Le Soulèvement contre le monde secondaire ou le manifeste d'un homme droit (10/01/2005)

Matt McClain:Getty Images
Photographie de Matt McClain (Getty Images).

«Entre les forces de la tradition et celles de l’avancée permanente, de la mise à l’écart, de la destruction, il y aura la guerre.»
Botho Strauss, Le Soulèvement contre le monde secondaire.


À Lucien Suel

J’avoue, à ma grande, honte, que je ne savais pratiquement rien de Botho Strauss avant que Lucien Suel n’ait l’excellente idée de m’en parler, m’adjurant de me procurer l’ouvrage intitulé Le Soulèvement contre le monde secondaire (L’Arche, 1996) et précisant que c’était dans ce livre que, pour la première fois, il avait lu le nom de Nicolas Gómez Dávila. En fait, c’est un article qui a servi de postface à la traduction allemande des Réelles présences de George Steiner qui a donné son titre à ce recueil composé de trois textes. Selon Strauss donc, le «monde secondaire» dont il s’agit s’oppose point par point au «monde primaire» si je puis dire (le monde «premier» ou «réel» conviendrait mieux), c’est-à-dire à celui de la «réelle présence» dans lequel «la doctrine sacramentelle élargie à l’art, est convaincue que le portrait de la jeune fille ne montre pas une jeune fille, mais qu’il est cette jeune fille même sous l’aspect de la couleur et de la toile». Ce texte de commentaire plus que de présentation est remarquable même si je suis quelque peu en désaccord avec Strauss lorsqu’il affirme que «Le livre de Steiner [Réelles présences donc] est écrit dans la claire perception que le minuit de l’absence a été franchi». Non, c’est bien mal connaître le pessimisme foncier caractérisant l’œuvre steinerienne, hantée par la déréliction et la surrection concomitante, partout triomphante, de la médiocrité journalistique. Sur les œuvres de George Steiner comme sur celle de Wladimir Weidlé évoquée dans ces lignes d’ailleurs, bien abusive serait l’interprétation optimiste (de gauche ?) insinuant que nous aurions franchi « le minuit de l’absence ». Il est vrai que, pour cette même gauche culturelle, partout triomphante, il n’y a jamais eu de Vendredi, de Samedi ou de Dimanche (notions que développe Steiner) mais un merveilleux premier matin désireux, sur la «vieillerie poétique» donc réactionnaire, de darder ses puissants rayons destructeurs… Passons, les cadavres finiront bien par laisser la place, sur les tréteaux vermoulus où ils se produisent, à quelques vivants.
Je suis parfaitement d’accord en revanche sur cette notation, que j’ai à ma façon illustrée dans un des textes (consacré à Ernest Hello et Arthur Rimbaud) composant ma Littérature à contre-nuit, à paraître aux éditions A contrario : «La langue ne nous abandonne pas dans le silence, mais seulement dans l’a-logos, dans le déliement de la forme, du sens, et de l’auctoritas de la signification».
Le deuxième texte de ce livre est consacré à un écrivain quasi inconnu, Rudolf Borchardt (aux éditions Verdier a paru un ouvrage intitulé Déshonneur et c’est… bien tout ce que j’ai pu trouver de cet auteur en langue française, ce qui n’étonnera personne je crois…). Voici ce qu’écrit Strauss de Borchardt : «Il n’a pas fait moins pour le surgissement du passé que n’a fait Musil pour faire naître la modernité et le monde contemporain. Et il n’est plus si facile de définir ici clairement laquelle de ces deux productions est la plus importante et la plus lourde de conséquences, puisque désormais nous sommes soumis à ces deux héritages dans la même mesure et dans le même temps».
Le troisième texte enfin, intitulé Le chant tragique monte, est un petit bijou de perspicacité et de colère qui propose, de l’homme de droite (bien sûr, Strauss n’est pas un naïf qui remarque judicieusement que : «L’homme de droite – quand droite a quelque chose à faire avec rectitude – est un homme en marge») une définition que je tiens pour définitive et que nous devrions tous apprendre par cœur pour la jeter à la figure non seulement des hommes (s’il en reste) de gauche mais aussi (je suis bien certain qu’il n’y en a plus guère selon les critères de Strauss !) de droite. Je me permets donc de citer in extenso cette définition rien de moins que métaphysique : «Être de droite, non par conviction bon marché, pour des visées vulgaires, mais de tout son être, c’est céder à la puissance supérieure d’un souvenir, qui s’empare de l’être humain, et pas tant du citoyen, qui l’isole et l’ébranle au milieu des rapports modernes et éclairés où il mène son existence habituelle. Cette pénétration n’a pas besoin de la mascarade abominable et ridicule d’une imitation servile, ni qu’on aille fouiller la brocante de l’histoire du malheur.
Il s’agit d’un acte de soulèvement autre : soulèvement contre la domination totalitaire du présent qui veut ravir à l’individu et extirper de son champ toute présence d’un passé inexpliqué, d’un devenir historique, d’un temps mythique. À la différence de l’imagination de gauche qui parodie l’histoire du Salut, l’imagination de droite ne se brosse pas le tableau d’un royaume à venir, elle n’a pas besoin d’utopie, mais elle cherche le rattachement à la longue durée, celle que rien n’ébranle, elle est selon son essence souvenir de ce qui gît au fond de nous, et dans cette mesure elle est une initiation religieuse ou protopolitique. Elle est toujours et existentiellement une imagination de la Perte et non de la Promesse (terrestre). C’est donc une imagination de poète, depuis Homère jusqu’à Hölderlin».
C’est dit, le grand écrivain, ce que nous savions déjà depuis belle lurette, ne peut qu’être de droite, à condition que nous entendions ce terme dans le sens défini par Strauss et uniquement dans ce sens-là. Inversement, la gauche, elle, «est dans les cercles intellectuels publics, ces esprits avertis et contrits, gardiens de la conscience qui utilisent la station verticale essentiellement pour accéder au micro ou à la première estrade venus, et à présent s’acharnent, tous autant qu’ils sont, à l’effort désespéré de procéder à une conjuration par des moyens rationnels, comme s’ils visaient à obtenir, du moins pour eux-mêmes et pour leurs discours, cette autorité magique et sacrée qu’en tant que gardiens bien droits ils combattent avec la dernière énergie».
Je me demande enfin si nous ne pourrions pas appliquer cette dernière réflexion de Botho Strauss au phénomène des blogs, particulièrement au mien, combien de fois taxé d’élitisme par des imbéciles qui ont oublié de se nettoyer les pieds avant de franchir le seuil de la Zone : «Élitiste ! – aujourd’hui comme hier, c’est là une injure, alors qu’au contraire «élite» circule de nouveau dans nos salons – quoi qu’il en soit, pour nos fins propos, il s’agit d’une notion dérisoire, face au fait qu’il n’est plus de survie possible que dans d’étroites enclaves littéraro-écologiques, dans des «réserves» de la pensée et du sentiment. Quant au reste : il s’agit d’eaux trop pleines de nitrates, à la suite d’une vidange des canaux publics».
«Une vidange des canaux publics»… L’éboueur infatigable, voire insatiable des conduits de la Toile que je suis n’a pu que sentir, le long de son épine dorsale, un délicieux frisson explosant, dans les terminaisons nerveuses de ses narines, en bouquet de fragrances putrescentes.

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