De la révolution conservatrice en Allemagne. Bilan d'une recherche, 5, par Jean-Luc Evard (27/04/2011)

Crédits photographiques : Carl de Souza (AFP/Getty Images).
Rappel
De la révolution conservatrice en Allemagne, 1.
De la révolution conservatrice en Allemagne, 2.
De la révolution conservatrice en Allemagne, 3.
De la révolution conservatrice en Allemagne, 4.

2 Passer la ligne, longer la ligne
Née en France, la révolution conservatrice passa en Allemagne. Sans doute est-elle entre-temps passée ailleurs encore. Peu importe dès lors qu'on a appris à en distinguer les périodes et à y lire une époque. Chacune de ses périodes en est un des passés (un des épisodes, une des durées brèves), mais, comme toute époque, celle-ci est un futur antérieur (une rhapsodie, une durée sans fin).
Cette époque, Jünger, en 1950, la congédie, sous le chef que l'histoire du monde ne s'oriente plus que vers la colonisation de la nature (ce qu'il appelle le règne des «prochains Titans»). Cet adieu à l'historicisme n'en ressemble pas moins à un historicisme négatif, proche, en effet, des variations inspirées par la formule d'une «fin de l'histoire». Il faut donc y regarder de plus près, à plus forte raison si l'on rapproche les textes d'après-guerre de ceux des années 1929-1932 : le règne du Travailleur, projeté sur un canevas massivement historiciste, avère en effet bien des traits du futur Titan de la post-histoire. Nous dirons donc ici que le dénouement de la révolution conservatrice allemande (et aussi bien : le dénouement allemand de la révolution conservatrice) s'est aussi manifesté dans la transformation de l'historicisme hérité en un historicisme négatif : le «passage de la ligne» introduit à la post-histoire, mais en quoi cette époque censément nouvelle serait-elle une tout autre époque ? Et si, au cours de la seconde et de la troisième révolution industrielle, l'histoire était réellement devenue l'Antiquité de la post-histoire, comme l'avance Günther Anders (1), en quoi cette césure modifierait-t-elle le rapport du régime et du mouvement, et tous les rapports concomitants ? Il est à espérer qu'en longeant la «ligne» – en longeant la frontière de l'histoire et de la post-histoire – plutôt qu'en la franchissant on accroît les chances de porter la question vers son sens le plus topique possible.
Du dénouement de la révolution conservatrice allemande au dénouement allemand de la révolution conservatrice, quelle est la différence ? Une différence de date, sans doute : la révolution conservatrice allemande tend à se dénouer une première fois en juin 1934, lorsque les hitlériens la pourchassent, la persécutent et l'éliminent autant qu'ils le peuvent (la «Nuit des Longs Couteaux» vit tomber sous leurs balles d'autres proscrits encore, mais elle avait en tout cas pour objectif et eut pour effet de réserver aux seuls hitlériens la direction de l'État issu du 30 janvier 1933 : la «seconde révolution» réclamée par la «gauche» strasserienne et nationale-révolutionnaire fut décapitée, et les Jungkonservativen qui ne s'étaient pas fondus dans les rangs nazis furent, soit éliminés, soit dissuadés de toute activité politique propre).
