourra donner aux trois instances qu'il énumère. Cette triade est une matrice : d'une part, elle règle la distribution de la société comme Texte (Legendre !) dans un ensemble de trois champs; d'autre part, elle prévoit que tout texte, quel que soit son champ d'origine, est intelligible pour tout récepteur de ce texte quel que soit son champ d'appartenance. Car ce qui est vrai d'un auteur qui, tel Renan, Chateaubriand ou Jünger, peut changer de champ sans cesser d'être un auteur, l'est aussi des récepteurs et des lecteurs des textes de cet auteur. Je retrouvai là, sous une forme plus rigoureuse, une des intuitions de la sociologie d'après Barthes : «Au début du siècle, l'art était révolutionnaire et la société conservatrice; cette situation s'est renversée au fur et à mesure de l'ankylose de l'avant-garde et des bouleversements de la société engendrés par le procès de personnalisation» (7).

c) Sonder un magma. Le temps de la prospection

De même, au départ de notre recherche, se présentait un objet, la révolution conservatrice, dans un champ, l'histoire des idées politiques – or la généalogie de cet objet nous a conduit vers un syncrétisme, où se composent des discours hétérogènes qui n'en ont pas moins abouti à une constellation ayant force de référence. C'est sans doute au germaniste Louis Dupeux que revient d'avoir le mieux exprimé la singularité de cette constellation quand il énonce que la «révolution conservatrice est... un magma» – image éloquente de la part d'un chercheur qui a consacré l'essentiel de ses travaux à penser une… morphologie de ce «magma». De fait, si l'on entreprend de repérer les sources d'inspiration, on voit s'accumuler un vrac de leit-motive et d'auteurs qui ont en commun une double conviction : tous en sédition héroïque contre le Bourgeois, ils se comprennent aussi comme des anti-traditionalistes et par là, non pas comme les restaurateurs d'un ancien régime laminé par la modernité, mais comme les fondateurs d'une autorité «authentique». Conservateurs, ces auteurs le sont au sens où, contre le libéralisme, ils revendiquent la seule légitimité d'une forte hiérarchisation du lien social; révolutionnaires, au sens ils se détournent de toutes les traditions conservatrices antérieures. Ces conservateurs se détachent comme des excentriques parce qu'ils ne répugnent pas, au nom d'une hiérarchie à venir, à surenchérir en pathos révolutionnaire et à asseoir ce pathos sur une théorie de la guerre et de la révolution directement inspirée des annales de la Révolution française. Si l'on cherche à coordonner la révolution conservatrice à une typologie weberienne des modes de légitimation de l'autorité politique, elle relève indiscutablement de la légitimité charismatique. Pour elle, «authentique» est l'autorité dévolue au héros : la filiation sorélienne, notée par M. Freund en 1932 puis de nouveau en 2000 par A. Mohler (8), est ici incontestable, et loin d'effacer le nom de Carlyle dans cette volonté de charisme, elle en renouvelle l'actualité. Encore fallait-il bien distinguer, dans la légitimité charismatique, le pôle de la souveraineté et celui de la suzeraineté (9).
En choisissant la métaphore du «magma», Dupeux entendait aussi aborder la question des méthodes : pour un physicien, un magma, c'est un corps hétérogène, hautement instable, et un mouvement trouble, une liasse opaque de flux – et, pour un historien, c'est un ensemble qui n'admet donc pas de corpus simple qu'il puisse ramener à un type évident, relevant d'une série dûment classée de documents ou d'archives : comment tamiser ? De fait, circonscrire la constellation révolutionnaire conservatrice nous a amené à des incursions répétées dans des gisements de textes multiples : histoire de la littérature dans le cas de Th. Mann ou de H. von Hofmannsthal, histoire de la vie politique dans le cas d'E. Niekisch, études de transfert culturel (le champ franco-allemand dans le cas d'E. Jünger), théories de la guerre dans le cas de Ludendorff, études de milieu dans le cas du cercle Stefan George. Exemplifions brièvement, à propos du cas Hofmannsthal et de la célèbre conférence de 1927, «Das Schrifttum als geistiger Raum der Nation», «Les Écrits comme espace spirituel de la nation» : «Le discours de 1927, prononcé à l’Université de Munich […] est le plus souvent présenté comme le symptôme d’un tournant idéologique pris par Hofmannsthal depuis les années de guerre. L’expression “révolution