Brut de Dalibor Frioux (21/09/2011)

Crédits photographiques : Patrick Semansky (AP Photo).
31QiTMTx07L._SL500_AA300_.jpgÀ propos de Dalibor Frioux, Brut (Seuil).
LRSP (livre reçu en service de presse).


Les fins de monde romanesques rivalisent d'invention pour expliquer la lente ou rapide disparition de l'humanité. Dans La famine du fer d'Henri Allorge, publié en 1913, tout comme dans Le fer qui meurt de Raoul Bigot (1918) ou l'excellent La Mort du fer de S. S. Held paru en 1931, il n'est pas difficile de deviner la cause de la chute de l'homme, alors que Wayland Smith en 1936 affirme dans The Machine Stops que c'est bien plutôt la disparition de tous les métaux qui met un terme à l'aventure humaine.
Si la disparition de l'électricité est évoquée par le célèbre Ravage de René Barjavel datant de 1943, c'est uniquement, à notre connaissance, André Armandy qui, en 1929, imagine un monde courant à la ruine à cause de la disparition du pétrole dans Le grand crépuscule. Signalons toutefois, récemment paru dans la collection Lunes d'encre chez Denoël, Julian de Robert Charles Wilson qui décrit une Amérique du Nord dévastée et privée de la précieuse manne énergétique.
Dans Brut, le premier roman de Dalibor Frioux, c'est moins la disparition du pétrole que sa cherté (Frioux évoque, p. 29, un baril de brut à 310 dollars) qui conduisent les sociétés occidentales à devoir subir une sorte de pax rustica, où les voyages, surtout par avion, sont désormais devenus l'apanage des plus riches, ces derniers montant, comme nous le voyons dans une belle scène symbolique, dans un appareil qui, contraint de se reposer sur le tarmac de l'aéroport dont il vient à peine de décoller, est obligé de lâcher en plein vol son carburant pour perdre du poids et ne pas risquer de détruire son train d'atterrissage : «Sur terre, dans l'indifférence de ce jour ensoleillé, sur les épaules des livreurs, dans les cartables des écoliers, les coiffures des coquettes assises sur les bancs, se glissant dans les conduits d'aération, entre les cuisses des deux sexes, en fines pellicules sur les cornées, chutaient cette onction, cette rosée, ces grains fins comme le givre» (p. 48), cette pluie appelant logiquement et fort ironiquement la référence à l'épisode de la manne céleste, la «nourriture des anges» en Sagesse 16, 20.
En fait, ce n'est pas seulement la cherté du pétrole ou l'épuisement même de ses réserves (cf. p. 75), pourtant immenses puisque la Norvège décrit par notre roman a bâti sa colossale fortune en y puisant sans relâche, qui sont en cause, pour expliquer ce panorama futuriste (nous nous trouvons à la moitié de notre siècle) qui glisse assez rapidement vers le chaos et l'état de guerre dite de basse intensité propre aux démocraties modernes avant que ceux-ci ne soient quelque peu freinés par l'instauration, classique dans les romans d'anticipation, d'un régime fort voire dictatorial (1).
Car, si le pétrole, comme un virus, semble avoir pénétré dans toutes les cellules de l'immense organisme occidental (2), c'est plutôt un ensemble d'événements (réchauffement climatique, émeutes, richesses amollissantes, cf. pp. 113 et 189, sans oublier un triple attentat auquel les journalistes donneront le nom de Black February, cf. Prologue), qui vont petit à petit faire vaciller le colosse aux pieds d'argile, ce royaume de Norvège qui ressemble comme un clone à n'importe quel autre pays occidental, où les foules sont «démocratiques, hystériques, obsessionnelles, surinformées et velléitaires», leurs «tripes et sexes confits de vitesse, de plaisirs cosmopolites et de publicités», et qui pourtant n'en finissent pas de «ressasser la fin de la récréation» (p. 36), tous se tenant «au milieu de l'océan, dans le même bateau vide de carburant et débordant d'humains aux gueules maquillées pour sortir, les têtes pleines des fêtes d'antan, de désirs et de rancœurs» (p. 75), tous devant «apprendre l'abondance, le mouvement perpétuel. Que le courant alimentera leurs ordinateurs, chauffera leur corps, comprendra leurs musiques, éclairera leur première fois, refroidira sans relâche leur dépouille» (p. 171).