Thèse : la révolution conservatrice allemande se dénoue parce que le régime national-socialiste la dénoue, la délie, dénonce les liens instables qui unissaient le mouvement nazi à l'ensemble révolutionnaire conservateur (assassinat de Jung et Schleicher en juin 1934, incarcération de Niekisch en 1937, jusqu'en mai 1945). Mais le dénouement allemand de la révolution conservatrice est moins simple à périodiser : certes, il convient de le dater du jour de la remise du pouvoir légal et gouvernemental aux hitlériens si l'on observe que, pour bien des composantes de la révolution conservatrice, le caporal vociférant est un expédient, inévitable mais provisoire – et si l'on ajoute qu'à sa manière la composante communiste de l'opposition de gauche au nazisme tient un raisonnement similaire (ou convergent), en affirmant que l'entrée des hitlériens au pouvoir va «précipiter la crise révolutionnaire» (telle était la langue de bois du Komintern). Sous cet angle, il y a «dénouement», non pas cependant au sens dramatique de la catastrophe où se clôt la tragédie (le héros se tait, le chœur déplore, le spectateur frémit, le destin sévit, la catharsis survient), mais au sens politique où les rapports de sens et de force changent de mains et paraissent soudain se simplifier : la gauche est incarcérée en camps de concentration dès avril-mai 1933, mais une partie de la droite peut encore s'imaginer participer au gouvernement du pays (à la quasi-unanimité, elle vote d'ailleurs les pleins pouvoirs – Ermächtigungsgesetz – en mars 1933), illusion qu'elle ne perdra qu'un an plus tard, et cette fois, définitivement. Mais les dates importantes – les dates funestes de la politique étrangère et des mises régulièrement raflées, de la réoccupation de la rive gauche du Rhin à Munich en 1938, et ce jusqu'au pacte germano-soviétique – sont autant de «dénouements» à répétition, qui ne paraîtront suspendre leur film infernal qu'en hiver 1942-43, quand la Wehrmacht plie et recule à la bataille de Stalingrad. Ce sont des «dénouements» dans la mesure où les perspectives d'une résistance à la terreur s'effacent au point de convaincre finalement de petits noyaux de la droite anti-hitlérienne – en particulier les réseaux du Kreisauer Kreis ou de hautes figures comme celles de Goerdeler, de F. P. Reck-Malleczewen (2), – de chercher à obtenir le statut politique d'opposition intérieure légitime aux yeux des Alliés : il y a «dénouement» puisque dès lors aucune autre solution ne semble se présenter à cette opposition que l'alliance avec l'adversaire militaire du Reich. Dénouement il y a, mais tel un processus catalytique de déliaison et d'atomisation de la Gesellschaft (société) éreintée par la Gemeinschaft (communauté) et la Gefolgschaft (vassalité), déliaison et atomisation paroxystiques dans la concentration infernale des camps totalitaires. Somme toute, il n'y eut pas de dénouement allemand pour la révolution conservatrice allemande – pas d'autre dénouement que le fiasco du 20 juillet 1944 et que les représailles atroces qui s'ensuivirent. Et que l'apathie sans fond qui suivit l'effondrement militaire du régime. Quand en 1933 le mouvement s’était transformé en régime, il n’avait bientôt plus rien subsisté de l'émulsion révolutionnaire conservatrice. «Au cours de la phase finale (de la République de Weimar), elle finit par se diviser en transfuges, en résignés et en opposants, lesquels prirent tôt ou tard, mais de toute façon trop tard, le chemin de la résistance» (3).
Soit encore : le mouvement national-socialiste a absorbé et dissous une grande part de l'énergie révolutionnaire conservatrice, le régime national-socialiste en a délié et disloqué les restes. Elle voulut l'instruire, il devint son calice.
Reprenons l'image jüngerienne de la «ligne» : de la révolution conservatrice allemande, nous pouvons dire maintenant qu'elle n'a pas passé la ligne du régime hitlérien, bien qu'elle fût passée par bien des trajectoires, celles des diverses stratégies révolutionnaires conservatrices conçues du début des années 1920 jusqu'en juin 1934 – quand tout était mouvement et que, de régime, il n'y en avait nulle part, sauf à confondre l'interrègne weimarien, et dans cet interrègne le bref entracte entre deux périodes de guerre civile, celle de 1918-1924 et celle de 1930-1934, sauf à confondre cet interrègne, cette séquence de mouvements stochastiques avec le débit et l'étiage d'un régime, avec l'alignement continu et régulier d'un consentement sur une constitution – sauf à confondre, autrement dit, la masse diffuse de la révolution conservatrice allemande avec la puissance concentrée du régime hitlérien.