conservatrice”, dans le dernier paragraphe du texte, était à l’époque un signe de ralliement de l’extrême droite révolutionnaire : indéniablement, Hofmannsthal avait pris connaissance avec intérêt des thèses d’A. Moeller Van Den Bruck ou de celles, marquées par le fascisme italien, de Karl Anton Rohan (Europa, 1923) […] La francophilie militante de Hofmannsthal, alliée à sa véhémente dénonciation de la crise culturelle des pays de langue allemande, rend ce discours de Munich quasi inconciliable avec un Moeller Van Den Bruck […]. Poursuivant son tableau (presque mythique !) de la France littéraire, Hofmannsthal suggère que cette parfaite symbiose de la langue, de la nation et des écrivains rend tout naturel l’engagement politique de la littérature. En France, explique-t-il, les révolution réveillent la nation, elles ne la bouleversent pas. Hofmannsthal en vient à présenter la Révolution française comme le prototype des “révolutions conservatrices” : il ne va pas jusqu’à formuler ce paradoxe, mais son texte le formule implicitement […] De toute évidence, Hofmannsthal ne considère aucune de ces deux formes d’héroïsme intellectuel – celle du Suchender, ni celle du pieux épigone – comme satisfaisante. La “révolution conservatrice” que Hofmannsthal appelle de ses vœux à la fin du discours de Munich est sans doute du même type que celle que Jean Paulhan, dans Les Fleurs de Tarbes, appelait la Maintenance, par contraste avec la Terreur. Elle n’est pas contre-révolutionnaire, mais plutôt, au sens du latin conservatrix, salvatrice, renversement de toutes les tendances de l’époque, réconciliation suprême de l’esprit et de la vie, de l’individu et de la communauté culturelle. La révolution conservatrice ainsi comprise consiste en une régénération collective assez proche du retournement intérieur que vivait le “voyageur à son retour”. Hofmannsthal reprend, dans son discours de Munich, la formule “The whole man must move at one”, mais cette fois dans la traduction allemande de Lichtenberg : “Als ein Ganzes muß der Mann sich regen.” Surmonter la division, la Zerrissenheit du peuple allemand et autrichien, et du même coup la crise de la modernité que Hofmannsthal, dans ce discours de Munich, fait remonter aux années 1780-1800, réparer les blessures de ce terrible XIXe siècle dont l’Europe ne s’est pas encore remise, tel est le programme immense de la révolution conservatrice» (10).
La disjonction opérée de manière aussi tranchée par le germaniste Jacques Le Rider entre deux révolutions conservatrices a-t-elle force d'évidence ? Elle présuppose – et c'est toute la question ! – que l'on disjoigne alors aussi, dans la tranche de temps dont Hofmannsthal conteste la puissance d'après-coup, la simultanéité de deux «révolutions» étanches l'une à l'autre. Et si tel eût été le raisonnement de Hofmannsthal, il n'était certainement pas, tant s'en faut, celui tenu par Th. Mann rédigeant les Considérations d’un apolitique et vilipendant les «littérateurs». Le danger du «magma» envisagé par Dupeux est sans doute écarté par une telle hypothèse, mais en surgit alors un autre : celui du clivage – démarche nettement contraire à celle de Tocqueville lorsqu'il analysait la chute de l'Ancien Régime comme le résultat direct de la politisation des hommes de lettres. Enfin, une précaution méthodologique et herméneutique élémentaire s'imposait : J. Le Rider n'avait pas jugé nécessaire de corroborer son hypothèse des «deux révolutions conservatrices» en la soumettant à l'hypothèse inverse d'une seule et même confluence, hypothèse avancée pourtant dès la fin des années 1950, par Hans Joachim Schwierskott entre autres, quand il écrit : «Le concept de révolution conservatrice devint le label du conservatisme de l’après-guerre après la fameuse conférence de Hofmannsthal […]» (11). La question de l'antériorité prenait alors pour moi une signification d'abord insoupçonnée : en établissant à qui revenait la paternité de la formule de la révolution conservatrice, à l'écart de tout fétichisme de la cause proclamée efficiente parce que cochée comme chronologiquement première, il s'agissait de décrire un bassin d'affluences et la matrice de réélaborations thématiques. La chronique des occurrences du syntagme révolutionnaire conservateur devait-elle être lue comme l'«histoire» de ce syntagme, ou cette «histoire» n' était-elle que la reconstruction, le montage d'un événement inintelligible sans cette linéarité ?