Comme dans Le Dernier Homme, ce texte aussi étonnant qu'oublié de Jean-Baptiste Cousin de Grainville, Dalibor Frioux pointe du doigt la responsabilité, écrasante, d'une technique devenue aussi insidieusement incontournable, étonnante même dans ses réalisations et vitale dans le confort qu'elle apporte à l'humanité (3) que folle, qui ne peut rien faire d'autre qu'arraisonner la nature. Alors le voile tendu au-dessus de l'abîme se déchire, nous dit l'auteur (cf. p. 37), puisqu'il a fallu «grimer les limites terrestres en agression d'origine humaine [les attentats de Black February] pour créer la transcendance nécessaire au grand sursaut, aux ruptures, aux privations» (ibid.).
Cette dimension, tour à tour néfaste et bénéfique mais néanmoins surnaturelle du pétrole n'est jamais mieux illustrée que dans le beau chapitre intitulé Penser comme le pétrole où quelques-uns des personnages les plus puissants du royaume norvégien ont été réunis sur une plate-forme pétrolière afin de trouver un nom de baptême pour le nouveau gisement, colossal nous dit-on (ce qui ne sera qu'un mensonge d'État), de brut, qui va encore davantage enrichir le pays : «On nous critique, on prédit la déplétion, mais un jour on comprendra que l'homme, livré à lui-même, n'est pas capable de réaliser son humanité, il est bien trop faible [...] quel que soit le temps dont il dispose. Il a besoin d'un adjuvant, d'un catalyseur. Et qu'est-ce qu'a été Dieu, enfin ? La preuve est faite que la dignité, les droits de l'homme, la liberté pour tous ne sont que d'autres noms du pétrole, et que la réalisation de toutes nos virtualités a dû l'attendre et finira avec lui. Avec le sous-sol, plus besoin de sous-hommes. On a pu se permettre de reconnaître les femmes, la plèbe, les enfants... Quand Ekofisk, quand Léviathan [le nouveau nom de l'immense gisement pétrolier sous-marin], quand tous les champs de la planète seront secs, nous reviendrons à la barbarie, la liberté pour quelques-uns» (pp. 223-4).
Ailleurs, le vocabulaire religieux est intimement mêlé avec le registre de l'ordure (cf. l'image frappante et néanmoins facile : «Ils font de leurs excréments sacrements», p. 463).
Ce Léviathan n'est pas seulement censé symboliser les bienfaits de la puissance publique, de l'État souverain selon Hobbes. Le Léviathan, comme le rappelle un des personnages, est aussi un monstre sorti des profondeurs bibliques, comme si l'or noir qui circule dans un réseau d'images multiples était avant tout, à la différence du sang, le liquide qui gangrène le corps humain, le déchet qu'il faut à tout prix évacuer.
Or, il est étonnant de constater que la thématique de l'impureté, plus précisément celle de la matière fécale, est d'abondance évoquée dans le roman de Frioux : c'est le cancer du côlon qui finit par emporter le meilleur ami d'un des personnages, Per Nagell, conservateur au Museet for Samtidskunst et fasciné par une œuvre d'art intitulée, de façon emblématique, L'homme qui ne jetait rien (cf. p. 161). Kurt Jensen reçoit le coup de fil d'un des dirigeants du comité du Nobel au moment, comme il s'en souvient (cf. p. 244), où il s'éclipse aux toilettes. C'est encore la description des désordres intimes de la très belle Sigrid (cf. p. 235) dont les intestins restent «verrouillés". C'est ensuite le passage d'un des plus puissants personnages du roman dans ses toilettes dernier cri, qui nous vaut cette remarque : «Il fit un tour aux toilettes, un vase W.-C. suspendu en porcelaine sanitaire de ton blanc, lunette et couvercle en thermodur avec amortisseurs, surmonté d'une chasse dorsale double commande encastrée. L'appareillage familier, tout ce qu'il fallait pour tenir en respect le péril fécal des sociétés sédentaires, sembla un peu le calmer» (p. 197, je souligne). C'est encore l'obsession de l'ordure, de la matière fécale et de la décomposition liée à l'épisode du baptême du nouveau gisement de pétrole sous-marin, pendant lequel les nommeurs doivent garder en bouche durant une minute une gorgée de brut, ce «liquide affolant» (p. 218), cette opération écœurante étant censée permettre à leur inconscient et leur imagination d'inventer un nom capable de symboliser tout ce qui est associé au pétrole (cf. p. 207), du «soleil noir» (p. 218) au cadavre de la baleine qui se décompose (cf. p. 219). C'est enfin, mais notre petite liste nous a paru suffisamment longue pour qu'il en aille, dans cette thématique, d'un révélateur d'une des obsessions de Frioux certainement annoncée par la référence, en exergue, à La Part maudite de Georges Bataille, c'est enfin les selles de deux amants, qui «se formaient vite dans leurs corps d'amoureux. puis il leur fallait en moyenne dix secondes pour excréter. Bien qu'elles fussent leurs enfants de tous les jours, leur sortie leur répugnait. Elles leur étaient propres à l'intérieur. Soudain elles n'étaient plus à personne, irresponsables» (p. 463).