L'historien relève, en outre, que la raison invoquée par les courants révolutionnaires conservateurs adeptes ou partisans de la décision prise par Hindenburg de transformer l'hitlérisme en force gouvernenentale en rompant avec Schleicher – que cette raison témoigne soit d'une duplicité riche de sens, soit d'une cécité plus significative encore. Soit, par exemple, l'argument de Carl Schmitt en 1932-19333 : le Führer suspend et endigue la guerre civile, il restaure l'empire des lois. Pour argumenter de la sorte, il fallait taire la transformation de l'Allemagne en un vaste territoire de camps de concentration et un système de mise hors la loi de tous les Juifs allemands. En somme, l'organisation de la guerre civile par l'État alléguant au contraire de sa mission de pacification de la société, il fallait la présenter comme étant la fin de la guerre civile. Chez Thucydide, chez Salluste, comment s'appelle une telle transfiguration de la réalité ? Tyranni captatio benevolentiae. Je parle par génitif objectif et subjectif, comme on parle de l'amour de la mère, amor matris. Captatio du tyran par le juriste, captatio du juriste par le tyran. Réciprocité des bons offices qui transparaît dans la laideur maligne du sobriquet dont Jünger, dans ses Journaux d'après-guerre, affuble Hitler : «Kniebolo». Kniebolo : le gnome, la glu, le knout, le genou (Knie) du bancal diabolique, le démon inférieur (Niekisch écrira Das Reich der niederen Dämonen), le Knecht venu à bout des Junker, le bouffon mécanique, l'homme qui, pour un peu, se serait appelé «Schickelgruber» et n'aurait du coup jamais pu devenir ni tribun ni chancelier (4). Jünger, pour avoir écrit l'Éloge des voyelles, le savait bien : le «Vive !», le «Heil !» du salut hitlérien, tirait son aura de se dire deux fois («h-e-i-l» est un quasi acronyme de «h-i-t-l-e-r»), et de dire que le nom propre du tyran – le signifiant qui l'indivualise – portait en lui la chose que chacun souhaite et signifie à tous : heilen, sauver, Heiland, le Sauveur, l'exorciste, celui qui rédime, le dieu qui dissuade les démons. Mais Bracher a raison : le contre-maléfice, le contre-coup Kniebolo après le coup Hitler, venait trop tard. Passer la ligne, pour les révolutionnaires conservateurs, eût exigé un renversement d'alliance et de front, celui étudié par Sebastian Haffner (5) : transformer la guerre germano-soviétique en une guerre de l'Ouest contre l'Est, en une coalition germano-anglo-américaine contre la Russie soviétique – avancer, autrement dit, l'heure du conflit ultérieur, l'heure et la géographie de la guerre froide. Mais comment cette conversion au nomos de l'Ouest eût-elle été possible de la part d'un mouvement dressé contre la «Zivilisation» ?
Je refusais de voir, dans ce «retard», un accident et de percevoir, dans le naufrage de la révolution conservatrice allemande, autre chose aussi qu'une «étrange défaite» – et je pouvais m'y refuser sans craindre désormais de succomber à quelque préjugé ou d'avoir méconnu le degré de saturation de l'amalgame que j'étudiais. Même, après un long effort, je pouvais maintenant penser le sort de cette révolution dans le mouvement et le régime, et ce en synchronie après en avoir examiné la diachronie : le régime l'avait défaite (vaincue, disloquée, humiliée), et cette défaite était plus étrange que les révolutionnaires conservateurs ne l'appréhendaient eux-mêmes (ils tarderont à la mesurer), elle l'était pourtant moins qu'ils ne le croyaient (ils ne savaient pas à quel point ils avaient inspiré, à quel point abreuvé la variante völkisch de la révolte contre l'esprit et les institutions weimariens).
L'histoire de la révolution conservatrice allemande, n'ayant pas passé la ligne de son épreuve de vérité, est donc passée dans l'écriture de cette histoire. Écriture non pas allemande, mais transnationale, éclairant la transition allemande d'une révolution conservatrice qui circulait depuis longtemps en terre européenne. Écriture destinée à en longer les alignements, les plis, les segmentations, comme un géologue lit dans un empilement de couches souterraines refroidies le film différé d'une tectonique chaude, l'espace-temps d'une pseudomorphose répétée. Écriture qui n'assure la lisibilité de la cristallisation qu'à la condition de se détacher du projet de monde d'où elle avait surgi et que cette émulsion avait recouvert sans qu'elle eût le temps de décanter. Ce sont ces dissonances, ces agrégats et ces contretemps multiples, qu'il fallait scruter comme autant de conditions de possibilité de cette période dans cette époque, et qui m’ont conduit à concevoir une fois et à réviser souvent la typologie ici exposée. Le moment est venu de préciser si les différentes images qui l'ont représentée – le pendule, les champs, la ligne, la constellation, la contamination – peuvent se synthétiser et se traduire en une figure qui rendrait compte de ces divers modes de matérialisation de l'idée de révolution conservatrice, allemande et autre qu'allemande.
Le problème s'énonce ainsi : pour les deux pseudomorphoses considérées, celles des révolutions européennes et, dans l'Europe, celle des révolutions de l'Allemagne, et sachant que deux pseudomorphoses se sont déroulées dans le même plan, y a-t-il une même proposition, un même énoncé, une même figure ? Au fil de l'exposé nous avons plusieurs fois parcouru le plan des révolutions européennes : nous présupposons désormais qu'un tel plan existe, et par référence aussi aux travaux d'Eugen Rosenstock-Huessy (6) et de Friedrich Heer (7).

