Dans l'obscur royaume de Giorgio Pressburger (15/06/2011)

Crédits photographiques : Olivier Grunewald.
51YUG9lwwzL._SS500_.jpgÀ propos de Giorgio Pressburger, Dans l'obscur royaume (Actes Sud, 2011).
LRSP (livre reçu en service de presse).

Rappel
Dante dans la Zone.
Dans l'obscur royaume a été évoqué par Thierry Guinhut dans la Zone et par cette note d'Éric Bonnargent, publiée sur L'Anagnoste en même temps que notre propre critique.

À tout prendre, je préfère encore lire un roman qui s'inspire plus ou moins directement, avec une réussite variable, de L'Enfer de Dante, comme La Main de Dante de Nick Toshes, La Fin des temps de Murakami Haruki, le très mauvais La Porte des Enfers de Laurent Gaudé ou le prodigieux Sous le volcan de Malcolm Lowry, plutôt que le texte inutilement savant de Giorgio Pressburger, dont l'intérêt strictement littéraire, stylistique, du moins dans sa traduction française, n'est hélas pas aussi visible que la triple gueule du Satan congelé dévorant, au fond de l'Enfer dantesque, trois pécheurs insignes.
Cette absence d'écriture digne de ce nom, toujours présente dans les œuvres de deux auteurs que nous pourrions rapprocher de Pressburger par leur caractère mitteleuropéen, Sebald et Magris, n'est pas même compensée par l'intérêt purement intellectuel que nous pourrions trouver à lire un essai déguisé bien davantage qu'un roman véritable puisque la thèse de l'auteur est pour le moins simpliste, inepte même, et ne s'explique pas seulement, espérons-le du moins, par le fait que l'auteur est né en 1937 dans une famille juive massacrée par les Nazis : le Mal n'a qu'un seul visage, celui de la Shoah longuement mûrie dans les cervelles occidentales de plus en plus malades (1), et ce cataclysme a été annoncé par des dizaines d'écrivains, tous présents dans ce livre, que l'auteur interroge sans beaucoup de talent, qu'il fait répondre d'une façon parfois ridicule sinon odieuse et dont il nous livre, au moyen de notes se voulant impartiales (et ne l'étant absolument pas), les principaux éléments bio-bibliographiques.
À quoi nous sert, à l'heure où des centaines de milliers de pages d'articles sont à notre disposition, de connaître les dates de naissance et de mort d'Hannah Arendt ou de Paul Celan si c'est pour obliger la première à défendre son amour pour Martin Heidegger (détesté, nous l'aurons compris, par Pressburger) et le second à pérorer, dans une copie pas même digne d'un élève de seconde, sur son suicide ?
Cependant, pour excessives dans leur nombre, parfois franchement ridicules dans leur contenu je l'ai dit (2) que sont ces notes, elles constituent le seul réel intérêt de ce livre, dans la relation complexe et problématique qu'elles tissent avec le récit qu'elles explicitent ou obscurcissent, dans le jeu de mise à distance ironique et polyphonique qu'elles instaurent. Certains mauvais lecteurs, petits khâgneux et professeurs ayant une âme de petit khâgneux se contentent de ce genre de maigre dialectique, vague discours second en ce sens qu'il creuse le texte premier d'une profondeur spéculaire qui ici n'est guère patente, dialectique et ruse si vite éventées qui font frémir, dit-on, les journalistes du Nouvel Observateur et de Télérama.
S'il s'agit, pour Giorgio Pressburger, d'amener ses lecteurs à lire les livres de Goethe, Trakl, Celan, Heidegger, Arendt, Benjamin, Scholem, Pound, Céline, Hamsun, Michelstaedter et tant d'autres auteurs qu'il évoque pour étayer sa thèse bancale, je ne suis pas certain que ce but ait été atteint, tant la façon dont l'auteur nous les présente est convenue, plate, artificielle, et ne dépasse guère l'empan minuscule d'un article de vulgarisation sur ces écrivains article qui, au moins, est dans son bon droit en nous donnant des éclaircissements d'ordre biographique. La vulgarisation, surtout lorsqu'elle est ratée (que dire, ainsi, de ces nombreuses incursions de Pressburger dans le domaine des sciences !) signe la mort d'un roman qui se doit de convoquer de tout autres puissances que celles de la clarté universitaire, voire de la fausse transparence, de la fausse culture propre à l'écriture journalistique.
Voici ainsi les quelques lignes où Pressburger évoque, assez lamentablement, Edith Stein, mêlant énumération sans la moindre invention des travaux de la philosophe et larmoiements œcuméniques triviaux, sans compter une attaque en bonne et due forme, qui ne brille pas par son originalité, de l'Église (3) : «Oui, je suis Edith, je suis nue devant toi. Je suis une religieuse, et pourtant je n'éprouve aucune honte. Dans une demi-heure, je ne serai plus que fumée. Ce moi dans lequel se décide chacun de mes actes libres n'existera plus, pour l'éternité. mais ce que j'ai écrit en en quoi je crois, mes études sur Husserl et sur saint Thomas, mes études sur le féminin, sur le château de l'âme, dans lequel règnent des lois différentes de celles du dehors, tout cela restera. Et il restera ma mort, qui tentera de transformer la terrible faute des assassins en bénédiction pour victimes et bourreaux. Je vais ainsi, avec ce corps qui est le mien, nu, exposé, exhibé comme le vrai, le splendide étendard de l'âme. Je vais me transformer en autre chose» (p. 114). Ailleurs (p. 53), c'est Walter Benjamin qui est évoqué pour le moins maigrement, superficiellement, ridiculement, au moyen de quelques pauvres lignes que l'on dirait avoir été recopiées d'une quatrième de (mauvaise) couverture : «Comment pensiez-vous concilier deux visions du monde aussi différentes : le matérialisme et la théologie, et la kabbale ? Votre monde s'est effondré. Dieu ne tolère pas de telles unions, et l'histoire aussi se venge sur nous».