Le «magma» n'est pas un chaos : ce corps instable polymorphe appelait l'étude croisée de plusieurs corpus, et cette étude a fini par mettre en évidence un jeu d'échos entre des discours d'abord non concertés, qui produisent à la longue une même référence à entrées multiples, tantôt «littéraires» et tantôt «politiques». Il fallait donc tenir compte, pour le début de la période concernée, de la dispersion factuelle des premiers relais de la révolution conservatrice – et, à la fin du parcours, de son équivoque substantielle : connivence avec le national-socialisme, mais aussi opposition au régime hitlérien dès 1934 – et connivence contradictoire avec la modernité (rejet du romantisme et impossibilité d'un néo-classicisme). De notre méthode, nous dirons qu'elle a cherché à réduire la complexité du «magma» en aménageant, sur les différents corpus interrogés, quelques interfaces. Comment ces corpus communiquent-ils entre eux, et à quelles autres problématiques initialement imprévues introduit leur étude ? Nous entrevoyons ici le pari heuristique et éristique bien connu : toute recherche part d'une question et se donne une méthode pour y trouver un nouvel objet, de l'inconnu, mais elle ne peut le reconnaître dans sa nouveauté qu'en admettant de se laisser déposséder de sa méthode initiale. La méthode, dit joliment Marcel Granet dans l'esprit de Bachelard, c'est le chemin une fois qu'on l'a parcouru. La méthode, dans le cas de l'histoire de la révolution conservatrice allemande, consistait d'abord à transformer le corpus restreint qu'elle s'était donné dès 1949, à travers l'ouvrage d'Armin Mohler (12) et à tester l'étanchéité des deux révolutions conservatrices extrapolées par Jacques Le Rider. Il fallait montrer que la révolution conservatrice allemande avait eu plus d'«épaisseur» que ne lui en avait prêté Mohler et plus d'homogénéité que ne lui en reconnaissait Le Rider. Mon questionnement pouvait d'ailleurs en passer par les pistes déjà frayées par les spécialistes allemands de Hofmannsthal, dont Hermann Rudolph en 1971(13) et Marcus Twellmann en 2004 (14).

Notes
(1) Article Geschichte in Geschichtliche Grundbegriffe, vol. 5 (Stuttgart, Klett-Cotta, 1984), p. 656.
(2) Cette date par référence à la première occurrence du syntagme «révolution conservatrice» sous la plume de l'écrivain (Journal d'un écrivain, juin 1876).
(3) E. Landmann, Stefan George und die Griechen. Idee einer neuen Ethik (Amsterdam, Castrum Peregrini Presse, 1971), p. 6 («Ce qui, à l’époque des origines, est encore unifié dans la même figure se différenciera par la suite en types fondamentaux, le prêtre, le poète et le philosophe […]. Celui des trois qui commande reprend quelque trait propre à ceux qu’il a repoussés à l’arrière-plan»). Cf. aussi S. Breuer, Stefan George und die Phantome der 'Konservativen Revolution', George Jahrbuch 2, 1998.
(4) Th. Carlyle, Les Héros. Le culte des Héros et l'Héroïque dans l'histoire, 1841 (trad. fr. J. Izoulet, A. Colin, rééd. 1938), p. 125-126. Sur la réception proto-fasciste de Carlyle, cf. E. Cassirer, Der Mythus des Staates. Philosophische Grundlagen politischen Verhaltens (Francfort/M, Fischer, 1985 [1949]), p. 246-289.
(5) O. Spengler, Le Déclin de l'Occident. Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle, I (trad. fr. M. Tazerout, Gallimard, 1976 [1948]), p. 58.
(6) E. Jünger, Siebzig verweht IV (Stuttgart, Sämtliche Werke vol. 21, 2001), p. 277 («Moins l’art se politise et parle de son temps – plus puissants sont ses effets politiques» – italiques de Jünger).
(7) Gilles Lipovetsky, L'Ère du vide (Gallimard, 1983), p. 138.
(8) M. Freund, Georges Sorel. Der revolutionäre Konservativismus (Francfort/M, V. Klostermann, 1932); A. Mohler, Georges Sorel, Erzvater der Konsevativen Revolution. Eine Einführung (Bald Vilbel, Edition Antaios, 2000).
(9) A. A. Cournot, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (Vrin, 1973 [1872]), p. 170.
(10) Jacques Le Rider, Hofmannsthal. Historicisme et modernité (PUF, 1995), p. 224-228. L'hypothèse de J. Le Rider n'est pas sans rappeler la thèse de Guglielmo Ferrero supputant «deux Révolutions françaises», l'une constructive, temps de rééquilibrage de l'ancien et du nouveau, l'autre destructive, prodrome des régimes totalitaires.
(11) H.-J. Schwierskott, Ereignisse und Probleme aus den ersten Jahren der Weimarer Republik..., op. cit., p. 165.
(12) A. Mohler, Die konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Ein Handbuch (Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1989, rééd. de la thèse de doctorat de 1949).
(13) H. Rudolph, Kulturkritk und konservative Revolution. Zum kulturell-politischen Denken Hofmannsthals und seinem problemgeschichtlichen Kontext (Tübingen, Niemeyer, 1971). Signalons, malgré ses tendances apologétiques, le coup d'envoi de la problématique : Paul Kluckhohn, Die konservative Revolution in der Dichtung der Gegenwart, Zeitschrift für Deutsche Bildung 9, 1933.
(14) M. Twellmann, Das Drama der Souveränität. Hugo von Hofmannsthal und Carl Schmitt (Munich, W. Fink, 2004).

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