3 La matrice : une structure en grappe
Un tel «plan» n'appelait pas quelque nouvelle philosophie de l'histoire. Et si l'attrait – chacun le subit, quoi qu'il en ait – m'en avait suggéré une à mon insu, je savais qu'il m'aurait fallu tout recommencer, jusqu'au moment où je pourrais penser raisonnablement m'en être prémuni. Car la pensée totalitaire, elle surtout, avait toujours été avide de tels Grands Récits. Le national-socialisme à la française n'avait-il pas en son temps sécrété de tels récits : «Il est acquis que la Révolution française et la Révolution allemande, par les voies qui leur sont propres, tendent vers les mêmes fins. Il est acquis que nous assistons à l’avènement, dans des conditions historiques nouvelles, et après l’épuisement du cycle capitaliste, à l’instauration d’un socialisme national dont la première esquisse a été tracée en l’An II, dont le dessein prophétique a été repris par un penseur comme Fichte, précurseur authentique du régime économique national-socialiste» (8). Caricature de Grand Récit sorti des élucubrations d'un terrible simplificateur, mais dont les modèles subtils avaient pu passer, eux, pour des constructions raisonnables et dignes de foi, et dont le pouvoir d'illusion n'avait cessé de s'augmenter depuis leur invention augustinienne et leur réélaboration voltairienne.
Qu'est-ce en effet qu'une philosophie de l'histoire sinon la recherche d'un tel plan ? «Une philosophie de l'histoire n'est rien d'autre qu'une tentative vaine pour montrer que la succession des moments de l'histoire est l'actualisation d'un plan unique et orienté. À partir du moment où l'on connaît le plan, on peut évidemment justifier la prochaine étape visée par l'action politique. Indépendamment des difficultés rationnelles que rencontre toute philosophie de l'histoire, leur échec est signé par leur pluralité. C'est la preuve nécessaire et suffisante pour enlever à toute philosophie de l'histoire tout fondement scientifique et lui attribuer un fondement idéologique» (9).
Par «plan», j'entendais la forme pour ainsi popperienne que j'imaginais devoir donner à l'ensemble des géométries que j'utiliserais pour décrire l'objet visé dans autant de perspectives que possible. Il me faudrait me donner autant d'équations que possible des transformations observées entre mouvement et régime, ou entre période et époque, ou entre la révolution et la conservation (il fallait m'en donner autant que possible, car je devais m'assurer, avant d'identifier l'inconnue de ces équations, que j'avais colligé autant de paramètres qu'il y avait eu de variantes pour ces hybrides que provisoirement je nommais, moi , «régime», ou «période», ou «conservation», mais que leurs locuteurs, eux, les révolutionnaires et les conservateurs, soit avaient nommés autrement pour désigner cette inconnue, soit avaient nommés pareillement mais sans que je dusse ni ne pusse ni ne voulusse compter que nous parlions, eux et moi, la même langue. Toute la philosophie n'est-elle pas d'abord, si elle veut être quelque chose (et autre chose que la collection plus ou moins raisonnée de ses propres amphibologies), une telle entreprise de «nettoyage» des mots ? Je devais aussi procéder en philosophe qui sait que plusieurs vies philosophiques mises bout à bout ne suffiraient jamais à la prospection et au classement de tous les paramètres disponibles dans les annales des révolutions : un auteur italien, Ferrari, n'avait-il pas consacré, le malheureux ! plus de la meilleure moitié de sa vie d'érudit à dénombrer la quantité de révolutions connues par sa patrie depuis le temps de Frédéric Barberousse – il en dénombra quatre cents. Et que reste-t-il de l'œuvre imposante de Gibbon, sinon que la théorie de révolutions connues par la Rome antique est une série infinie, une grandeur irrationnelle et sans fonction possible pour quelque théorie de l'histoire universelle dans l'univers fini ou dans l'univers infini ?