Il est bien difficile toutefois, dans ce premier roman efficace et assez ambitieux, dont les prétentions à l'écriture touchent parfois juste ou deviennent vite insupportables (4), de définir un véritable centre, ce que Mario Vargas Llosa a nommé dans La vérité par le mensonge un cratère et qui est, dit-il, à l’œuvre dans tous les grands textes, comme s'il s'agissait d'un centre secret d'attraction. La force d'attraction, dans le roman de Frioux, nous semble lâche, incapable de constituer, entre tous les éléments de l'histoire, un lien fort, obsessionnel, un motif dans le tapis qui, ici, non seulement est peu visible mais semble s'effilocher, comme si l'auteur était incapable de conclure son roman et surtout de lui donner une cohérence frappante, autre qu'un habile enchaînement de chapitres évoquant les travers de notre société opulente.
Le pétrole, certes, en est le sujet principal, évoqué, nous l'avons vu, selon plusieurs thématiques (5), mais son danger ne nous semble qu'une petite musique inquiétante, comme en sourdine, malgré de constants rappels de sa nocivité qui réside dans le fait que sa puissance a enchaîné l'homme aux machines capables de l'extraire (6). La critique de la société occidentale contemporaine, drapée dans sa vertu et son modèle hégémonique de savoir et de civilisation bonne pour toute la planète (cf. p. 307), touche souvent juste, elle qui nous rappelle que la fin d'une civilisation est, depuis l'origine des temps, associée à un amollissement des volontés et des intelligences que viendra sanctionner une catastrophe majeure, d'origine humaine ou due à un déchaînement des éléments.
C'est peut-être même cette critique, que l'on devine avoir été longtemps affûtée par l'auteur qui a été membre de Terra Nova, une fondation se disant progressiste, donc proche, en bon français, du parti socialiste, c'est peut-être la dimension critique bien davantage qu'une écriture moins originale qu'efficace (comme elles le sont désormais toutes, puisqu'il s'agit de faire parler, donc de vendre) et qui me semble, parfois, avouons-le, assez peu progressiste (cf. le chapitre intitulé Dans le doute, tu es un artiste) voire franchement réactionnaire (7), qui est l'aspect le plus intéressant du roman de Dalibor Frioux, bien que cette critique ne soit absolument point nouvelle dans ses thématiques, vieilles d'un bon siècle au bas mot et illustrées par des centaines de titres relevant plus ou moins de la dystopie.
À moins bien sûr que le sujet véritable de Brut ne soit point la raréfaction du pétrole et le saccage de notre planète, la critique d'une société sombrant dans la déchéance des riches oisifs et des puissants sans beaucoup de scrupules mais un commentaire, finalement bien moins littéraire qu'il n'y paraît, des thèses de Georges Bataille sur une économie libidinale et le mécanisme de dépense improductive de tous les êtres vivants.
Dès lors, je crains que cette volonté de s'inspirer, un peu trop visiblement, des thèses de Bataille ne constitue l'échec proprement littéraire de Brut, premier roman intéressant mais pas dénué de défauts, et de défauts majeurs à mes yeux puisqu'ils touchent, nous l'avons vu, à l'écriture, mais aussi au peu de consistance psychologique de certains personnages (ainsi d'Henryk), au genre même dans lequel prétend s'inscrire ce texte, qui lorgne vers la dystopie et n'est finalement qu'une satire de notre époque, qui hésite entre plusieurs trames imparfaitement nouées et ne parvient pas à faire, de la cherté ou de la disparition de l'or noir, un motif véritablement angoissant qui s'incarne, dans les toutes dernières pages du roman, sous la forme d'une éclipse.