L'aspect formel de l'ouvrage de Pressburger, que les mauvais lecteurs salueront comme un de ces tours de force que, naguère, ils évoquèrent à propos d'un roman tout juste passable, Zone de Mathias Enard, n'est pas le seul point, loin s'en faut, qui nous déplaît fortement. Il y a plus grave que la prétention, après tout délicieuse et pouvant être riche de multiples enseignements, d'un auteur à se commenter lui-même. La littérature ne craint pas le jeu, elle a juste horreur des précieuses ridicules, de ceux qui jouent sans esprit véritable de jeu. J'ai évoqué, plus haut, la question du Mal. Giorgio Pressburger, pressé de mettre en scène, à tout bout de chapiteau, la Shoah qui, si j'ai bien compris, est l'Enfer ayant dévoré le XXe siècle, ne fait en fin de compte que la diluer, en gommer l'irrévocable unicité, en la plongeant dans une mer remplie de tous les cadavres que porte la Terre depuis la création de l'homme, de la même façon qu'un assassin est, pour Pressburger, absolument semblable à tous les autres assassins (cf. p. 106) : «Je ne peux vous dire le nom de ce fleuve, c'est vous qui devez le trouver, dans votre esprit. Je ne peux vous dire que ceci : il coule partout sur Terre : au Rwanda, en France, en Serbie, en Hongrie, en Asie, en Amérique latine. il aspire et submerge une multitude de vies» (p. 31).
Cet œcuménisme de l'horreur (voir encore la page 158, faisant danser les morts du Cambodge à la Sibérie, de Sarajevo au Chili, de l'Afrique du Sud «aux dolines de Trieste»), au lieu de provoquer une salutaire réaction de colère, nous endort, alors que le Mal tel que le décrivait son plus implacable connaisseur, Dante, avait ceci de fascinant qu'il paraissait d'une prodigieuse inventivité, inventivité du reste inscrite dans les chaires mêmes des damnés, déclinée, avec une méticulosité extrême, par les tourments auxquels les pécheurs étaient condamnés jusqu'à la fin des temps.
Certes, on pourrait m'objecter que le Mal tel que Dante le décrit est finalement d'une écœurante banalité : tant de forfaits, de viols, de meurtres, de larcins, minuscules ou grandioses, tant de tortures raffinées et abjectes excoriant les chairs des condamnés qui de toute façon se réduisent à la figure monumentale et congelée, marmoréenne et animale dans sa méthodique mastication, de Satan trônant au plus profond recès de l'Enfer. Cet argument, absolument recevable, ne suffirait cependant pas à sauver l'ouvrage de Pressburger, qui, parce qu'il nous semble privé de la contrepartie lumineuse, l'ascension de la montagne du Paradis par Dante, ne peut que nous offrir un Mal non seulement monolithique mais résolument plat, d'une platitude que ne soulève aucun ferment de lumière, que ne boursoufle aucun grumeau de clarté, fût-elle aussi lointaine que fragile et, je l'ai dit, que ne sauve pas une écriture digne de ce nom.
Et cette lumière, n'est-ce pas l'écriture qui, métaphoriquement, doit signifier son lent travail à l’œuvre dans les ténèbres, puisque tout grand livre s'écrit à contre-nuit, non pas contre la nuit, mais du sein même des ténèbres ? Or, que voyons-nous dans l'ouvrage de Pressburger ? Bien des références (trop), bien des auteurs et des notes de bas de page (infiniment trop), bien des platitudes (en surnombre), mais pas la plus petite trace d'une écriture digne de ce nom qui pourrait, à tout le moins, constituer la perle parfaite d'une huître aussi grossière. Je doute même que la technique de l'association des idées si cher au maître viennois, produise autre chose que de pathétiques clichés dans le livre de Pressburger : «La femme était Marina Tsvetaïeva en personne. Marina des fleurs» (p. 201), cette évocation de la poétesse faisant suite à la traversée d'un pré couvert de fleurs...
Nous y voyons aussi la nuit dans laquelle se débattent Freud et son patient, de la noirceur, des cris et des grincements de dents, mais attendus et comme obligés par l'évocation de la Shoah, quelques intrusions dans la physique exotique des trous noirs et le physique contrefait de Stephen Hawking, leur spécialiste (note 10 page 105) et une écriture, passable (4), sans émotion autre que forcée, parfois misérabiliste, comiquement compatissante plutôt que compassionnelle, un art qui me semble incapable de figurer la quête et l'enjeu d'une délivrance, réduite, ici, à sa plus sordide expression, la guérison au terme d'une cure psychanalytique, comme si Virgile, magnifique cicérone pour Dante et annonciateur du Verbe pour Hermann Broch, avait dû céder sa place au bon docteur Freud guettant les associations d'idées dans de ridicules jeux de mots !
Comment expliquer cet échec, pour le moins flagrant, de l'écrivain ? Non pas parce que son ouvrage n'est en aucun cas un roman, ni même une fiction empruntant à plusieurs registres (poétique, théâtral, celui, aussi, de l'essai), puisque cette hétéronomie des genres a pu, chez d'autres auteurs comme Sebald, constituer une terre riche de promesses pour celui qui était désireux de la retourner afin d'en explorer les cavernes aux puits oubliés. Cet échec s'explique sans doute davantage par le fait que, dans ce livre, Pressburger fait bien plus office de pontifiant et fort partisan idéologue (5) que d'écrivain ayant pris le soin, selon ses propres mots, de «s'identifier même à ce que l'on déteste, que l'on refuse, que l'on hait de toutes ses forces» (p. 191).
Car Pressburger ne s'identifie qu'à celles et ceux qu'il a pris le soin de déclarer victimes, refusant tout net, comme nous le voyons à propos de Martin Heidegger qu'il refuse de faire parler ou même de nous montrer (évoquant ainsi, on le suppose, le mot de Husserl déclarant qu'il ne serait jamais question, dans son cours, de Heidegger), refusant tout net de ne serait-ce que prêter sa voix aux salauds ou déclarés tels.
Un tel travail, à charge, et que dire des nombreuses allusions à des théories conspirationnistes (concernant les prétendus suicides de certains des personnages évoqués), ne s'inspire que fort lointainement de l'écriture de Dante (contrairement à l'opinion qu'exprime Giuseppe Leonelli dans sa critique du livre de Pressburger parue dans la Republica du mois de décembre 2008), Dante qui, certes, a plus d'une fois condamné à l'Enfer des peines surhumaines ses propres ennemis mais qui s'est fait lui-même le juge de ses propres injustices en dirigeant son double vers la montagne du purgatoire puis les sphères lumineuses de l'empyrée, pour le purger et le purifier de toute faute.
Finalement, c'est encore l'auteur lui-même, Giorgio Pressburger, qui juge le plus durement son propre texte, déclarant (note 12 de la page 152) qu'«écrire un nom, le tirer de ses lectures et de ses informations, ce n'est pas là être écrivain, mais copiste».
Le copiste avait au moins l'honnêteté et l'humilité de ne pas révéler son identité, afin de nous transmettre le plus fidèlement possible les grands textes du passé.