Le plan que j'entrevoyais serait pertinent si la quantité discrète de variantes et de paramètres que j'y admettrais décrivait à la longue un univers restreint de corrélations nécessaires et suffisantes. Empruntée à l'univers des propositions logiques, cette prémisse ne me garantissait pas que je parviendrais à quelque vérité : je le redis, il n'y a pas d'espace-temps de la révolution susceptible d'un corps de propositions logiques, pour la simple raison que l'espace-temps n'est ni une proposition logique ni un univers rationnel, mais la relation ouverte, instable et multimodale de la chair du monde et du genre humain. Pour autant, cette prémisse me garantissait comment procéder pour que les locuteurs de la révolution et de la conservation deviennent des interlocuteurs. Par «plan», j'entendais donc l'artifice de pensée grâce auquel il serait possible, dans l'espace-temps de la réflexion, de suspendre ou de filtrer le jeu sensible des affects et le jeu mental des idéologies, et de s'acheminer vers la reconstruction stéréoscopique des paysages de la révolution et de la conservation : faire parler, si je puis dire, les conservateurs de la révolution, et les révolutionnaires de la conservation (les faire parler par citations interposées), c'était les convoquer sur la même scène, ainsi que, suspendant lui aussi l'espace-temps de la vie vécue, le théâtre met en scène les dieux et les hommes et cherche à surprendre ainsi le nœud de leurs intrigues. (Mon plan ne prétendait pas à la neutralité, mais à l'objectivité : le théâtre n'est pas neutre, il n'y a rien de moins neutre que l'expérience de la tragédie et de la comédie, mais le théâtre est objectif au sens où il objective ce qui sinon se dérobe à la conscience intime et à l'esprit public.)
Quelle était la première corrélation nécessaire et suffisante à un tel plan ? M'assurer que toute révolution, parmi celles que je retiendrai, parlerait de la précédente et rêverait de la suivante (et qu'importait alors que ce fut pour la conjurer ou pour l'interpeller ?). L'intuition de Péguy me servirait de fil rouge dans le dédale des révolutions enregistrées par Clio : «Une révolution n'est une pleine révolution que si elle [...] fait apparaître un homme, une humanité plus profonde, plus approfondie, où n'avaient pas atteint les révolutions précédentes», comme si elle se devait de prouver que les «révolutions précédentes étaient insuffisamment révolutionnaires» (10). Et je pourrais alors élucider une constante surprenante des révolutions : «Les contre-révolutionnaires furent dans leur immense majorité d’anciens révolutionnaires, enfants des Lumières et disciples de Jean-Jacques. Chateaubriand se rendait en pèlerinage à Ermenonville. Sujet du roi de Sardaigne, Joseph de Maistre approuvait la résistance des parlements français à l’absolutisme. D’Antraigues, Mounier, Montlosier, beaucoup d’autres encore vibraient d’enthousiasme à voir la “nation”, enfin réunie en états généraux, réclamer ses droits. Et le vicomte de Bonald, plus tard chantre de la Contre-Révolution intégrale, alors maire de Millau, organisait une fédération de gardes nationales de sa région et recevait la couronne civique !» (11).
La seconde corrélation correspondait à une précaution plus contraignante que la première : j'observai que la répétition des révolutions engendrait des récits, et que ces récits alimentaient une philosophie de l'histoire. Ce foisonnement de récits et de méta-récits, je ne devais pas penser qu'il obscurcissait l'idée de révolution, ni qu'il l'élucidait, car un tel jugement aurait présupposé ce qu'il s'agissait précisément d'établir : comment questionner la mise en question et la mise en abîme de la révolution ? Ou, plus exactement : questionner cette mise en abîme en faisant parler les révolutions les unes des autres (et, à la limite, les unes avec les autres), cet artifice de pensée était-il recevable ? La mise en abîme me donnerait-elle les mêmes garanties de véridicité et d'auto-contrôle que la procédure phénoménologique de la mise entre parenthèses enseignée en 1929 dans les cinq Méditations cartésiennes ? Oui, si je m'assurais de distinguer avec soin les «niveaux» des discours révolutionnaires et contre-révolutionnaires, autrement dit si je commençais par situer la place des locuteurs révolutionnaires et contre-révolutionnaires sur la chaîne des discours – autrement dit, si je considérais leur foisonnement comme un intertexte et comme un hypertexte, comme une arborescence de sémantèmes n'ayant ni commencement ni dénouement et dont j'aurais à décrire la structure de grappe.