Celle, sans doute, qui plongera dans l'obscurité un monde privé de sens, ce sens que ce roman intéressant mais brouillon ne sera pas parvenu à tenter d'instaurer ou de réinstaurer, folle mais indispensable et même salutaire prétention de tout premier roman.

Notes
(1) C'est également une société dictatoriale que décrit Julien Capron dans son ambitieux premier roman, Amende honorable.
(2) Voir, à ce sujet, la multitude d'images décrivant un monde où le pétrole remplit le moindre interstice (cf. pp. 95, 116, 135) et semble même avoir acquis la puissance d'animer des hommes réduits au rang de marionnettes, voire, de simples produits dérivés (cf. p. 90).
(3) Thématique constante du roman de Frioux que celle de la critique pour le moins acerbe du train de vie de la Norvège qui vaut, bien sûr, pour le monde occidental, comme dans ce passage : «Ici, on avait enfin obtenu ce que chaque nation attendait du pétrole, et plus encore, la réserve, la discrétion et la dignité. On pouvait imaginer le monde entier ne quittant pas des yeux le royaume, les regards éblouis se portant non plus tant sur la prospérité, la paix, la démocratie, l'éducation, la santé élevées au plus haut degré, qu'en amont, sur les personnes mêmes, titulaires de la béatitude. À quoi s'occupaient ces demi-dieux, quel son pouvaient rendre leurs vies une fois ôtées la peur de manquer, la lutte pour la survie, l'habitude de la plainte ? Comme si ces repus, pour persuader le reste de l'humanité du bienfait de la richesse, eussent été condamnés à la grâce et au génie, contraints d'aménager l'étage supérieur de la condition humaine» (p. 199).
(4) Au moyen de comparaisons surprenantes comme celle-ci : «Ses mains se figeaient, ses lèvres se serraient comme un brise-glace entrant dans l'Histoire» (pp. 314-15). À l'inverse, notons le peu d'originalité de certains procédés stylistiques mimant une accumulation que nous pourrions dire omnisciente dans sa volonté de faire entrer en résonance une banale scène d'amour avec le monde entier (comme aux pp. 109-10) ou bien par une accumulation artificielle d'images (cf. p. 336). Rions devant ce type de maxime, ridicule et surtout inutile dans l'économie du texte : «Qui part aux melons perd de la mousse, qui racle le gratin de courgettes est exclu des mini-artichauts à l'huile» (p. 452). Amusons-nous enfin, à propos d'écriture, du constat de Sylvain Bourmeau qui, pour Libération, évoque le «prologue virtuose» de notre roman l'ayant fait penser à l'art de Bret Easton Ellis et Don DeLillo, alors même que ce sont ces premières pages, tout simplement efficaces et non point virtuoses, qui ont failli nous faire, très vite, refermer ce roman.
(5) Y compris celles du rêve érotique (cf. p. 95), de «l'eau maudite» (p. 321), de la drogue (cf. p. 342) et d'un mysticisme à rebours (cf. les déclarations de l'Aveugle à l'ancien plongeur, Lund, p. 404, alors que tous deux sont incarcérés dans une prison obéissant à... la règle de saint Benoît).
(6) A contrario, Frioux semble estimer qu'un retour aux sources de l'activité manuelle, une espèce de mini-djihad butlérien pour paraphraser Franck Herbert, est possible sinon souhaitable : «Partout ailleurs, au Sud, par-delà les mers infranchissables, les jeunes remplaçaient déjà le pétrole, abandonnant ces bulles de carbone qu'avaient été les études longues, la connaissance hyperbolique des choses, la jachère de leur force mécanique. Là-bas, ils étaient revenus à leurs doigts, à leurs muscles, à leur présence humaine si longtemps volée par les machines; ils repeuplaient les champs, les fabriques, les hôpitaux, les écoles; ils redevenaient le capital», p. 349.
(7) La description d'une prison modèle norvégienne, où il fait bon vivre, est assez hilarante : «Dans ces havres exemplaires, l'administration pénitentiaire s'amusait alors à mêler au commun des mortels des détenus dangereux, quitte à s'excuser mollement et à corriger son erreur après le premier incident. Ces petites négligences aidaient à tenir le standing de l'incarcération. Il fallait que l'on sût ce que l'on risquait, qu'il restât une étincelle d'inhumanité dans ces édifices bénis des organisations internationales» (pp. 392-3).

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