Notes
(1) Nous croyons retrouver dans cette thèse si peu fondée une vieille antienne sans cesse répétée par George Steiner, rappelée, quoique d'une façon plus subtile par Sven Lindqvist dans son essai consacré à Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, Exterminez toutes ces brutes ! : «Les camps d'extermination, la barbarie du monde contemporain de l'auteur sont, selon lui, le résultat d'une longue élaboration consciente de la civilisation occidentale – gréco-latine, judéo-chrétienne et nordique», note 18 p. 24.
(2) Par exemple la vingt-sixième de la page 25, qui se présente ainsi : «J'ai faim26», la note elle-même commentant donc : «C'est l'allégorie des enfers, mais aussi des camps d'extermination réalisés par l'homme. Mais c'est aussi la condition quotidienne des deux tiers de l'humanité, actuelle et passée. Virgile le savait». Virgile savait donc, également, lui qui savait tout, qu'il figurerait dans un ouvrage aussi bavard que peu convaincant...
(3) Cf. p. 120.
(4) Je ne sais rien de l'original, en italien, traduit par Marguerite Pozzoli, mais force est de constater que telle note (la huitième de la page 123) expliquant que l'auteur a utilisé des «sonorités sifflantes et certaines vocales» afin de «faire appel à l'imagination auditive, et non visuelle, du lecteur» tombent à plat et provoquent un effet comique involontaire, puisque la traduction française n'a même pas tenté d'adapter, à tout le moins, les jeux de langue du texte original. Autre exemple, qui figure aux pages 177 et 178, où Pressburger entremêle création d'un poème, à peu près nul, et son explication, aussi raffinée qu'involontairement comique devant l'objet ridicule qui lui sert de support.
(5) Il suffit de lire les pages que Pressburger consacre aux terroristes de la Fraction Armée Rouge dont les actes pourraient nous être compréhensibles, voire excusables, à condition de lire... Macbeth, cf. pp. 188-94; il suffit de lire que le marxisme n'a pas échoué, que c'est au contraire «l'échec de ceux qui ne voient plus de chemin pour faire quelque chose de concret, à part ceci : accélérer la fin», qu'il faut stigmatiser, p. 206.

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