J'aurais garde d'oublier que ce foyer ne correspondait en aucun cas à quelque définition à venir de la révolution. Je me souviendrais de la règle négative énoncée par Nietzsche («...alle Begriffe, in denen sich ein ganzer Prozeß semiotisch zusammenfaßt, entziehn sich der Definition; definierbar ist nur das, was keine keine Geschichte hat» (12)). Et ce foyer ne pouvait en aucun cas se situer sur une quelconque trajectoire de la flèche du temps car «il suffit que l'histoire s 'éloigne de nous, dans la durée, ou que nous nous éloignions d'elle par la pensée, pour qu'elle cesse d'être intériorisable et perde son intelligibilité, illusion qui s'attache à une intériorité provisoire» (13). Il serait le point d'accommodation de la perception du panorama stéréoscopique – panorama à double foyer puisqu'il faudrait considérer et la période dont nous ne cessons de nous éloigner et le régime, qui durera aussi longtemps que l'imaginaire des révolutions. Il s'agissait, en d'autres termes, de comprendre un objet tout à la fois fixe et mobile, et ce «dans» un espace-temps qui n'est ni fermé ni ouvert, ni fini ni infini, ni nouménal ni phénoménal, ni simple ni réflexif, ni entendement ni raison. Ni je ne me tiendrais «dans» cet espace-temps ni je n'occuperais de quelconque position «par rapport à lui» : je serais moi-même un punctum, un quantum d'intelligence limitée parmi l'ensemble amorphe des puncta de la galaxie révolutionnaire, que j'aborderais selon les règles d'une topologie, déduite de celle, locale, entrevue par Jean-Pierre Faye (et déduite de la généalogie dessinée par Eugen Rosenstock-Huessy, de la sémantique circonscrite par K. Griewank) mais étendue aux règles d'une topologie générique.
Cette topologie générique est une optique (un synoptique) qui cherche à dissiper l'illusion d'une histoire indéfiniment intériorisable, comme elle a dissipé l'illusion historiciste d'une histoire infiniment objectivable. Elle ne présuppose ni de spectateur ni d'auteur de l'histoire : elle n'est pas pirandellienne, elle est pire, elle n'est utilisable que par des acteurs jouant pour d'autres acteurs. Elle finit par invalider l'hypothèse Péguy (corrélation I) après l'avoir introduite. Il s’agira d’en faire autant avec la corrélation II, et de revenir à la question initiale, transformée : quel événement encore inconcevable se dessine-t-il quand la révolution et la contre-révolution se mettent en abîme ?

Notes
(1) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme : essai sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (trad. fr. Ch. David, Ivréa/L’Encyclopédie des nuisances, 2002 [1956]).
(2) Cf. La Haine et la Honte («Éditions Le Seuil, 1969, traduction française Élie Gabey de Tagebuch eines Verzweifelten publié en 1947 par F. P. Reck-Malleczewen et F. Percyval.
(3) Karl Dietrich Bracher, Hitler et la dictature allemande. Naissance, structure et conséquences du national-socialisme (trad. F. Straschitz, Bruxelles, Ed. Complexe, 1995 [1969]), p. 201.
(4) Cf. René Major, De l'élection (Aubier, coll. La psychanalyse prise au mot, 1986, en particulier le chap. 3, La défiguration, pp. 54 et sq.. R. Major s'appuie ici sur l'ouvrage de J. Fest, Das Gesicht des Dritten Reiches. Profile einer totalitären Herrschaft, pour évaluer les effets politiques (parce que sémantiques) de cette «politique» du nom propre : «N'eût été le changement de nom du père (de Hitler), portant la marque d'une naissance 'illégitime', Adolph aurait été inscrit sous le nom de Schickelgruber», p. 56).
(5) S. Haffner, Anmerkungen zu Hitler (Munich, Kindler, 1978).
(6) E. Rosenstock-Huessy, Die europäischen Revolutionen und der Charakter der Nationen (Moers, Brendow Verlag, 1987 [1951]) – ainsi que Karl Griewank, Der neuzeitliche Revolutionsbegriff. Entstehung und Geschichte (Frankfurt/M, Europäische Verlagsansanstalt, 1969, rééd. Suhrkamp, 1973).
(7) F. Heer, Europa – Mutter der Revolutionen (Vienne et Cologne, Böhlau, 2004).
(8) Marcel Déat, Pensée allemande et pensée française (Aux Armes de France, 1944), pp. 9-10.
(9) J. Baechler, Qu'est-ce que l'idéologie ?, op. cit., p. 75.
(10) Charles Péguy, Cahiers, V, mars 1904, in Œuvres en prose complètes (Gallimard, coll. La Pléiade, 1987), p. 1306.
(11) Jean-Christian Petifils, Les origines de la pensée contre-révolutionnaire, in Jean Tulard, La Contre-Révolution (Perrin, 1990), p. 16.
(12) Généalogie de la morale 13 («tous les concepts dans lesquels un processus se résume par des signes échappent à la définition; on ne peut définir que ce qui n’a pas d’histoire»).
(13) Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage (Plon, 1962), p. 338.

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